Jeudi 26 février 2009

GASPARD

Ce matin passant rue des rosiers le long du canal ST. Tugdual face

 à la devanture du magasin d’antiquités, mon regard fut attiré par un joli petit secrétaire qui me parut dater du XVIIIème et dont l’état de conservation était admirable pour un objet de cet âge. Il possédait en outre une facture remarquable si bien que je n’ai pu résister au désir de pousser la porte du magasin. En fait de secrétaire l’antiquaire m’apprit qu’il s’agissait d’un meuble dit « bureau à cylindre », une sorte de « dos d’âne » de l’époque de Louis XVI.

-- Ce meuble confectionné en bois de rose a été reverni au tampon. Le piètement est en gaine marqueté terminé par des sabots en bronze.

Un véritable petit bijou. Je n’ai pas marchandé et ce brave homme d’antiquaire s’est proposé de me le faire livrer gratuitement en début d’après-midi, puis il a ajouté d’air air entendu :

-- Ce meuble Monsieur se mariera très bien avec la magnifique bibliothèque de votre salon de lecture.

Cette phrase me laissa perplexe. Comment ce vieillard raffiné qui n’était jamais venu chez moi savait-il que je possédais une grande bibliothèque en chêne datant du XVIIIéme ? Mystère ! Mais je dois l’avouer aujourd’hui, ce brave homme avait raison.

*   *

*

Voilà ! Je m’appelle Emilie, j’ai 22 ans, je mesure 1,60 mètres et j’ai des cheveux noirs coupés courts à la Louise Brooks, vous savez cette merveilleuse actrice du cinéma muet ? Je ne possède pas une silhouette de mannequin, j’ai des rondeurs là où il faut ce qui plait aux hommes ; Je le sais car je le vois tous les jours dans leurs regards. 22 printemps ce n’est généralement pas à cet âge que l’on débute un journal intime. Un journal intime, on commence à l’écrire à la sortie de l’enfance et il devient le confident de la tendre adolescence. Je m’y suis essayée mais j’ai vite abandonné : trop fastidieux et surtout je n’avais pas grand chose d’intéressant à raconter. Mais il m’arrive aujourd’hui quelque chose d’extraordinaire et j’aimerai pouvoir plus tard, quand la mémoire fichera le camp, retrouver les détails de cette aventure.

Et puis il y a ce cahier découvert dans un tiroir de la bibliothèque de Gaspard ; Un cahier à grands carreaux et à la couverture cartonnée, marbrée, avec des coins dorés pour protéger les angles. Le genre de cahier où l’on voudrait déposer quelque chose de rare, quelque chose comme un petit chef d’œuvre.

Mais il est temps que je vous narre (c’est sans doute l’influence du cahier) que je vous narre donc ce qu’il m’est advenu.

Il y a trois ou quatre jours, peut-être moins, peut-être plus, je ne saurais pas me montrer plus précise et je vous en donnerai l’explication plus tard. Ce dont je suis certaine, en revanche, c’est que tout a commencé le 16 Novembre 2008 alors qu’il faisait un très beau temps pour la saison. Sur le coup de trois heures de l’après-midi je me trouvais rue des Rosiers, face au canal ST. Tugdual, scotchée à la devanture d’un magasin d’antiquités éblouie par un petit secrétaire d’époque que j’aurais volontiers acheté si j’en avais eu les moyens. Hélas mon salaire de vendeuse au magasin de prêt-à-porter de la rue Gambetta ne me permet pas une telle folie. Je n’en demeurais pas moins à rêver devant cette merveille quand un homme plutôt grand, la trentaine, élégamment vêtu d’un costume gris clair, me posa la main sur l’épaule et prononça d’une voix grave :

-- Dépêchez-vous, ils arrivent !

Comme j’eus l’air surprise il me désigna du doigt le haut de la rue des rosiers où une dizaine d’hommes en uniformes, armés de fusils, se dirigeaient vers nous d’un pas rapide.

-- Vous voyez ? Il faut faire vite !

insista l’inconnu

Pourquoi l’ai-je alors suivi sans réfléchir ? J’en suis encore à me poser la question. Toujours est-il que nous avons fui vers l’autre bout de la rue et derrière nous je percevais nettement le bruit des godillots ferrés des policiers qui avaient eux aussi pressé l’allure.  L’homme s’en aperçut et me prit par la main m’entraînant à courir avec lui. Derrière on courait aussi et je ne voyais pas le moyen de leur échapper. Je voulus m’arrêter mais il me tira par la main :

-- Ne soyez pas idiote, vous voyez bien qu’ils nous rattrapent !

Ce que je ne voyais pas très bien c’est ce que j’avais à faire dans cette histoire mais cela ne m’empêcha pas de continuer à lui obéir. Cependant d’autres uniformes apparurent à l’autre extrémité de la rue nous barrant le passage. Je pensais alors qu’on allait s’arrêter et s’expliquer, mais l’homme n’était pas du genre à se résigner ; Il me tira sèchement par le bras et m’entraîna de l’autre côté de la chaussée en direction du canal. Il escalada le muret qui dominait le canal et m’obligea à le suivre. Nous avons sauté dans l’eau froide et visqueuse. Très vite je me rendis compte que mes vêtements imbibés d’eau rendaient  tout mouvement difficile. Je surnageais à peine. Heureusement dans ma chute j’avais perdu mes mocassins. En un autre temps j’en aurais pleuré de rage : des mocassins achetés hier en promo. Mais à ce moment j’étais bien aise de ne pas les avoir aux pieds. Mon compagnon d’infortune dont j’apercevais la tête hors de l’eau un peu sur ma droite me fit un signe en direction de la rue des Rosiers. Me retournant j’aperçus les uniformes qui s’accoudaient au muret pour nous mettre en joue.

-- Plongez ! Vite plongez avant qu’il ne soit trop tard !

J’ai plongé à l’instant précis où les fusils crépitaient. J’entendais nettement le sifflement des balles qui rebondissaient sur l’eau. L’une d’elles descendis en chandelle devant moi, légère comme un flocon de neige. A bout de souffle je remontais à la surface ; Les uniformes là bas rechargeaient leurs armes. Je replongeais aussitôt et à l’instant même je compris que je venais de faire une bêtise. J’aurais dû attendre le dernier moment pour disparaître sous l’eau, à présent il ne leur restait plus qu’à attendre tranquillement que j’émergeasse à nouveau pour ajuster leurs tirs. Je me débattis du mieux que je pus pour m’éloigner un maximum et ce fut à la limite de l’étouffement que je refis surface. Comme je le craignais les fusils fleurirent mais je me trouvais suffisamment loin et les tirs se sont fait moins précis.

-- Plongez ! et ne remontez pas avant l’entrée du tunnel

Devant moi, à quelques mètres, le canal disparaissait sous terre. Je plongeais donc, mais, tétanisée, et je sentais venir une crampe au mollet droit. J’avais l’impression de ne pas avancer pourtant lorsque j’émergeais à nouveau j’aperçus l’entrée du tunnel juste au-dessus de ma tête.

-- Bravo ! Mais ne traînons pas ; Il faut filer d’ici au plus vite.

Je n’eus pas la force de demander où nous devions filer. Le canal s’enfonçait sous la ville et je n’avais pas la moindre idée de l’endroit où se terminait le tunnel. Il faisait noir, il faisait froid, de plus en plus noir et de plus en plus froid.

-- Je n’en puis plus ! Je suis gelée !

-- Ce n’est pas le moment de flancher ! Accélérez les mouvements pour vous réchauffer.

Je n’avais guère le choix. Enfin j’aperçus un carré de lumière et je repris courage : le bout du tunnel ! Nous allions pouvoir remonter à l’air libre.

Hélas ! Il me fallut bientôt déchantée. La lumière qui baignait cet endroit d’une lueur laiteuse provenait d’un carré de gros cubes de verre dépoli. Nous n’étions pas au bout de nos peines.

-- Par ici !

Il me fit signe de le suivre et nous quittâmes le milieu du canal pour nous diriger vers le mur sur notre droite où j’aperçus avec soulagement un bout de quai à fleur d’eau sur lequel je me hissais non sans peine.

-- Courrez le long du quai ça vous réchauffera

-- Je n’en ai pas la force

-- Dans ce cas arpentez le quai en marchant et faites plusieurs allers/retours.

J’avais pris l’habitude d’obéir à cet homme sans poser de questions. Je fis plusieurs aller-retours le long du quai, laissant dégouliner de l’eau tout au long de mon parcours. La seule pensée que je devrai replonger dans cette eau froide me glaça le sang. Mes vêtements mouillés me collaient à la peau et mes pieds nus s’écorchaient sur les pierres du quai. Je me suis assise avec la ferme intention de ne plus bouger d’ici quoiqu’il arrivât. Soudain j’eus l’impression de rêver ; Le mur pivota laissant place à un passage suffisamment large pour pouvoir s’y engouffrer.

-- Dépêchez-vous avant qu’ils n’arrivent !

Une fois derrière le mur celui-ci se referma et nous fumes plongés dans l’obscurité la plus totale jusqu’à ce que, comme écrit dans la genèse, la lumière soit (fiat lux) et que devant mes yeux ébahis, j’aperçoive le jardin d’Eden tel que le découvrirent Adam et Eve. Je ne trouverais ni les mots ni les phrases pour décrire cette merveille. Imaginez un espace d’environ trois cent mètres carrés où, de chaque côtés d’un sentier de marbre rose, s’étendent des massifs d’hortensias, des bosquets de magnolias, des buissons de rosiers multicolores, des tapis de violettes, de primevères et de pensées que surplombe un parterre d’hibiscus et, tapissant le fond de cette grotte, des gerbes d’amaryllis et d’orchidées aux couleurs changeantes. Toutes ses merveilles en fleurs sont savamment éclairées par une kyrielle de spots disposés un peu partout de façon à faire jaillir la vie multicolore de ce jardin extraordinaire.

Une grille s’ouvrant avec une énorme clef semblable à celle qui illustrait les exploits du Barbe-Bleue de mon enfance nous séparait du jardin enchanteur. A l’extrémité du jardin se trouve ce que l’on peut désigner comme la façade d’un appartement : Une porte en bois avec à droite une fenêtre étroite, et à gauche une porte-fenêtre. La clef est cachée sous un pot de géranium.

-- Il serait plus raisonnable de nous dévêtir avant de pénétrer à l’intérieur ; Nos habits dégoulinent de partout

Joignant le geste à la parole il entreprit de se déshabiller sans complexe et je fis de même. En un instant, alors que nous nous connaissions que depuis quelques minutes, nous nous retrouvâmes en sous-vêtements, sans la moindre gène.

-- Entrons voulez-vous !

Il se précipita vers une petite pièce meublée d’une chaise et d’une table sur laquelle se trouvait un écran de télé et sur cet écran on apercevait le quai sous la lumière laiteuse du plafond de verre. Un faisceau de projecteurs éclaira soudain la scène d’une lumière crue et plusieurs uniformes apparurent devant l’objectif.

-- Vous ne craignez pas qu’ils découvrent notre cachette ?

-- N’ayez crainte ; Ils ne s’apercevront de rien. La caméra de surveillance est minuscule et située dans un coin sombre en haut du mur. Et puis ce sont des policiers, ils obéissent à une logique qui leur est propre. En parcourant le quai comme vous l’avez fait tout à l’heure vous avez laissé des trace d’eau un peu partout. Ces braves pandores vont en déduire deux certitudes et deux hypothèses. La première certitude est que nous sommes montés sur ce quai ; La seconde, comme nous n’y sommes plus, est que nous sommes retournés à l’eau. Quant aux hypothèses il n’y a rien de plus simple pour leur esprits cartésiens : soit nous sommes ressortis à l’autre extrémité du tunnel, soit nous sommes morts noyés. Ils n’iront pas chercher plus loin.

Comme pour illustrer ces propos le faisceau lumineux disparut et la silhouette d’une barque glissa le long du quai

-- Vous voyez ! Ils s’en vont déjà.!

-- Qu’est-ce qui vous fait croire qu’ils ne reviendront pas ?

-- Ils reviendront. Ils reviendront même sans tarder pour draguer le canal à la recherche des corps. Et comme ils ne les trouveront pas ils vont en déduire que nous nous sommes échappés par l’autre extrémité du tunnel et que nous nous cachons quelque part en ville.

-- Mais, ajouta-t-il, ne restons pas planté là comme deux asperges. Je vais faire couler un bain bien chaud. Vous aimez les bains chauds ?

-- Je suis plutôt douches. Je prends rarement des bains… sauf dans le canal bien entendu.

Ça nous a fait rire et j’ai redécouvert combien il est bon de rire.

Le bain moussant fouetté par un jet d’eau brûlante s’est transformé en édredon de mousse parfumée au jasmin dans lequel, après avoir sans autre cérémonie ôté nos sous-vêtements, nous avons plongé dans le plus simple appareil. Seules nos deux têtes émergeaient. Bien à l’abri au centre de la terre, le corps plongé dans une eau brûlante, je ressentis un bien-être proche de ce que devait être la sérénité du fœtus dans  le sein maternel.

Après nous être sommairement séchés Gaspard m’a entraîné dans la chambre où nous avons fait l’amour. Je ne suis pas une rosière et j’ai connu dans ma courte vie plusieurs expériences sexuelles dont il faut bien admettre que certaines ne manquaient ni de plaisir ni de jouissance. Mais il me faut l’avouer aujourd’hui ; avec cet inconnu, j’ai découvert la béatitude, l’extase, le ravissement, appelons cela comme on voudra, mais cela se traduit par un souffle puissant qui entraîne l’âme vers des sommets divins.

Voilà ! C’est toute mon histoire. Comme ma montre, pourtant étanche, n’a pas supporté le séjour dans l’eau du canal et qu’ici il n’y a ni réveil, ni pendule, ni aucun moyen de communication avec l’extérieur, il ne m’est pas possible de savoir quel jour nous sommes, ni depuis combien de temps nous nous trouvons ici. Nous n’avons plus de contrainte externe ; Nous dormons quand nous avons sommeil, déjeunons lorsque nous avons faim et faisons l’amour à chaque fois que l’envie nous prend. Nous faisons le jour et la nuit, mais nos nuits ne sont jamais étoilées.

Aussi étrange que cela puisse paraître nous nous voussoyons malgré l’intimité de nos rapports et nous n’avons jamais éprouvé le besoin d’échanger nos prénoms. Si j’ai surnommé mon compagnon Gaspard, c’est en souvenir de film de Pierre Tchernia et par  commodité

*  *

*

 Est-ce parce que nous n’avons aucune possibilité de le mesurer ou bien parce que nous nageons dans une espèce de félicité intemporelle ? Toujours est-il que le temps me file entre les doigts comme l’eau claire d’une clepsydre. Gaspard est un être merveilleux avec qui je vis des heures d’absolu bonheur. Il connaît à merveille l’histoire de cette ville et un tas d’autres choses encore si bien je ne me lasse pas de l’écouter. Il m’a expliqué, entre autre, qu’ici, de la dernière période du moyen-âge jusqu’au XIX ème siècle, le canal n’étant pas encore couvert, le jardin où nous nous trouvons actuellement était une placette à ciel ouvert où se déroulait le dernier mardi de chaque mois un marché aux légumes et aux produits de basse cour. A l’époque la ville était coupée en deux par le canal et pour passer d’une rive à l’autre il fallait faire le détour par la rue des Rosiers. Au XIX ème siècle la municipalité décida de couvrir une partie du canal pour faciliter la circulation et ainsi fut créée la Place Stanislas sur laquelle se déroule encore de nos jours, le dernier mardi de chaque mois, un marché. Les traditions ont la vie dure. Au centre de la place Stanislas se trouve ce carré de verre dépoli qui diffuse une pâle lueur sur cet endroit du canal.

J’ai appris beaucoup concernant l’histoire de cette ville, mais je n’ai rien appris de lui, ni lui de moi. Je n’ai pas d’explication mais c’est un fait assuré que ni l’un ni l’autre n’éprouvons le besoin de parler de nous. Tout concourt à nous faire vivre comme si nous étions Adam et Eve au paradis terrestre : Dépourvus de passé et avec un avenir qui nous est indifférant. Moi qui suis pourtant d’un naturel plutôt curieux je ne cherche même pas à comprendre ce que nous veulent ces uniformes.

*  *

*

Voilà ! Sous terre comme sur terre tout a une fin et la béatitude plus encore peut-être que tout autre sentiment, n’est pas éternelle. Insidieusement sans que l’on s’en aperçoive, comme les plaques tectoniques glissent lentement les unes sur les autres, ses effets s’évanouissent et au sentiment de plénitude succède l’ennui. Bien entendu rien ne paraît avoir changé : nous dormons toujours lorsque nous avons sommeil, nous mangeons lorsque la faim nous tenaille et nous faisons encore l’amour lorsque l’envie nous prend, mais ce n’est plus l’extase. Certes j’y prends encore du plaisir et de la jouissance mais c’est devenu un coït banal. D’ailleurs tout ce qui m’avait paru si merveilleux m’est devenu parfaitement ordinaire. Le jardin lui-même, que j’ai cru si longtemps miraculeux, s’est révélé n’être qu’un jardin factice aux fleurs toujours ouvertes mais qui n’exhalent aucun parfum et je n’éprouve plus aujourd’hui de bonheur à m’y promener. Les journées sont devenues monotones au point que je me suis mise à calculer les jours. Calcul, j’en suis consciente, parfaitement arbitraire puisque c’est nous qui créons les jours et les nuits et que nous ne disposons d’aucun moyen pour connaître leurs durées, mais j’ai besoin d’un repère, aussi fragile et illusoire soit-il : La lumière s’allume et un jour commence ; Elle s’éteint et une journée se termine. « Il y eut un soir, il y eut un matin : ce fut le premier jour » Peut importe en fait la durée, ce qui devient palpable c’est l’épaisseur, l’épaisseur du temps qui se traîne. Certaines journées paraissent interminables. Je me suis lassée de ce nid douillet et j’aspire au grand air, à voir briller le soleil, à sentir le vent sur ma peau ou la pluie dégouliner dans mon cou.

Mais Gaspard prétend qu’il est trop tôt pour quitter les lieux, que là haut les recherches continuent et que nous courrons le risque d’être arrêtés. Alors je passe le temps comme je peux, le plus souvent devant l’écran de la caméra de surveillance guettant  je ne sais quel imprévu, mais il ne se passe presque jamais rien. Parfois un rat sort de l’eau pour se friser les moustaches et ce phénomène est si rare qu’il m’arrive de le désirer de toutes mes forces. Je souhaiterai apercevoir les uniformes là, sur le quai ; Enfin une présence humaine. Je suis persuadée qu’ils ne me feraient plus peur. Mais voilà ! Ils ne viennent pas, personne ne vient et « rien n’égale en longueur les boiteuses journées ».

*  *

*

Lorsque les journées deviennent de plus en plus interminables c’est que l’ennui s’est approprié le terrain. J’en ai plus que marre de ce trou, j’ai besoin d’air mais  je récolte toujours la même réponse de Gaspard :

-- Nous ne serions pas en sécurité dehors. Ils nous recherchent toujours.

« Ils » ? Qui sont-ils et qu’avons nous fait de si grave qu’ils n’ont pas hésité un seul instant à nous tirer comme des lapins ? Je n’ai trouvé aucune réponse qui puisse me satisfaire. Pas plus d’ailleurs que je ne parviens à m’expliquer pourquoi l’autre jour, rue des Rosiers, j’ai suivi Gaspard sans hésitation, pensant sans doute être victime d’une chasse à l’homme. A y regarder de plus près cette attitude était totalement irrationnelle et rien ne pouvait, en ce qui me concerne en tout cas, justifier cette fuite et ce plongeon dans le canal ; à croire que j’ai été envoûtée par cet homme au point de perdre tous mes repères.

*  *

*

Voilà ! L’ennui peu a peu a fait place à l’inquiétude et l’inquiétude à l’angoisse, cette oppression étouffante qui fait ressurgir  des profondeurs de l’âme les terreurs ancestrales que l’on croyait à jamais disparues. C’est une émotion qui n’a aucune raison apparente et qui s’amplifie en se nourrissant de sa propre substance. Une ombre derrière la porte-fenêtre de la bibliothèque (mais est-ce vraiment une ombre ?) et je m’imagine que Gaspard espionne le moindre de mes mouvements. Un regard un peu soutenu et j’y entrevois une sorte d’interrogation. Je me suis persuadée qu’il se méfie de moi bien que je n’aie pas la moindre idée de la cause de cette méfiance, et je me sens perpétuellement surveillée.

*  *

*

Je suis bien décidée à sortir d’ici, seule, car j’ai acquis l’intime conviction que Gaspard n’a nulle envie de quitter son terrier. Le problème c’est la clef, la grosse clef de la grille. Je pense qu’elle doit être quelque part dans la bibliothèque, mais comme Gaspard y passe le plus clair de son temps il m’est impossible d’y aller fouiller. Impossible aussi de profiter de son sommeil car quel que soit l’interrupteur que l’on active, c’est l’ensemble de l’appartement qui s’éclaire. Inutile également d’espérer pouvoir l’éloigner suffisamment longtemps de cette pièce. Je n’ai pas de solution et je m’en veux d’avoir suivi cet homme que je ne connaissais pas. Pourquoi avoir commis cet acte irrationnel ? Plus j’y pense et plus je suis persuadée que Gaspard avait la certitude que je le suivrai sans broncher ; Il n’aurait pas pris le risque sans cela de perdre  quelques précieuses secondes à tenter de me convaincre. Mais pourquoi était-il si sûr de lui ? Je ne sais rien de cet homme et j’en arrive parfois à penser que c’est le diable en personne. Je sais ce que cette pensée a d’absurde, mais je ne trouve aucune explication rationnelle à ma conduite. J’éprouve les plus grandes difficultés à ne pas sombrer dans la désespérance.

*  *

*

Terrifiée ! Le mot n’est pas trop fort ; Terrifiée au point de ne plus pouvoir quitter le lit. Ce qu’il est advenu ? 

Il y a de cela un certain temps l’espoir m’est apparu de pouvoir enfin sortir de ce trou. Le réfrigérateur était vide et le congélateur ne contenait plus grand chose. La question du ravitaillement devenait primordiale. Lorsque j’en touchais un mot à Gaspard il me répondit sans la moindre hésitation :

-- Je sais. Mais il est encore trop tôt pour sortir. D’ailleurs personne n’est jamais sorti vivant d’ici.

Cette phrase me glaça les sangs.

-- Comment ça ? bafouillais-je

Un éclair froid traversa son regard

-- Personne ! confirma-t-il

-- Mais…… Mais vous ?

-- Oh moi !

Et il disparut dans la bibliothèque.

J’acquis alors la certitude que ma seule chance de ne pas mourir dans ce trou était de me débarrasser de Gaspard. J’ai caché sous mon oreiller un grand couteau de cuisine et j’ai attendu le moment favorable pour accomplir le geste fatal. Mais voilà ! Y penser est une chose, mais passer à l’acte réclame un aplomb que je ne possède pas. Aussi est-ce d’un bras tremblant que je m’apprêtais à exécuter mon geste lorsque la lumière éclaboussa la chambre. Gaspard à demi tourné vers moi en appui sur son coude me souriait.

-- C’est idiot ce que tu fais là !

Il ne m’avait encore jamais tutoyée

-- En me tuant tu te condamnes à mourir de faim sans jamais pouvoir sortir d’ici. Tu ne sais ni où se trouve la clef de la grille ni comment fonctionne le mécanisme du mur. Tu vas demeurer auprès d’un cadavre pourrissant dont tu ne pourras pas te débarrasser. Tandis que si tu me laisse agir, ta fin sera douce.

Il ôta délicatement le couteau de ma main.

-- Tu m’as demandé l’autre jour comment j’avais réussi à sortir d’ici. Cela ne fut pas très compliqué. Celui qui m’avait introduit dans ce lieu est sorti plusieurs fois pour aller nous ravitailler. J’ai pu observé où il cachait la clef et comment il ouvrait le mur. Je me suis alors débarrasser de lui et j’ai jeté son cadavre dans le canal. Tu te souviens du corps que la police a repêché l’an dernier ?

Je m’en souviens très bien. Malgré toutes les recherches entreprises personne n’a jamais su qui était cet homme.

Puis il ajouta

-- Voilà pourquoi je ne commettrais pas la même erreur. Toi vivante, je ne sortirais pas d’ici.

Depuis ce moment la fièvre m’a clouée au lit; Je tente de me familiariser avec l’idée que je vais mourir.

*  *

*

J’ai la tête qui tourne, ce doit être le champagne ; Il y a bien longtemps que j’en ai perdu l’habitude. Mais aujourd’hui j’ai quatre vingt douze ans et les blouses blanches ont décidé de fêter cet évènement. Nous avons même eu droit à un gâteau d’anniversaire dont j’ai soufflé les bougies. Tout évènement ici prend des proportions importantes tant est monotone ce quotidien à petite vitesse que seule la mort d’un pensionnaire vient rompre par intermittence. Car nous sommes tous, dans cet établissement où flotte en permanence des relents de café au lait mêlés à l’odeur acide de l’urine, dans l’attente d’une mort prochaine. Les vieillards sont ainsi parqués dans ce genre de mouroir pour ne pas déranger les vivants et les jours s’écoulent lentement, indifférents à nos solitudes.

Hier j’ai retrouvé par hasard ce cahier. Soixante dix ans déjà que je fus entraînée dans cette étrange aventure qui fut la seule véritable aventure de ma vie.

Bien sûr je ne suis pas morte dans ce terrier. Gaspard ne m’a pas tuée, il s’est contenté de m’endormir et quand je me suis réveillée je gisais sur un vieux matelas dans la cave d’un immeuble au cinq de la rue des orfèvres. Y avait-il un passage entre le terrier et cet immeuble situé sur les premières pentes de la colline Sainte Geneviève ?  J’ai cherché comme vous devez bien vous en douter, de même que je suis retournée sous le canal jusqu’au quai. Je n’ai rien découvert. Je n’ai jamais non plus revu ni entendu parlé de Gaspard. Qui était-il ? Je ne l’ai jamais su, mais il est sans conteste devenu mon plus beau souvenir.

*  *

*

J’ai envie d’écrire moi aussi « et voilà ! » Tant il y a de « voilà ! » Dans ce récit, comme autant de balises jalonnant la route toujours inexplorée de la vie.

Peu de temps après avoir réceptionné le bureau cylindre j’ai découvert une petite clef dans un tiroir, ce qui n’a pas manqué de m’intriguer, le meuble ne possédant aucune serrure apparente. Je n’ai pas tardé à découvrir un tiroir secret dans lequel j’ai découvert ce cahier où se trouve inscrit cet étrange récit.

Je me suis rendu, par un bel après midi de printemps, sur le canal et j’ai arpenté moi aussi et sans résultat, le quai qui se trouve sous la verrière de la place Stanislas. Je n’ai pas eu plus de chance au cinq de la rue des orfèvres, la cave étant tellement encombrée d’objets hétéroclites qu’il était impossible d’y mener une quelconque exploration sans la vider de son contenu. Je pensais alors qu’il devait s’agir d’une histoire sortie tout droit de l’imagination d’une jeune fille romantique où d’une vieille femme qui attendait la mort dans l’ennui d’une maison de retraite. A moins qu’il ne s’agisse d’un manuscrit oublié dans ce tiroir par un écrivain. D’après la date ce récit à près de cent ans car nous sommes en 2090. Je pense que l’auteur n’est plus de ce monde, mais peut-être a-t-il des héritiers ou des ayants-droit. Je me rendis donc un beau matin au magasin d’antiquité de la rue des rosiers afin de me renseigner sur l’origine du meuble pour pouvoir contacter les personnes qui en seraient destinataires.

Je fus reçu par un homme d’une trentaine d’années, grands, élégant, vêtu d’un costume gris clair. Ce n’était pas le vieillard au regard doux qui m’avait vendu le secrétaire. Comme je lui en fit la remarque il m’expliqua qu’il s’agissait de son grand-père qui le remplaçait au magasin lorsqu’il était absent.  J’allais aborder le sujet de ma visite lorsqu’une jeune femme aux cheveux noirs coiffés un peu à la manière d’Audrey Tautou dans le  fabuleux destin d’Amélie Poulain, fit irruption dans le magasin. Après s’être excusée elle s’adressa à l’antiquaire :

-- Je vais au terrier Gaspard, tu n’as besoin de rien ?

-- Non

Elle avait fait demi-tour et s’éloignait lorsqu’il la rappela :

-- Si Emilie ! En passant devant la teinturerie tu pourrais me rapporter ma veste en daim ?

 J’ai bafouillé je ne sais plus quoi et je suis sorti précipitamment.

Accoudé au petit muret je regarde à mes pieds frissonner l’eau grasse du canal.

Par Malcomrys - Publié dans : Nouvelles
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Lundi 2 février 2009


CHAPITRE III

Il a fallu se résigner à lui parler. Il ne pouvait pas le laisser éternellement vissé à son banc la tête dans les mains. Il a tout de même hésité très longtemps. La crainte de le voir disparaître pour de longs mois, peut être définitivement. Mais il ne s’est pas enfui. Sans doute est-il las d’attendre lui aussi, alors lui a expliqué la raison de son immobilisme. Julien est tout simplement perdu ; perdu dans un monde qui n’est pas le sien, un monde trop précis, trop calibré pour qu’il puisse s’y repérer.

 Il a repris son grand cahier noir, effacé la phrase qu’il y avait inscrite et la remplaça par la phrase suivante :

« Julien est dans la gare »

Il ne peut faire moins puisqu’il se trouve effectivement dans une gare.

-- Que vas-tu faire à présent ?

-- Je vais attendre le train de seize heures.

-- Pourquoi le train de seize heure ?

-- Parce que j’ai loupé celui de treize heures.

Il ne comprend pas et Julien doit lui expliquer

-- Tu penses avoir changé quelque chose, mais en réalité rien n’a changé. Le train que j’ai raté tout à l’heure devait me conduire quelque part. A présent il faut que je prenne le train suivant pour me rendre à destination. Je n’ai pas le choix ; ce qui a été écrit doit s’accomplir. On appelle cela le destin.

*

 Quand le train entre en gare, une vitre d’un compartiment de l’avant dernier wagon est abaissée et laisse apparaître la tête et le torse défenestré d’un grand gaillard roux aux cheveux hirsutes qui scrute le quai quasiment désert l’air inquiet. Il est vêtu d’une veste ample couleur moutarde et d’une chemise blanche moulée au corps et fermée au cou par un nœud papillon noir. La silhouette disparaît de la fenêtre sitôt le train arrêté pour réapparaître quelques secondes plus tard sur le quai et Julien peut alors constater qu’il porte un pantalon de la même couleur que la veste.

 

Le jeune homme qui doit avoir environ trente ans possède une taille très supérieure à la moyenne, mince mais de carrure assez large aux épaules ce qui lui donne l’allure d’un porte manteaux. Le visage au teint pâle parsemé d’éphélides est surmonté d’une imposante chevelure rousse dont les épis flamboyants partent dans tous les sens. Il a une dentition à décroisser la lune comme disait Brel, avec un vide entre deux incisives qui fait chuinter les sons lors qu’il parle. Il se dégage de toute sa personne une sympathie communicative. 

Une fois sur le quai, il faut bien se rendre à l’évidence : personne ne l’attend. Affolé il court alors vers le chef de train.

-- S’il vous plait ! Mon collègue n’est pas là et je suis seul pour descendre mon matériel. Pouvez vous retarder le départ de deux ou trois minutes s’il vous plait.

Le chef de train, un petit bonhomme rondouillard au regard autoritaire à qui le port de l’uniforme, et surtout de la casquette avec ses étoiles brillantes, donne une prestance et une importance qu’il ne mérite sans doute pas, est obligé de lever la tête pour regarder le rouquin et ce geste l’humilie.

-- Je ne peux pas retarder un express

répond-t-il sèchement avant d’ajouter d’un air méprisant :

-- Même si ça avait été un omnibus je ne l’aurai pas fait pour un type comme vous.

Il fait tournoyer son sifflet au bout de sa ficelle, le buste bien droit pour tenter de gagner quelques centimètres, le regard fixé dans les yeux du rouquin. On devine aisément qu’il apprécie au plus fort cet instant magique où lui, le petit, peut imposer sa loi au plus grand.

-- Ca ne prendra pas plus de deux minutes

Tente de plaider, mais en vain, le rouquin.

Le chef de train jette un rapide regard à sa montre bracelet avant d’ajouter.

 

-- Je vous conseille de regagner votre compartiment si vous ne voulez pas rester en rade sur le quai.

Il range le sifflet dans sa poche et fait signe au chef de gare qui discute avec les conducteurs près de la locomotive. Un coup de sifflet retentit, le chef de gare agite un drapeau et le train s’ébranle lentement faisant défiler les bâtiments gris de la gare puis les maisons basses avec leurs petits jardins potagers qui se font de plus en plus rares au fur et à mesure que les terrains vagues et la campagne absorbent le béton.

Dans le couloir Julien est en grande conversation avec le rouquin. Celui ci est agité, il enfonce les mains dans une chevelure déjà ébouriffée, balance ses longs bras maigres dans tous les sens et dévide un torrent de paroles. Il a cet accent rocailleux des terroirs vinicoles dont la rudesse a été modulée par les inflexions chantantes que les brises du sud-ouest essaiment dans l’entre deux mers. Quand il s’excite trop, le chuintement de l’air entre les incisives se transforme en un long sifflement douloureux qui noie une syllabe sur deux rendant le discours parfaitement incompréhensible. Il s’en rend compte et s’énerve d’autant plus si bien que son allocution se transforme en un long sifflement ophidien, mais comme il s’exprime avec son corps, agitant les bras, pétrissant l’air des mains, se balançant d’une jambe sur l’autre, faisant apparaître par chaque muscle de la face des mimiques et des expressions qui, si elles ne traduisent pas à proprement parler les mots inaudibles qu’il éructe, permettent néanmoins de comprendre, sinon la lettre du moins l’esprit du propos, Julien, qui l’écoute en silence, paraît suivre les méandres de la pensée de son compagnon de route.

-- Je m’emporte ! je m’emporte ! Et vous n’avez rien compris à ce que j’ai dit ?

-- Mais si ! Je crois bien avoir saisi l’essentiel à savoir que vous êtres en colère après le chef de train.

-- Ne m’en parlez pas ! Quelle brute épaisse !

Il s’est calmé à présent et comme chez lui le besoin de parler est aussi vital que celui de respirer, il profite de la présence d’un interlocuteur attentif pour lui raconter sa vie. A l’instar de Sisyphe condamné à gravir et à descendre pour l’éternité la même colline en poussant sans cesse devant lui la même pierre, le rouquin passe le plus clair de sa vie à parcourir quotidiennement le même chemin entre deux terminus en poussant devant lui dans les couloirs de l’express son chariot de « sandwichs, bières, eaux gazeuse et jus de fruit ». Deux mille quatre cent kilomètres par jour aller retour, sans compter les kilomètres parcourus dans les couloirs du train. Des millions de kilomètres par an, plusieurs fois le tour du monde en traversant toujours les mêmes paysages dont les seules métamorphoses sont dues aux changements de saisons. Un voyage dans l’immobilisme où tout est réglé une fois pour toutes à la minute près, où il ne se passe généralement rien et où le chapelet des gares égrène avec monotonie la même litanie de noms. Un voyage sidéral par la distance parcourue, mais qui ne mène nulle part. Voyageur sans voyage, le rouquin est condamné à une absurde déambulation sinon jusqu’à la mort, du moins jusqu’à la retraite.

Le chef de train, tel un ballot ballotté par la houle, apparaît au bout du couloir et s’approche, de sa démarche chaloupée, vers les deux hommes.

-- Vous descendez au prochain arrêt ? (Il s’adresse au rouquin) Il y a un express de nuit qui descend.

-- Il y a déjà un vendeur dans ce train ; je ne peut pas le bisser.

-- Il fallait prendre vos précautions mon vieux ! Si vous aviez préparé votre matériel dans le couloir avant l’entrée en gare vous auriez eu le temps de décharger.

Il disparaît happé par le soufflet. Le rouquin attend qu’il se soit éloigner et cligne de l’œil vers Julien :

-- J’ai relevé son numéro. Ils portent un numéro sur la casquette.

Il écrit le numéro sur le dos de sa main gauche avant de poursuivre :

-- Dès mon arrivée je ferai un rapport à ma compagnie. Elle n’appréciera pas le manque à gagner et ça va chauffer pour cet abruti.

Cette perspective du rapport vengeur le soulage, il est tout à fait calme à présent et paraît même joyeux.

Il semble avoir grande confiance en la puissance des rapports en général et du sien en particulier. Julien qui a fini de bourrer sa pipe l’allume et exhale un épais nuage de fumée blanche.

-- Pourquoi n’avez vous pas disposé vos caisses dans le couloir avant l’entrée en gare ?

-- Si je l’avais fait, il m’aurait engueulé parce que ça gène le passage des voyageurs.

-- A présent qu’il vous l’a suggéré, il n’y a plus à se gêner. Voulez-vous que je vous donne un coup de main pour transporter votre matériel près de la porte.

Secoués par les cahots, projetés contre les parois à chaque courbe de la voie, ils transportent une à une les lourdes caisses de boissons qui tintinnabulent à chaque faux pas et les déposent devant la porte d’accès au quai. L’opération terminée le rouquin s’assied sur une caisse et pousse un soupir de soulagement.

-- On va boire un coup aux frais de la compagnie ; On l’a bien mérité ; c’est qu’elles sont lourdes ces putains de caisses.

Il ouvre une glacière, en sort deux Heineken  perlantes de fraîcheur, les débouche et en tend une à Julien.

-- On va aussi s’envoyer un sandwich. De toute façon demain ils ne seront plus vendables.

Tandis qu’ils collationnent, le train file à tout allure à travers la campagne.

Par Malcomrys - Publié dans : Le rêve du Lotophage
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Mardi 13 janvier 2009

CHAPITRE II

Sous son manteau de feuilles rousses l’été s’étire longuement à la façon de ces agonisants qui n’en finissent pas de mourir. La terre exhale une profonde odeur charnelle un parfum de femme alanguie et cette fin d’après midi de Septembre renferme la quiétude et la plénitude d’une extase accomplie. Je me sens envahi par cette chaude atmosphère de sensualité qui s’est emparé de la terre, me ravit, me transporte bien au-delà de moi-même, dans ces étranges contrées lointaines où s’assoupissent les mangeurs de lotus. Le jardin d’acclimatation est là, à portée de main, et j’y pénètre avec la sensation d’entrer dans un océan de douceur.

Je remonte lentement ce fleuve aux effluves multiples qui serpente entre les massifs soigneusement étiquetés, dispersés dans l’espace par un ordonnateur méticuleux qui leur a assigné une place fixe dans une géométrie impeccable permettant aux différentes fragrances de s’irradier en cercles concentriques semblables à ceux que laisse sur l’onde la pierre qui vient de s’y noyer. A partir de la lourde veine charnue du chèvre-feuille les parfums se diffusent en senteurs suaves par delà les parterres de dahlias parsemés de fragiles touffes de violettes tandis que l’âcre fumet des arums neigeux se déchire en lambeaux aux épines d’une roseraie qui vaporise dans l’air une odeur obsolète de parfums d’antan.

Toutes ses senteurs s’égaient, poussées par une brise légère qui musarde dans la ville que les tempêtes d’automne n’ont pas encore bousculée. Que l’hiver semble lointain ! On peine à y croire. Il demeure les souvenirs des été d’autrefois. Des apparitions déliées de jeunes adolescentes à peine vêtues, étendues sur le sable, dorées par les jeux subtils du soleil et des embruns, la peau salée pigmentée de petites perles cristallines. Les éclats de rire se mêlent à l’odeur suave des troènes en fleurs dont la haie rectiligne sépare la plage de la route de la corniche. L’heure est à la baignade, aux jeux de plage, aux rêves, à l’insouciance, au palpitant désir à peine esquissé de caresser ces corps nubiles exposés pour on ne sait quel sacrifice. Iphigénies à moitié nues, offertes aux hommes et aux dieux, étendue sur le rivage d’une Aulide imaginaire qui porte en elle toutes nos Odyssées. Que de rêve ! Que de projets !

C’était l’été de mes quinze ans, l’été des premiers émois, des mains malhabiles aux caresses hésitantes, des gestes maladroits empreints d’innocente perversité, des baisers sans épice et des attouchements fébriles. C’était l’été de toutes les gaucheries mais c’était l’été des grandes découvertes et des immenses espoirs.

Aujourd’hui de l’encens de la terre ressurgissent  ces morts aux contours ténus, aux essences immatérielles, aux existences douteuses. Parfois un parfum à peine perceptible fait remonter une silhouette floue qui s’évanouit sitôt apparue. Tout effort de mémoire, toute tentative pour fixer ces résurgences demeurent vains. Tout se passe comme si les souvenirs les plus importants ne faisaient qu’effleurer la mémoire sans jamais l’imprégner. Il ne reste que des spectres éthérés qui apparaissent en filigrane à certains moments de notre vie. Ils ne possèdent aucune utilité ; ils ne sont en rien prémonitoires, ils émergent simplement de leurs limbes, passagers inconscients d’un train fantôme égaré dans la nuit des souvenirs oubliés.

Je m’éloigne du jardin d’acclimatation et cette magie éphémère se dissout lentement au fil de mes pas pour ne plus laisser subsister qu’une vague odeur de parfum tiède empreinte d’un arrière goût de bonheur disparu dont les effets s’estompent doucement.

Julien est assis à la terrasse du Léthé, le poil grisonnant implanté en touffes inégales sur un torse de taureau cramé par le soleil et le sel. La chemisette à fleurs est largement ouverte. Le Léthé ! Au temps de nos études nous l’avons plus souvent fréquenté que la fac et Julien a continué le rite, aux beaux jours sur la terrasse et l’hiver à l’intérieur, au plus profond de la salle, au coin de la fausse cheminée. Il dénote un peu à présent au milieu des étudiants, avec ses fringues d’un autre temps et ses cheveux gris. Mais il fait parti des meubles et seuls les premières années posent encore des question à son sujet.

Quand il m’aperçoit il se lève à demi, me hèle, agite le bras avec énergie pour m’inviter à le rejoindre. L’établissement est presque vide : les touristes sont partis et les cours n’ont pas encore repris à l’université. Je m’assieds sur une chaise en fer devant le petit guéridon au marbre bleuté fendu sur toute  la longueur. Collée au  mur, de l’autre côté de la rue, un mur sale et lépreux parcouru de lézardes grises, dans un cadre en bois au vernis craquelé, une superbe fille nue étendue sur le dos, survolée par un mâle également nu et beau comme un dieu, invite le chaland à vivre « d’amour et de Gini ».

L’homme est parfaitement asexué ; étrange façon de concevoir l’amour ! Quant au Gini….. ?

Je me surprends à contempler le contenu de mon verre en me demandant si ce breuvage ne risque pas de porter atteinte à ma virilité.

-- A quoi penses-tu ?

A ces instants fragiles où nous croyons faire revivre des sentiments évanouis dans une conscience stratifiée ? A ces moments privilégiés de l’adolescence qui ont traversé notre vie comme une étoile filante ? Ce ne sont que des sensations intraduisibles dans le langage courant. Plus facile à exprimer ce qu’à d’anachronique ce mec émasculé qui se prend pour l’archange de l’amour Ginifié.

-- Intéressant ! Fait Julien ; frustrant mais intéressant : Si ça marche il serait possible de remplacer le bromure par du Gini à bord des bateaux. Sérieux ! Il faudra que j’y songe avant d’embarquer.

-- Tu as l’intention d’embarquer toi ?

Un étrange sourire illumine son visage boucané qui, malgré les rides et les cheveux gris, a retrouvé soudain son aspect enfantin.

-- Tu te souviens des Abers ? Des étés de soleil et de sel ? Tu te souviens de l’odeur des troènes en fleurs ?

Et voici revenues mes ombres impalpables. Si je m’en souviens des Abers ? Et comment que je m’en souviens! La terrifiante hémorragie de l’océan vidant la ria à la poursuite d’un soleil qui ensanglantait l’horizon bien au-delà du phare de la vierge.

Les roches moussues d’algues Véronèse que la marée abandonnait pantelantes tandis que le vieil océan poursuivait ses chimères. La voile ocre en décalcomanie sur le ciel pourpre, glissant, porteuse de nos rêves, vers des rivages inconnus. Les grands appareillages chez nous se font toujours en Septembre, au même moment que les hirondelles. Fuir ! Fuir l’odeur du cuir neuf des cartables, l’odeur de la craie et des livres. Tout larguer et partir  vers l’inconnu bercé par l’odeur du varech. La mer n’est après tout qu’un vaste terrain vague.

-- Comment les appelais tu déjà ces îles où vont hiverner les hirondelles ?

-- Les îles du Cap Vert, je crois

-- C’est en Afrique?

C’est beaucoup plus loin ; ces îles se situent quelque part à l’horizon d’un rêve d’adolescent quasiment inaccessible.

 

Toutes voiles dehors la goélette franche embouque l’étroit chenal en glissant sans bruit sur une mer plate que le couchant rosit. Sur le pont les marins s’activent, lovant les cordages, rangeant les espars. Apparition presque irréelle d’un vaisseau fantôme se dirigeant lentement vers la dentelure acérée d’un écueil à demi immergé dans un silence à peine troublé par le chuintement de l’eau le long de la carène. Un calme absolu qui dissimule un drame imminent : le bruit déchirant des bordées qui s’éventrent sur la roche. Les hommes d’équipage sur le pont du navire ont des gestes lents, méticuleux, dérisoires face au danger qui menace. On voudrait les voir courir en tous sens, crier et se précipiter à la barre en désignant le récif de la main, au lieu de quoi ils continuent  à appliquer avec flegme les gestes millénaires qui semblent avoir perdu ici toute signification. Vingt mètres, dix mètres, et soudain le voilier appuie sur tribord. Dans un claquement de toile rêche il dessine un arc de cercle qui laisse le récif sur bâbord à moins d’une encablure. Quelqu’un veillait ; il n’était pas nécessaire de s’affoler.

La goélette fait route vers l’ouest et si près de la côte que l’on peut lire son nom écrit en grosses lettres de laiton sur la poupe : « SWALLOW »

-- Tu crois qu’elle va descendre vers le sud ?

-- Sûr qu’elle va descendre vers le sud

-- Aux îles du Cap Vert ?

Le navire n’est bientôt plus qu’une ombre chinoise fondue avec l’horizon.

-- Elle relâchera peut-être avant aux Açores.

-- Quand nous serons grands nous irons en Afrique

-- Oui ! Quand nous serons grands !

-- Il faut jurer ! Croix de bois, croix de fer.

-- Pa question de  mourir avant d’aller en Afrique.

Juré. Nous avons juré plus dur que fer et le temps a passé. Chaque année à la même époque je regarde partir les hirondelles. Elles se rassemblent en criant sur les fils électriques. On dirait une portée musicale : des noires, des blanches, des croches, des doubles croches, une fugue, une fugue de Bach, légère, aérienne, fugace.

Julien sirote son Gini avec le même entrain qu’il mettrait à avaler une cuillerée d’huile de foie de morue.

-- Tu as vraiment l’intention de partir ?

Il pose son verre sur la table et se cale au dossier de la chaise. Ses yeux habituellement bleus ont viré au gris clair.

 

-- Tu ne crois pas qu’il est temps ?

D’un geste de la main il me montre les hirondelles sur un fil.

-- SWALLOW ! Elle s’appelait SWALLOW ; t’en souviens-tu ? Cela va faire trente ans qu’elle a foutu le camp. Elle a dû en faire du chemin depuis ce temps. Mais nous, nous nous sommes toujours ici et qu’avons-nous fait ? …… Rien ! Absolument rien qui en vaille la peine. Et pourtant ! Pourtant on avait juré.

Il avale une gorgée de Gini avant d’ajouter :

-- Je pars demain. Bayonne, Bilbao. Le sud. Là bas je trouverai bien à embarquer. A chacun son Harar, le tout est de s’y retrouver. Moi je ne m’y retrouve plus, alors je pars.

Partir ! Mais  pour cela il faut rompre avec des habitudes patiemment acquises, au cours de l’existence, renoncement après renoncement,  lâcheté après lâcheté,. Il faut avoir la force de se passer de cette protection que nous avons érigée autour de nous, la force de quitter ce pré carré où nous nous sommes douillettement installés. Tout le monde n’est pas Gauguin ou Rimbaud et il y a plus de semelles de plomb que de semelles de vent.

Certes j’ai juré. Mais que ne jure-t-on pas à quinze ans ? Je n’ai pas le chromosome voyageur ; je suis né sous le signe du végétal et je m’enracine facilement là où la vie me dépose. Les seules évasions que je me suis offertes ont été quelques nuits de dérives alcoolisées quand la marée de Whisky a atteint son niveau de vives eaux et que l’ancre chasse au pied du bar et vous fait dériver dans la nuit noire et froide d’un hiver particulièrement cafardeux.

-- Je pars ! Je pars ! Je pars !

Je répète à haute voix ces mots au volant de ma voiture, coincé dans un embouteillage, ce choléra des temps moderne. Après avoir quitter Julien j’ai éprouvé le besoin de respirer un grand bol d’air.

Un besoin de mouvement aussi, de vitesse avec la musique à fond. Je me traîne à dix à l’heure au milieu d’un paquet de voitures qui obstrue le centre ville. L’air est doux et je roule la vitre grande ouverte. Les badauds flânent sur les trottoirs profitant des derniers instants de quiétude. Un couple passe tendrement enlacé. Il lui murmure quelque chose à l’oreille et elle rit comme un enfant. Ils ont à peine vingt ans, ils sont beaux, ils sont jeunes et ils semblent heureux.

Un clochard traverse juste devant le capot. Il a le visage parcheminé d’un palimpseste égyptien, marbré de fines rigoles de crasse noirâtre et un nez violet, boursouflé, parsemé de nombreux cratères qui le font ressembler à une fraise qu’une forte de chaleur aurait fait tourner. Il est en outre bossu et affublé d’une démarche claudicante. Il me regarde d’un air interrogateur. Il pèse le pour et le contre. Il jauge, puis il se décide et se dirige vers la portière.

Il passe la tête par la vitre ouverte. Il pue, il pue le vomi, le vin suri et la sueur aigre. Son regard parcourt l’habitacle lentement, méticuleusement, à la manière d’un huissier qui aurait à dresser un inventaire. Il se retire enfin et me demande en plissant les yeux :

-- T’as pas cent balles ?

Je fouille mes poches. Rien, ou si peu (deux ou trois pièces jaunes sans grandes valeur). Il m’observe l’œil soupçonneux. Je n’ai pas de monnaie et je lui file un billet de cent francs. Il n’ose pas s’en saisir ; la main tremble et hésite. J’agite le fafiot avec une certaine impatience ; il a beau se tenir un peu à l’écart, l’odeur est si forte qu’elle continue à m’incommoder. Il finit par prendre le billet, le froisse dans son poing , le fourre prestement dans sa poche et s’éloigne en clopinant sans dire merci et en grommelant :

-- Ben mon pote ! Ben mon pote !

La mer est parfaitement immobile. A la sortie du chenal, paralysée par un calme plat, une goélette toutes voiles pendantes attend une hypothétique risée qui la pousserait vers le large. Les ocres et les rouges descendant en faisceaux des nuages d’altitude engluent, dans un même mouvement immobile, le bateau et les roches déchiquetées de l’île de la Croix. On se croirait au premier jour de la création quand le néant en gestation hésitait encore à s’extraire de ses limbes et que le feu de la terre coloriait de teintes fauves l’univers en gestation.

Une bande de goélands traverse le paysage en piaillant et le charme est rompu. Une risée fait frémir les voiles marron de la goélette et le monde reprend sa course après avoir hésiter quelques instants. Quel lien y a-t-il entre ce paysage, les amoureux du boulevard, le clochard, Julien et ma propre existence ? Qu’est-ce qui unit l’homme à l’univers ? Et si nous n’étions qu’un accident ? Un phénomène imprévu et non désiré ? Rien ne prouve qu’à l’origine la vie humaine ait eu un sens, ni même une place, dans l’œuvre de la création. L’homme serait entré en fraude, se serait déguisé pour passer inaperçu et aurait évolué lentement afin de ne pas attirer l’attention. Mais l’attention de qui ?  De toute façon il est bien trop tard pour y penser ;  le mal est fait.

Gwenaëlle qui vient m’ouvrir la porte est nue sous son peignoir de soie bleu qui lui descend jusqu’aux chevilles. Sa chevelure rousse aux reflets cuivrés ondule autour d’un visage oblong et contraste avec la pâleur de la peau. La main posée sur le chambranle de la porte, au-dessus de la tête, donne au peignoir une allure de toge romaine aux plis figés dans le marbre mais dont l’échancrure laisse entrevoir la blancheur veloutée d’un sein. Quand elle sourit, ses lèvres s’étirent à peine, toute la joie se concentre dans ses yeux verts en étincelles éblouissantes. La déesse aux yeux pers, c’est elle, et son logement ressemble à s’y méprendre à l’antre de Circée. Une fois entré il devient difficile d’en sortir tant le charme envoûtant du lieu invite à la paresse lascive que la présence de Gwenaëlle rend irrésistible.

La pièce est tendue de tissus de satin rouge et les deux fenêtres donnant sur le boulevard sont condamnées par de lourdes tentures de velours cramoisis. La lumière du jour ne pénètre jamais dans cette pièce uniquement éclairée par la lumière tamisée de deux lampes en pied disposées près du mur du fond. Les ombres et les reflets enveloppent les meubles arrondissant les angles si bien que tout ici fait penser à l’intérieur d’une coquille d’œuf.

Le sofa est moelleux, recouvert d’un tissu incarnat aux motifs géométriques qui donnent une impression de mouvement perpétuel. Sur le mur face au sofa une reproduction grandeur nature, du serment des Horaces de Louis David. C’est le seul tableau, mais il est de taille impressionnante. A droite du sofa, un meuble vitré contient des bibelots représentant des animaux (éléphant en ivoire, buffle en bronze, serpent en étain, oiseau en argent posé sur une branche) et des hommes (pêcheur chinois au large chapeau, bonze vietnamien, joueur de trompette noir). En revanche il n’y a aucun livre, aucune revue. Gwenaëlle ne lit jamais. Il n’y a non plus ni poste de télévision ni radio. Le monde extérieur ne pénètre pas ici et les rares visiteurs qui sont admis dans ce temple sont priés de laisser dehors leurs états d’âme qui appartiennent aux oripeaux du monde.

Personne jamais n’a rencontré Gwenaëlle en dehors de son boudoir. Elle n’en sort jamais et si elle en sortait un jour elle mourait asphyxiée comme un poisson hors de l’eau car cette pièce où elle vit confine une atmosphère particulière sans laquelle il lui serait impossible de survivre. Sa lourde silhouette flamande évolue avec volupté dans ce cosmos douillet où le temps est prisonnier des murs et des pesantes tentures. Cet univers est égoïstement sien et ne se livre à personne ; je le sais d’expérience moi qui le fréquente assidûment et depuis la nuit des temps. Même si j’y étais né, j’y serais quand même étranger. L’on vient ici comme le papillon de nuit vient à la flamme, attiré par l’ardente lumière d’un paradis perdu. Il arrive parfois qu’on s’y brûle les ailes, que la cicatrice soit longue à se refermer et qu’il en reste des traces, on n’en revient pas moins rechercher une fois encore ce ravissement divin qui propulse l’âme et le corps dans les limbes de la félicité.

Je plonge dans un souffle brûlant qui ne fait qu’activer la moiteur des chairs. Je suis absorbé par la vague tiède d’un océan tropical qui chavire le cœur en s’emparant du corps qu’elle pousse vers le large avant de le rouler sur les galets du temps et de le plonger avec une infinie volupté dans un torrent de tiédeur ruisselante qui le transporte dans cet univers délicieusement délétère où il se décompose en un prisme de lumière multicolore et sonore comme le tintement des bijoux d’une imaginaire bayadère. Puis il prend lentement conscience de la pesanteur de la chair, de son volume propre et il s’affaisse, vaincu. Alors seulement, le désir renaît de son apaisement, s’empare encore une fois  de l’être tout entier dans un tournoiement de lumières kaléidoscopiques qui pousse le flot de lave torride qui monte des entrailles de la terre pour se répandre le long des parois visqueuses d’un volcan bouillonnant aux lèvres charnues. Je n’entends plus Gwenaëlle, je ne perçoit plus son entité ; J’ai pénétré le ventre de la terre, je plonge dans l’immense cratère du volcan en éruption, je plonge dans l’Océan amniotique et purificateur des Abers.

Julien est là, en plein soleil ; il a le hideux sourire des têtes de mort. Gwenaëlle n’est plus qu’une ombre qui s’estompe et que j’entends gémir au loin dans une sorte de brouillard cotonneux. La vague qui nous avait étreints et si fortement soudés nous sépare irrémédiablement et Gwenaëlle se dirige seule vers un rivage flamboyant que je n’atteindrai pas ; La faute à Julien. On ne peut pas accepter sous bénéfice d’inventaire l’héritage de l’enfance. Il faut tout prendre ou tout rejeter sans tergiverser, sans vouloir se poser de question.

Gwenaëlle se blottit contre moi et je sens la présence muette de son corps aux chairs amollies par l’immense paix que procure le plaisir enfin comblé.

-- Qu’est-ce qui ne va pas ?

-- Rien !

Elle me presse la main

-- Je voudrai t’aider.

Elle me caresse doucement, maternellement, et je sombre lentement dans cette demi-inconscience qui est l’antichambre du sommeil.

Un bruit sourd, un bruit de gong thaïlandais, me ramène à la vie. Il est cinq heures du matin, j’ai dormi d’un sommeil de plomb, d’un sommeil noir, lourd, sans rêve ; j’ai dormi comme un minéral. Gwenaëlle baille, s’étire, s’éveille à son tour. Je voudrai lui dire quelque chose mais je ne trouve pas les mots pour le dire. Je ne trouve jamais les mots qu’il faut quand il faut.

Par Malcomrys - Publié dans : Le rêve du Lotophage
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Lundi 1 décembre 2008

CHAPITRE I

Il ne se souvient plus à quelle époque il a pour la première fois rencontré Julien, mais il se souvient parfaitement que c’était à la fin du mois d’août, à l’heure où l’air devient enfin respirable, quand les hirondelles zèbrent le ciel de leur vol erratique en poussant des cris stridents, à ce moment précis où le soleil se fige un court instant au-dessus du vieux saule alors qu’une légère brise agite mollement ses longues branches chevelues. Il flottait dans l’air de cette fin d’après midi un parfum suave de fleurs de troènes auquel se mêlait l’odeur acre des pommes suries qui jonchaient le sol sous le pommier tordu.

L’homme s’est approché lentement ; sa longue silhouette éthérée, irradiée par les rais obliques du soleil à travers le feuillage du saule, flottait sur le gazon, aérienne et vaporeuse tel un Elfe échappé de sa forêt scandinave. Il esquissa un geste et le livre qu’il avait depuis longtemps posé sur ses genoux glissa. Il fit un mouvement pour le retenir ; Lorsqu’il releva la tête, l’inconnu avait disparu, volatilisé, mais l’air était, à l’endroit où il apparut, d’une opacité plus dense.

Par la suite, il le revit souvent. Il arrivait toujours à l’improviste. Il n’y avait ni jour ni heure déterminés. Parfois il demeurait plusieurs semaines sans venir, puis, ces longues périodes d’abstinence passées, comme s’il désirait compenser les moments perdus, il venait plusieurs fois dans la journée. Il finit par s’habituer à lui, par souhaiter ardemment sa venue, par ne plus pouvoir supporter son absence.

Il ne parlait pas et se mouvait à peine, fragile, évanescent, il traversait, fugace, l’espace avec légèreté et une certaine hésitation comme s’il cherchait un quelconque repère de lui seul connu. La moindre esquisse de mouvement, le moindre bruit, et il s’évanouissait dans l’air sans laisser de trace. Alors il apprit à vivre l’étonnante patience des choses inertes, la paralysie du geste stratifié, la respiration retenue jusqu’à la limite de l’étouffement, les battements du cœur réprimés jusqu’à friser l’implosion ; il apprit l’immuable rigidité du minéral.

L’homme ne se décida à parler que plusieurs années plus tard. C’était une nuit de pleine lune et sa silhouette sans cesse fluctuait dans la chambre où il était couché. La lumière était éteinte de sorte qu’il ne voyait que son ombre qui se découpait dans l’encadrement de la fenêtre, la tête auréolée par la pâle clarté lunaire. Il l’interpella d’un ton sec, autoritaire, avec cette agressivité des gens timides lorsqu’ils parviennent enfin après un gros effort à s’exprimer.

-- Je veux être libre !

Il n’ajouta rien à ces quatre mots et disparu aussitôt les avoir prononcés. A la suite de quoi il demeura de longs mois sans lui rendre visite. Il en perdait la tête, ne quittant plus sa chambre de peur de le manquer. Il s’était isolé du monde ; ne vivant que de son attente il avait occulté tout ce qui était étranger à cette expectative.

Le temps avait pris une épaisseur poisseuse dans laquelle il s’engluait un peu plus chaque jour et l’univers lui était devenu Iroquois.

Il avait écrit son nom sur des bristols glacés, il en avait tapissé sa chambre jusque sur les vitres de la fenêtre si bien que la pièce se trouvait continuellement dans l’obscurité.

Puis un jour il est revenu. Il ignorait si les bristols y étaient pour quelque chose mais cela n’avait guère d’importance. Il était là ; présence familière ; Comme s’il ne s’était jamais absenté. Il arborait le sourire triste d’un Pierrot lunaire  dont il avait également la pâleur. Il se tenait à environ un mètre de lui mais la distance qui les séparait lui parut infranchissable. Son regard traversa le sien tandis qu’il prononça d’une voix blanche :

-- Je dois m’en aller maintenant.

Il ne s’en étonna pas. Il le savait, il l’avait toujours su. C’était aussi inéluctable que la succession des jours et des nuits. Cependant ces paroles le déchirèrent comme l’éclair déchire l’air. Existait -il une alternative ? Sur le moment il pensa que non. Aujourd’hui il doute.

Il a fait alors ce qu’il croyait devoir faire : Dans le grand cahier à la couverture noire il écrivit :

-- Julien pénétra dans la gare de N et se dirigea vers le quai N° 4

Quand il eut terminé il s’écroula sur son lit et demeura allongé sur le dos, les yeux grand ouverts, l’esprit noyé dans les brumes de sa rêverie éveillée. Il se trouvait plongé dans cette étrange contrée onirique où l’improbable lui-même devient une improbabilité.

    *

Il fait une chaleur torride. Le soleil rebondit en éclats aveuglants sur l’acier huilé des rails de chemin de fer. Sous la verrière l’atmosphère devient irrespirable et les voyageurs avachis se liquéfient sous l’effet d’une chaleur moite qui dégouline de partout.

Sur le quai N° 4 une foule compacte piétine en plein soleil un ciment surchauffé d’où s’élève une vapeur ténue. Le ballaste exhale une odeur écœurante de fuel tiède, de bière chaude et de sueur rance. Des enfants endimanchés tourbillonnent comme des mouches agitées par l’orage et la buvette roulante disparaît sous des grappes humaines qui l’absorbent dans un brouhaha incessant. Au-dessus de la forêt des têtes circulent des billets de banque, des boissons gazeuses, des canettes de bière, que ponctuent des merci, des jurons, les cris aigus des enfants, les protestations indignées d’un vieillard que l’on  bouscule et, dans le lointain, le long sifflement strident d’une locomotive.

Julien a disparu, fondu, digéré par cette marée humaine qui rejette dans l’air les effluves sauvages des transpirations suries de corps adipeux. Un haut-parleur nasillard annonce l’arrivée d’un train et la foule se fige l’espace d’un court instant le regard perdu là bas vers le point de convergence des rails, puis elle s’étire lentement le long du quai, les hommes encombrés de lourdes valises, les femmes tenant les enfants par la main. Ils se rangent le long de la voie en une longue file à présent muette.

Julien se tient à l’écart et discute avec une vieille dame, créature chétive entièrement vêtue de noir. Un chignon de cheveux gris rehausse une petite tête toute ronde en équilibre sur un corps gracile et frêle. Elle serre sous l’aisselle droite, précieusement comme on le ferait d’un trésor, un petit sac en cuir noir, défraîchi et difforme, dont les angles sont décousus. A ses pieds, une valise en carton bouilli de couleur marron qui pourrait la contenir tout entière sans qu’il lui soit nécessaire de se plier.

Elle a le regard inquiet d’un petit animal apeuré et ponctue ses paroles de gestes saccadés en agitant le bras gauche dont la minuscule main gantée de dentelle tient une ombrelle à bec de cane. Elle a l’air gentiment désuet des vieilles photographies sépia que l’on peut encore trouver chez les brocanteurs.

Julien saisit la grosse valise et se dirige vers le souterrain menant au quai N° 2. Il avance à grandes enjambées suivi par la petite silhouette qui trotte menu derrière lui, effleurant à peine le sol de son pas léger. Au moment précis où le couple s’engouffre dans le souterrain, sur le quai N°4, un train entre en gare dans un fracas étourdissant.

Par Malcomrys - Publié dans : Le rêve du Lotophage
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Vendredi 16 mai 2008

AH ! Les beaux jours qui arrivent ! Alors vivent les vacances. Comme Kérouac ; Sur la route pour 15 jours trois semaines

Bon courage à ceux qui bossent et à bientôt

 

RYS




Par Malcomrys
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Lundi 5 mai 2008
Par Malcomrys - Publié dans : SPIRALE
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Lundi 21 avril 2008
QUELQUES PLANCES DISPARATES DU "STORY BOOK" DE SPIRALE DANS SA FORME B.D.








Par Malcomrys
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Lundi 18 février 2008
undefined




















Aoun serra autour de son cou le col de la vieille peau d’ours tellement usée qu’elle laissait passer le vent ; Il se pencha vers le brasier sur lequel il souffla pour ranimer les braises puis, après s’être redressé, fixa longuement l’immense glacier aux reflets bleutés dont la paroi frontale vomissait lentement un flot de galets cariés.

 

Le vent descendait de la montagne, glacé déjà d’avoir sucer le lait des sommets, et glissait le long du glacier où son souffle puisait les aiguilles qui transperçaient les os.

 

En contre-bas le torrent charriait d’énormes glaçons dans ses eaux limpides et s’écoulait puissamment, au milieu de tourbillons violents, à travers l’immense plaine pierreuse où pousse une herbe rase. Plus loin, beaucoup plus loin, par delà la grande plaine, au-delà de ce que les yeux fatigués d’Aoun pouvait voir, se trouvait la grande forêt aux arbres pointus dont les aiguilles piquaient la peau lorsque Aoun s’y frottait.

 

Aoun savait que les hommes étaient là bas, ils y étaient depuis longtemps déjà, depuis trop longtemps pensait Aoun, car la grosse boule de feu avait traversé le ciel autant de fois qu’il y avait de doigts dans une main. Ce n’était pas bon signe.

 

Aoun se tenait seul à l’entrée de la grotte car les femmes aussi étaient parties ; Elles s’en sont allé dès que la boule de feu est apparue au-dessus du sommet de la montagne noyant d’ombres mouvantes  la vallée où grondait le torrent.

 

Ce n’était pas souvent que les femmes quittaient seules le campement, il fallait pour cela  un évènement extraordinaire, un événement qui mettrait en péril la survie du clan. Aussi lorsque le sang du feu se mit à manquer les femmes durent-elles se résigner à descendre dans la plaine ramasser le précieux trésor. C’est Aoun qui leur donna l ‘ordre d’y aller, car si le feu mourait, Aoun aussi mourrait car c’est lui le gardien du feu et Ictam le tuera. Et puis les autres aussi finiront par mourir : Rham qui connaît les esprits et qui leur parle, Nekalia aux yeux de braise et Amvira aux longues jambes de gazelle mourront aussi ; Et Ictam ! Ictam le grand chasseur ! Lui aussi aura le corps tout refroidi.

 

Déjà tous les enfants étaient morts et tous les vieillards. Aoun lui vit encore, trop résistant pour mourir, trop faible pour la chasse. Depuis plus de lunes qu’il n’aurait su le dire Aoun était devenu le gardien du feu. Un jour, alors que les hommes s’apprêtaient à partir chasser et qu Aoun s’était joint à eux, sa longue lance avec sa pierre tranchante collée à son ventre, Ictam l’avait repoussé durement et de la main lui avait montré le foyer où rougeoyaient  les braises et le cœur d’Aoun se mit à saigner. Depuis ce temps il demeure accroupi auprès du feu tandis que les autres partent en criant chercher la nourriture.

 

Cela a l’air de rien de veiller sur l’esprit du feu, mais cela n’est pas rien. On ne place jamais le feu au fond de la grotte à cause de la fumée qui noircit les peintures sacrées et brûle le cœur des hommes.         Le feu, c’est à l’entrée de la caverne qu’on le pose, là où le vent  des sommets  perce les os et passe parfois avec tant de violence qu’on entend hurler la montagne. On l’entend hurler comme hurlait Almira quand le fruit de son ventre refusait de sortir et qu’elle se tordit sur le sol pendant trois lunes avant que son souffle ne s’éteigne. C’était au temps où le torrent se durcit, un temps où depuis plusieurs lunes déjà la nourriture manquait. Le ciel déversait nuit et jour la poudre blanche de la mort qui recouvrait le sol empêchant les hommes de chasser.

 

Almira portait en elle l’espoir de la tribu car mûrissait dans son ventre le petit de l’homme, celui que tout le monde attendait car une tribu sans enfant est une tribu est qui va disparaître, et la tribu d’Aoun avait déjà  perdu tous ses enfants quand Almira mourut à son tour avant d’avoir pu mettre bas. Le ventre des hommes était à ce point creux et les forces les avaient à ce point abandonnés qu’ils se résolurent à manger Almira et le fruit de son ventre. C’était ainsi, il en avait toujours été ainsi ; en période de famine on mangeait les morts, parfois même il arrivait qu’on achève les vieillards les plus faibles pour les dévorer.

 

Aoun le sait, s’il laisse s’enfuir l’esprit du feu, si les hommes ne ramènent rien de la chasse, il sera tué à son tour et sera dévorer par les siens. C’est ainsi ! Oui ! Mais il trouve ça injuste. Pourquoi le punir lui et épargner Ictam, le responsable de la chasse ? Jamais, au cours de sa longue existence, Aoun n’a vu un gardien de la chasse mis à mort pour n’avoir pas ramener de gibier, mais il a vu plusieurs gardiens du feu mourir de ne pas avoir su retenir l’esprit du feu.

 

Aoun fut, autrefois, un grand gardien de la chasse, respecté de tous. Aujourd’hui qu’il avait traversé trop de lunes on ne le respectait plus, on le confinait auprès des femmes, comme un petit d’homme, et il en souffrait.

 

Le vent soufflait trop fort et tout le sang du feu s’en allait et bientôt son esprit aussi s’en retournerait chez les anciens et Aoun serait mangé. Il fallut se résoudre à envoyer les femmes chercher dans la plaine le sang du feu. Aoun est inquiet car les femmes ne reviennent pas et le feu se meurt. Il s’est assis contre le vent pour protéger le foyer ; avec un vieil os de bison trouvé sur le sol il trace sur la terre l’esprit du feu pour le maintenir en vie, et les silhouettes des femmes pour que la cueillette soit bonne et que l’esprit de la terre les protège des attaques de l’ours et des autres tribus qui parfois rodent à la recherche du feu ou de la nourriture.

 

Esprit du feu, esprit de la terre, esprits de la chasse, esprits des anciens : les esprits ne sont pas toujours favorables, Aoun en avait fait plusieurs fois la triste expérience ; mais sans eux rien ne se faisait et l’esprit de la Mort, le Grand et terrible Esprit de la mort, alors triomphait de la force des hommes.

 

Depuis qu’il était gardien du feu Aoun pensait souvent à l’esprit de la mort et il avait peur. Peur de ce froid si froid qu’il raidissait le corps, le rendait immobile, les yeux grands ouverts et qui semblait ne plus rien voir. Aoun n’était pas certain que cela devait arriver ; il y avait peut être un moyen d’y échapper, si les femmes par exemple ramenaient le sang du feu avant que celui ci se soit enfui et si Ictam et les chasseurs ramenaient un ours ou un bison. Alors oui, pour Aoun l’esprit de la mort s’éloignerait de la grotte, mais il se disait aussi qu’il reviendrait, il reviendrait quand les hommes auraient faim, quand l’esprit du feu serait mort ayant perdu tout son sang.

Il se demandait comment l’esprit de la mort se manifesterait et aujourd’hui encore , devant les braises qui s’amenuisent, il se demande comment il le reconnaîtra.

 

Rahm qui est le gardien des esprits, ceux de la chasse et de la cueillette, mais aussi celui de la femelle pleine, celui du vent et celui de la pluie, Rahm le grand sorcier que chacun redoute et admire à la fois, Rahm n’a aucun pouvoir contre l’esprit de la mort. Ni ses cris, ni ses danses sacrées, n’y font quoique se soit. Il a renoncé depuis bien longtemps à tracer l’esprit de la mort sur la paroi de la grotte, là où bisons, gazelles, ours et chasseurs, dans l’obscurité du fond de la caverne, s’animent à la lueur vacillante des torches quand les hommes se réunissent avant la chasse pour la grande cérémonie des esprits.

 

Aoun retourne entre ses doigts le vieil os de bison et, à l’aide d’un petit éclat de pierre entreprend de vider la terre qui s’était tassée à l’intérieur là où jadis se trouvait la moelle, morceau de choix réservé au maître de la chasse.

 

Une fois vide, Aoun y colle son œil droit. Cela est drôle ; on y voit deux choses à la fois différentes et identiques. Il se lève, s’approche du rebord de la grotte et, debout sur le bord de la falaise, il observe en contre-bas la plaine où s’ébroue le torrent. Un instant il ferme l’œil gauche et d’un coup il n’y a plus qu’une seule plaine. Il ouvre l’œil gauche et de nouveau il y a deux plaines : l’une dans l’œil droit qui semble rétrécie à travers l’os, et l’autre dans l’œil gauche, beaucoup plus grande mais, semble-t-il moins précise. Quand il ferme l’œil gauche la plaine, pourtant si vaste, apparaît si petite dans l’orifice de l’os qu’il lui paraît qu’elle pourrait tenir dans sa main. Aoun demeure ainsi un moment à contempler cette plaine rétrécie et finit par ne plus trouver d’intérêt à cette vision étroite des choses.

 

De retour auprès du foyer il tourne et retourne entre ses doigts cet os qui possède le pouvoir de rapetisser la plaine et il se dit que l’esprit de la mort qui rétrécit les corps et les fait disparaître à tout jamais doit être pareil à cet os et que, s’il continue à regarder à travers lui, il va finir par attirer l’esprit de la mort. Il dépose alors délicatement l’os sur la terre et en détourne aussitôt son regard. Il faut toujours être respectueux envers les esprits, sinon ils se fâchent.  Mais a-t-il été bien respectueux envers celui ci ?  Il jette un regard à la dérobée. Il n’ose plus le toucher et pourtant il ne peut pas le laisser ainsi par terre à l’entrée de la grotte où tout un chacun pourrait le piétiner et alors c’est lui, Aoun, que l’esprit de la mort rendrait responsable. Bien sûr il lui fallait bien admettre que cet os devait se trouver là depuis beaucoup de lune car il y a beaucoup de lunes qu’on n’a pas vu le moindre morceau de viande. Alors certainement cet os avait été piétiné plus d’une fois et c’est pour cela que l’esprit de la mort s’était abattu sur Almira.

 

Mais peu-être aussi que l’esprit de la mort ne s’y trouvait pas encore, peut-être que c’est Aoun, en ôtant la terre et en jetant son œil dans le trou qui y a introduit l’esprit de la mort. Et maintenant l’esprit est là et c’est Aoun qui en est responsable.

 

Il réfléchit un long temps avant de trouver ce qu’il convenait de faire. Puisqu’il a attiré l’esprit de la mort dans cet os qui le retient prisonnier, il faut le libérer. En tremblant il saisit l’os, le porte à ses lèvres et souffle ; Il souffle de toutes ses forces jusqu’à ce que sa poitrine s’enflamme. Il entend un long sifflement lugubre, s’étirant dans l’air comme une plainte aiguë. C’est l’esprit de la mort qui s’enfuit là-bas au-delà de la plaine par-dessus le torrent.

 

Alors Aoun perçoit des cris et des rires : Se sont les femmes qui arrivent, les bras chargés du sang de feu, preuve, s’il en était besoin, que l’esprit de la mort s’en été allé.

 

Tandis que les femmes se chamaillent en riant autour de lui, Aoun tente en vain de ranimer le feu, mais le feu ne reprend pas vie. Il se dit alors que l’esprit de la mort est revenu et que cette fois c’est lui qu’il vient chercher. Alors, le cœur plein de colère, il prend l’os à deux mains, le porte à la bouche, et souffle sur le feu ; Il souffle, il souffle, Il souffle jusqu’à ce que dans ses yeux apparaissent les étoiles et l’esprit de la mort fait résonner sa plainte lugubre au-dessus de la plaine. Les femmes intriguées accourent, médusée de voir le vieil homme, à genoux devant le foyer, faire chanter l’esprit de l’os tandis que l’esprit du feu commence à s’élever dans l’air.

 

Les hommes alors, lourdement chargés de carcasses de cerfs, de bisons et de chevreuils,  commencent à gravir la côte et l’on entend de loin leurs cris, leurs rires et leurs grognements de joie.

 

Les femmes se précipitent vers les chasseurs et leur expliquent, dans un brouhaha confus, comment Aoun avait maîtrisé l’esprit de l’os pour le faire chanter et pour ranimer le feu qui s’était éteint. Ictam et Rham doivent convenir que jamais, non ! Jamais l’esprit du feu n’avait été aussi vaillant.

 

Comme la chasse a été bonne et la nourriture abondante, comme a été reconnu par Rham et par Ictam qu’Aoun avait le pouvoir sur l’esprit de l’os, on lui donna ce soir les meilleurs morceaux. Par prudence Aoun évita néanmoins de manger la moelle car il savait, lui le vieux gardien du feu, que dans le creux de l’os se nichait l’esprit de la mort qui rétrécissait le monde.

 

*  *

*

 

Post-scriptum d’Aoun :  L’esprit de la mort est caché partout et bien fou qui pensera l’avoir apprivoisé.

Par Malcomrys - Publié dans : Nouvelles
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Lundi 11 février 2008
ordinateur.jpg






 

Chapitre XX

 

 

 

Pour l’heure on m’enferme dans une pièce sans fenêtre meublée d’une planche de bois scellée dans le mur et qui doit servir de couchage. La cellule de garde à vue. Comme on m’a aussi confisquer ma montre je n’ai aucune idée de l’heure qui passe mais je commence à trouver le temps long. Ces salauds ont  l’air de bien picoler. J’entends d’ici leurs grandes gueules, leurs rires gras et leurs histoires scabreuses. Et cette odeur d’anis qui empeste partout. Quand ils ont eu fini de picoler ils déguerpissent en braillant. Il n’en reste plus que deux pour garder la tôle. Ils bouffent des sandwichs, je les aperçois à travers les barreaux de la cellule. Les autres sont très certainement allés se payer un gastro et on me laisse jeûner sans scrupule.

 

D’un autre côté ça me permet de préparer mon interrogatoire. Ce qui me pose problème c’est que je ne sais absolument pas à quel service je suis confronté. Une seule certitude cependant : ce n’est pas la D.S.T. Sont-ils au courant pour les documents ? C’est ce que j’aimerai bien savoir ! Ma seule, mon unique chance de tirer un tant soit peu mon épingle du jeu ce sont ces foutus documents. Ils constituent ma seul monnaie d’échange. Espérons que ce ne soit pas de la monnaie de singe.

 

Enfin, les pandores reviennent. Ils parlent haut, rigolent fort, je crois qu’ils sont bien éméchés. Et voilà mes deux cerbères qui viennent me chercher pour continuer l’interview comme on dit à la Télé.

 

Je me retrouve de nouveau assis sur la chaise. Tandis que le petit Mickey s’installe derrière son portable le grand Stroumph se plante devant Mézigue :

 

-- Tu foutais quoi le 28 Mars ?

 

-- Le 28 Mars ? J’sais pas. Pourquoi ?

 

-- Ben t’as intérêt à savoir……. Alors ?

 

Qu’est-ce que je pouvais bien foutre ce jour là ? Même si je désirais leur répondre j’en serais incapable.

 

-- Je veux un avocat.

 

Vlan ! Y me balance une baffe et je manque perdre l’équilibre sur ma chaise. Je vais me lever et lui voler dans les plumes à ce grand connard. Mais au moment de lever mon cul j’aperçois le sourire hypocrite de l’Homo ordinatus. Ils n’attendent que ça ces deux cons : Rébellion à représentant de la force publique ; C’est ça qui va arranger mon cas ! Alors je repose lentement mon derrière sur la chaise. Déçus qu’y sont les deux affreux.

 

Le grand squale tourne dans la pièce comme un lion en cage. Le petit chafouin allume une clope et regarde d’un œil bovin la fumée monter au plafond. J’ai la joue en feu et je suis humilié. Peuvent toujours galoper pour que je leur dise quoi que ce soit. Bande de minables !

Ouais ! n’empêche ! S’ils commencent à cogner je vais tenir combien ? Interrogatoire musclé ils appellent ça. Les vaches. Et soudain j’ai envie de gueuler à en faire trembler les murs de la pièce, gueuler à leur péter les tympans :

 

-- Mort aux vaches !

 

Cool Mec ! Si tu te laisse aller ils vont te transformer en hamburger.

 

-- Alors ça vient ? Tu étais où le 28 Mars ?

 

-- J’en sais rien ! vous savez ce que vous faisiez vous le 28 Mars ?

 

Il me virgule une autre baffe. Cette fois, comme j’ai vu venir le coup, j’ai incliné la tête. Mal m’en a pris car j’ai reçu la mandale sur l’oreille et ça s’est mis à bourdonner. J’ai l’impression d’avoir une ruche dans l’oreille.

 

-- Faites chier  merde !

 

Il me refile une troisième baffe pour, dit-il, m’apprendre à parler poliment. Joyeuses Pâques, y a pas à dire !

 

-- Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise à la fin ? C’était un quel jour d’abord le 28 Mars ?

 

Le petit écrase son mégot et s’adresse à son compère :

 

-- Il ne se souvient plus dis donc ! Tu te rends compte Robert, Monsieur a oublié quel jour c’était !

 

-- Ouais ! qui répond le grand cleps. Montres zy donc les photos, ça va lui rafraîchir la mémoire.

 

Le petit Tékel sort une série de clichés d’une grosse chemise posée près de son ordinateur et la tend à son collègue.

 

-- Tiens ! regarde mon salaud !

 

La môme crevette. La prostituée de Rennes. La photo a été prise après sa mort. Elle est assise par terre le dos au mur. Un trou béant et rouge lui a défoncé la poitrine. Merde ! Voilà où ils veulent en venir. Le 28 Mars doit être le jour où elle m’a offert à bouffer. Avec tous ces évènements qui se bousculent depuis quelque temps j’avais oublié la date. Ben me v’là dans d’beaux draps.

 

-- Alors ? tu la reconnais ? Hein ! Ne me dis pas que tu sais pas qui s’est ?

 

J’dis rien. Qu’est-ce que je pourrais bien dire. De toute façon leur siège est fait. Quoique je raconte ils ne me croiront que si j’avoue le meurtre.

 

-- Tu vois qu’on a une idée de l’endroit où tu te trouvais le 28 Mars. Mais on aimerait bien te l’entendre dire.

 

-- J’ai rien à dire. Je veux un avocat. C’est mon droit et vous le savez. Il y a longtemps que j’aurais dû l’avoir.

 

-- Ma parole mais tu ne sais dire que ça : « un avocat ! Je veux un avocat ! » et mon poing sur la gueule ? Tu le veux aussi mon poing sur la gueule ?

 

Il se précipite vers moi et m’agrippe par le col de mon blouson. Son visage se trouve contre le mien. Il pue le pinard à plein nez. Juste comme il commence à me secouer la porte s’ouvre. Il  desserre son étreinte et se retourne vers le nouvel arrivant.

 

-- C’est vous patron !

 

Le commissaire à ce que je crois comprendre. C’est un type grand aux épaules de déménageurs, à la tête carrée surmontée d’une coupe en brosse. Il porte une petite moustache en balais brosse qui n’atteint pas la commissure des lèvres. Tifs et bacchante sont couleur poivre et sel tirant tout de même beaucoup plus sur le sel que sur le poivre.  Il est vêtu d’un costard gris anthracite, d’une chemise bleue et d’une cravate bicolore.

 

-- Comment ça se passe ?

 

Il a une voix de basse d’opéra. Il me regarde sans me voir, comme si j’étais l’homme invisible.

 

-- Ca va patron. Il a un vocabulaire un peu limité, mais il ne va pas tarder à faire des progrès.

 

-- Bien. Tâchez de terminer cette affaire pour ce soir.

 

Là dessus il sort en refermant délicatement la porte, comme pour ne pas déranger.

 

-- T’as entendu ce qu’il a dit le boss ? Faut qu’on ait fini pour ce soir. Alors tâche de collaborer, sinon……. !

 

Avant que je puisse prononcer un mot, le petit chafouin dactylographe me dit de sa voix de fausset :

 

-- Et puis cesse de réclamer un avocat. Pour l’instant tu n’est ni suspect, ni en garde à vue. Tu es ici en qualité de témoin, et un témoin n’a pas besoin d’avocat.

 

Témoin mon cul ! je ne suis même pas suspect, à leurs yeux je suis déjà coupable. Ils tentent de me faire avaler des couleuvres pour éviter qu’ultérieurement je soulève un vice de procédure.

 

-- Viens voir !

 

Le grand échalas a étalé une ribambelle de photos sur le bureau. Je m’approche. Pas joli joli. Le proxo est méconnaissable avec la moitié de la tronche partie en vadrouille. S’il n’y avait pas le schlass que je lui ai planté dans la poitrine je ne le reconnaîtrais pas.

 

-- Qu’est-ce que t’en dis ?

 

J’ai rien à dire. Le couteau de cuisine d’accord, c’est moi qui l’ai foutu là ; Mais la tronche en biais c’est pas ma pomme et je me demande bien qui ça peut être. Quand je me suis tiré la môme parlait d’appeler quelqu’un de sa connaissance susceptible de l’aider. Tu parles d’une aide !

 

-- On va pas passer la nuit à mater ces photos. Dis nous plutôt pourquoi tu as zigouillé  la pute et son mac ?

 

-- Qu’est-ce qui vous fait croire que c’est moi ?

 

Le petit flic dactylographe hausse les épaules

 

-- T’es vraiment un blaireau toi ! Ecoutes ! j’vais pas te raconter de salades. Les copines de la môme Gilberte t’ont vu filer avec elle. Dans l’appart on a retrouvé tes empreintes un peu partout. On sait que c’est les tiennes parce qu’on les connaît depuis que tu as laissé tes papelards auprès du cadavre de la plage de Rozulien. Encore un cadavre entre nous que tu as reniflé de près. Pas vrai ?

 

Y a pas grand chose à répondre à ça. Ils ne leur reste qu’à prendre mes empreintes et ils n’auront même pas besoin de mes aveux. Je ne pourrais jamais nier ma présence chez la dénommée Gilberte. Merde ! C’est pas moi qui les aie dessoudés, j’vais quand même pas payer pour ça non !

 

-- Bon ! alors t’accouche ?

 

Je ne sais pas pourquoi mais mon instinct me dit que je dois fermer ma gueule. Moins je leur en dirai, plus j’ai de chance de ne pas m’enfoncer davantage.

 

-- Puis que vous savez tout je n’ai rien à vous dire.

 

Je me suis tassé sur ma chaise m’attendant à ramasser une nouvelle baffe, mais le gars Robert s’est contenté de balancer un énorme rot ce qui fait rigoler son collègue. Puis il s’approche de moi et je reçois en pleine poire son haleine nauséabonde.

 

-- Quand comprendras-tu pauvre pomme que tu es fait comme un rat ? Pour la gonzesse de la plage c’est sans doute pas toi, mais certaines personnes se demandent ce que tu foutais là. Tu vois de qui je veux parler ? Tu sais les mecs à qui tu as faussé compagnie l’autre jour au bar du Conti ?

 

Puis prenant un peu de recul ce qui me permet de respirer un air plus sain :

 

-- Mais nous on s’en bat les burnes de la pouf de la plage. Une fille à Papa qu’aura mal tournée. Nous ce qu’on aimerait bien savoir se sont les raisons pour lesquelles tu as dézingué la pute et son mac. Tu vois ! c’est pas compliqué tout de même. Tu nous expliques bien tout ça et on te ramène peinard dans ta cellule. Tiens ! même qu’on te fait monter un sandwich et une bière. On n’est pas chiens nous autres ! N’est-ce pas Bernard  qu’on n’est pas chien?

 

Le Nanard n’a pas le temps de répondre, la porte s’ouvre de nouveau sur le commissaire qui fait signe au mastar de le suivre. Je reste seul avec Mickey qui allume une nouvelle clope. On est là comme deux glands. On évite de se regarder et on poireaute en silence.

 

Au bout d’un certain temps le dénommé Robert se pointe l’air franchement en colère. Je pense que ça va encore barder pour mon matricule. Il a le regard mauvais. Il s’est arrêté au milieu de la pièce. Mickey se doute qu’il y a un os mais il ne dit rien.
Par Malcomrys - Publié dans : SPIRALE
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Lundi 4 février 2008
megane.jpg













 

Chapitre XIX

 

 

 

Je n’ose plus sortir de l’hôtel. Je descends le matin à sept heures prendre mon petit déj. avant que la foule n’arrive et je remonte illico dans ma chambre. A onze heures trente, avant la cohue je redescends prendre un sandwich et passe l’après midi de nouveau dans ma piaule. Heureusement il y a la télé et je zappe un max. Il y a trois jours que je vis ainsi et je pense que c’est un miracle que les condés ne m’aient pas encore logé. Je ne vais pourtant pas pouvoir m’éterniser ici, le tôlier va finir par se poser des questions. Seulement j’ai peur. Je vois des flics partout et surtout je me demande ce que manigancent les mecs de la D.S.T. J’ai plus confiance. Si ça se trouve ils sont en train de s’acoquiner ave les services secrets britanniques et je vais les avoir tous sur le dos.

 

Je suis de plus en plus persuadé qu’ils craignaient que je traite avec les Rosbifs. Mais à présent que je leur ai filé entre les doigts ils collaborent peut être tous ensemble. Il y a vraiment trop de gens qui voudraient me mettre la main dessus. Comment m’en dépatouiller ? Je n’en n’ai aucune idée et je reste ici à glander en suant la peur comme un con de lapin coincé dans son terrier. Faut que j’ me bouge ; De toute façon c’est aussi dangereux de rester ainsi terrer dans une chambre et le taulier ou les femmes de ménage vont se demander un jour ou l’autre ce que je fous là. Avoir constamment à l’esprit que dans chaque patron de bistrot ou d’hôtel de troisième zone il y a un indic qui sommeille.

 

 

Aujourd’hui le temps est superbe. L’air de cette mi-Avrill est doux, le ciel bleu et les feuilles des platanes du square Marc Sangnier bruissent sous l’effet d’une légère brise. Le printemps s’est installé dans la ville et dans ma tête. Il fait trop beau pour rester enfermé. Mon café- crème croissants avalé, je sors prendre l’air. Je me dirige vers les halles Saint Louis et les petits estaminets qui bordent la place. Je flâne rue de Siam, passe le pont de Recouvrance, baguenaude du côté de la porte Caffarelli. De tout ce temps je guettes les passants ; Je leur trouve à tous un air suspect. Celui ci marche trop vite, celui là trop lentement, il y a celui qui s’est mis à lacer ses godasses sur le trottoir d’en face au moment où j’arrive, celle qui fait semblant de fouiller dans son sac à main et tous ceux qui ne font rien de particulier mais qui ont un air louche.

 

Je me ballade dans Recouvrance, longe la Penfeld, mais le cœur n’y est pas. Le Doute, l’impression d’être traqué, c’est insupportable à la longue. Je descends la rue de la Porte avec la ferme intention de retourner m’enfermer à l’hôtel.

 

Je ne l’ai pas vue arriver. En fait je guettais les piétons, pas les bagnoles. La Mégane s’arrête à ma hauteur et deux hommes en jaillissent illico. Ils me prennent par les bras en me disant :

 

-- Police ! tiens toi tranquille. Fais pas le con et tout ira bien.

 

Ils m’ont fait monter à l’arrière de la voiture entre eux deux. Il y a un troisième larron à l’avant au volant. Une fois dans le véhicule ils me passent les menottes. Plus personne ne parle. Bêtement je me sens presque soulagé mais il va falloir tenir bon, ne pas révéler la planque avant d’avoir obtenu quelque chose.

 

Nous traversons le pont de recouvrance et bifurquons à gauche vers le boulevard Jean Moulin. Puis on tourne rue Michelet et nous voici de l’autre côté du square Marc Sangnier ; j’aperçois mon hôtel en face rue Louis Pasteur. Ils continuent en direction de la rue Duquesne ; Ils ne doivent pas être au courant pour l’hôtel. Je ne comprends pas trop la route qu’ils prennent ; pourquoi ne pas avoir remonté par la rue de Siam ? Peut être ne m’amènent-ils pas à leur bureau. Ils n’ont pas du tout le genre des deux pingouins de l’autre jour. Ceux ci ne sont pas fringués comme des milords ; ils portent des blousons en toile et des polos. Un doute me vient : et si ce ne sont pas des flics ? Les menottes ce n’est pas une preuve et ils ne m’ont pas montrés leurs cartes.

 

La voiture tourne rue Colbert et passe sans s’arrêter devant le commissariat central pour descendre une petite rue à droite où elle se range contre le trottoir. Il n’y a là que des immeubles d’habitation. Ce ne sont pas des poulets qui m’ont serré. Mais qui alors ? En tout cas ce n’est pas la D.S.T.

 

On me sort durement de la voiture, l’un d’entre eux tient à la main la chaîne des menottes. J’ai le temps de lire le nom de la rue sur une plaque : rue du Bois d’Amour. Tu parles d’un nom !

 

En face, le long du trottoir, assis sur l’aile avant d’une grosse B.M.W., un type fume un cigarillo et semble nous observer. C’est un grand balaise au visage dur et mal rasé qui ressemble au Reno de Léon. Je n’ai guère le temps de le mater plus longtemps car on me pousse avec brutalité dans le hall d’un immeuble.

 

Nous sommes trois dans un ascenseur où l’on ne tient d’ordinaire qu’à deux ; C’est dire si on est serré. Mes deux tontons sentent la bière et le saucisson à l’ail et vue l’étroitesse du lieu me souffle en pleine gueule leur haleine fétide. Le troisième lascar s’est élancé en courant dans l’escalier et arrive avant nous au terminus. D’après mon intuition, car je ne vois rien collé contre ces deux ostrogoths, nous devons avoir atteint le deuxième ou le troisième étage lorsque l’ascenseur stoppe.

 

Nous sommes sur un palier et sur une des portes il y a une plaque en cuivre avec le nom d’un avocat. Nous entrons dans la porte d’à côté, porte anonyme, sans aucune mention. Cela pourrait être n’importe quel appartement. A l’intérieur un long couloir et des bureaux de part et d’autre. Le premier à droite en rentrant est celui d’un dénommé Loïc Petitjean commissaire principal. J’aurais dû m’en douter ; à l’odeur les deux acolytes de l’ascenseur ne pouvaient être que des flics. Mais quel peut bien être ce service de police dissimulé dans un immeuble lambda à deux pas du commissariat central de la rue Colbert ?

 

Sur la gauche, un bureau qui semble plus grand que les autres abrite un bar. Je le sais parce que lorsque je passe devant la porte est ouverte et quatre types assis sur des tabourets de bar sirotent leurs pastis que ça sent l’anis à plein nez.

 

J’ai pas droit à l’apéro. Il est un peu tôt tout de même, à peine onze heures. Ils m’ont amené dans un des deux bureaux du fond. Je me demande vraiment à qui j’ai affaire. M’est avis que je vais avoir droit à un interrogatoire en règle, comme dans les films policiers, sauf que là c’est moi qui trinque et c’est beaucoup moins plaisant.

 

Qui que se soit, tenir le coup. J’ai une chance si je parviens à garder le secret sur l’endroit où j’ai planqué les documents.

 

La pièce est étroite et comporte deux bureaux munis chacun d’un ordinateur portable. La flicaille s’est mise au goût du jour. L’un d’eux s’installe derrière l’ordi tandis que l’autre me pousse sur une chaise où il m’ordonne de m’asseoire. Il m’ôte les menottes et me fouille. Il n’y a pas grand chose à piquer : environ deux cent Euros, toute ma fortune, un paquet de mouchoirs en papier et ma montre. Encore heureux que j’ai laissé le pétard à l’hôtel planqué dans un placard à balais du couloir de l’étage du dessus. On ne me demande pas d’enlever ma cravate ni mes lacets car je n’ai ni l’un ni l’autre. Pas de ceinture non plus : On gagne du temps.

 

Celui qui est passé derrière l’ordinateur commence le questionnement comme on disait au moyen âge :

 

-- Nom, prénom, date et lieu de naissance, domicile actuel.

 

-- Si vous m’avez coffrez c’est que vous devez me connaître. Vous n’en n’êtes tout de même pas arrivé à arrêter n’importe qui comme ça dans la rue que je sache !

 

-- Cesse de faire le malin ! tu riras moins tout à l’heure. Et réponds aux questions qu’on te pose.

 

C’est l’autre qui m’interpelle. Je me demande s’il m’est permis à moi aussi de le tutoyer.

 

-- Olivier Le Pénautier, en deux mots Le Pénautier. Né le 12 Novembre 1975 à Quimper. Domicilié à Rennes rue de la Duchesse Anne.

 

Ils se sont modernisés mais ils tapent toujours de la même façon qu’avec leurs vieilles Olivetti : Concerto à deux doigts et ça prend du temps.

 

-- Pourquoi n’avez-vous aucun papier sur vous ?

 

--  Je m’appelle Olivier Le Pénautier, en deux mots Le Pénautier. Né le 18 Novembre 1975 à Quimper. Domicilié à Rennes rue de la Duchesse Anne

 

-- Tu te fous de notre gueule ? Monsieur veut jouer au malin ?

 

Subitement je me dis que si ces pingouins prennent conscience de la signification de mes initiales, je vais avoir droit à Ramona.

 

-- Je veux un avocat. Il y en a un sur le palier. Je connais mes droits, hors la présence d’un avocat la seule chose que vous pouvez exiger c’est mon état civil.

 

Le flic dactylo a un léger sourire mais son collègue ne se marre pas du tout. Il m’agrippe par le colbac et me secoue comme un prunier :

 

-- Le seul droit que t’as connard c’est de répondre à nos questions.

 

A ce moment un type entre dans le burlingue et fait un signe de tête. On me ramène dans le couloir. Il y a foule au bar ; Ils doivent arroser quelque chose et on est venu avertir mes deux lascars que c’est l’heure des libations.

Par Malcomrys - Publié dans : SPIRALE
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander

Présentation

Calendrier

Juillet 2009
L M M J V S D
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29 30 31    
<< < > >>

Créer un Blog

Recherche

Derniers Commentaires

Visiteurs uniques

<script type="text/javascript" src="http://www.http://localhost/cpt/?code=6/1/8057/1/1&ID=319233"></script><noscript><a href="http://www.http://localhost/">ABCompteur : compteur gratuit</a></noscript>

 
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus