AH ! Les beaux jours qui arrivent ! Alors vivent les vacances. Comme Kérouac ; Sur la route pour 15 jours trois semaines
Bon courage à ceux qui bossent et à bientôt
RYS

AH ! Les beaux jours qui arrivent ! Alors vivent les vacances. Comme Kérouac ; Sur la route pour 15 jours trois semaines
Bon courage à ceux qui bossent et à bientôt




Aoun serra autour de son cou le col de la vieille peau d’ours tellement usée qu’elle laissait passer le vent ; Il se pencha vers le brasier sur lequel il souffla pour ranimer les braises puis, après s’être redressé, fixa longuement l’immense glacier aux reflets bleutés dont la paroi frontale vomissait lentement un flot de galets cariés.
Le vent descendait de la montagne, glacé déjà d’avoir sucer le lait des sommets, et glissait le long du glacier où son souffle puisait les aiguilles qui transperçaient les os.
En contre-bas le torrent charriait d’énormes glaçons dans ses eaux limpides et s’écoulait puissamment, au milieu de tourbillons violents, à travers l’immense plaine pierreuse où pousse une herbe rase. Plus loin, beaucoup plus loin, par delà la grande plaine, au-delà de ce que les yeux fatigués d’Aoun pouvait voir, se trouvait la grande forêt aux arbres pointus dont les aiguilles piquaient la peau lorsque Aoun s’y frottait.
Aoun savait que les hommes étaient là bas, ils y étaient depuis longtemps déjà, depuis trop longtemps pensait Aoun, car la grosse boule de feu avait traversé le ciel autant de fois qu’il y avait de doigts dans une main. Ce n’était pas bon signe.
Aoun se tenait seul à l’entrée de la grotte car les femmes aussi étaient parties ; Elles s’en sont allé dès que la boule de feu est apparue au-dessus du sommet de la montagne noyant d’ombres mouvantes la vallée où grondait le torrent.
Ce n’était pas souvent que les femmes quittaient seules le campement, il fallait pour cela un évènement extraordinaire, un événement qui mettrait en péril la survie du clan. Aussi lorsque le sang du feu se mit à manquer les femmes durent-elles se résigner à descendre dans la plaine ramasser le précieux trésor. C’est Aoun qui leur donna l ‘ordre d’y aller, car si le feu mourait, Aoun aussi mourrait car c’est lui le gardien du feu et Ictam le tuera. Et puis les autres aussi finiront par mourir : Rham qui connaît les esprits et qui leur parle, Nekalia aux yeux de braise et Amvira aux longues jambes de gazelle mourront aussi ; Et Ictam ! Ictam le grand chasseur ! Lui aussi aura le corps tout refroidi.
Déjà tous les enfants étaient morts et tous les vieillards. Aoun lui vit encore, trop résistant pour mourir, trop faible pour la chasse. Depuis plus de lunes qu’il n’aurait su le dire Aoun était devenu le gardien du feu. Un jour, alors que les hommes s’apprêtaient à partir chasser et qu Aoun s’était joint à eux, sa longue lance avec sa pierre tranchante collée à son ventre, Ictam l’avait repoussé durement et de la main lui avait montré le foyer où rougeoyaient les braises et le cœur d’Aoun se mit à saigner. Depuis ce temps il demeure accroupi auprès du feu tandis que les autres partent en criant chercher la nourriture.
Cela a l’air de rien de veiller sur l’esprit du feu, mais cela n’est pas rien. On ne place jamais le feu au fond de la grotte à cause de la fumée qui noircit les peintures sacrées et brûle le cœur des hommes. Le feu, c’est à l’entrée de la caverne qu’on le pose, là où le vent des sommets perce les os et passe parfois avec tant de violence qu’on entend hurler la montagne. On l’entend hurler comme hurlait Almira quand le fruit de son ventre refusait de sortir et qu’elle se tordit sur le sol pendant trois lunes avant que son souffle ne s’éteigne. C’était au temps où le torrent se durcit, un temps où depuis plusieurs lunes déjà la nourriture manquait. Le ciel déversait nuit et jour la poudre blanche de la mort qui recouvrait le sol empêchant les hommes de chasser.
Almira portait en elle l’espoir de la tribu car mûrissait dans son ventre le petit de l’homme, celui que tout le monde attendait car une tribu sans enfant est une tribu est qui va disparaître, et la tribu d’Aoun avait déjà perdu tous ses enfants quand Almira mourut à son tour avant d’avoir pu mettre bas. Le ventre des hommes était à ce point creux et les forces les avaient à ce point abandonnés qu’ils se résolurent à manger Almira et le fruit de son ventre. C’était ainsi, il en avait toujours été ainsi ; en période de famine on mangeait les morts, parfois même il arrivait qu’on achève les vieillards les plus faibles pour les dévorer.
Aoun le sait, s’il laisse s’enfuir l’esprit du feu, si les hommes ne ramènent rien de la chasse, il sera tué à son tour et sera dévorer par les siens. C’est ainsi ! Oui ! Mais il trouve ça injuste. Pourquoi le punir lui et épargner Ictam, le responsable de la chasse ? Jamais, au cours de sa longue existence, Aoun n’a vu un gardien de la chasse mis à mort pour n’avoir pas ramener de gibier, mais il a vu plusieurs gardiens du feu mourir de ne pas avoir su retenir l’esprit du feu.
Aoun fut, autrefois, un grand gardien de la chasse, respecté de tous. Aujourd’hui qu’il avait traversé trop de lunes on ne le respectait plus, on le confinait auprès des femmes, comme un petit d’homme, et il en souffrait.
Le vent soufflait trop fort et tout le sang du feu s’en allait et bientôt son esprit aussi s’en retournerait chez les anciens et Aoun serait mangé. Il fallut se résoudre à envoyer les femmes chercher dans la plaine le sang du feu. Aoun est inquiet car les femmes ne reviennent pas et le feu se meurt. Il s’est assis contre le vent pour protéger le foyer ; avec un vieil os de bison trouvé sur le sol il trace sur la terre l’esprit du feu pour le maintenir en vie, et les silhouettes des femmes pour que la cueillette soit bonne et que l’esprit de la terre les protège des attaques de l’ours et des autres tribus qui parfois rodent à la recherche du feu ou de la nourriture.
Esprit du feu, esprit de la terre, esprits de la chasse, esprits des anciens : les esprits ne sont pas toujours favorables, Aoun en avait fait plusieurs fois la triste expérience ; mais sans eux rien ne se faisait et l’esprit de la Mort, le Grand et terrible Esprit de la mort, alors triomphait de la force des hommes.
Depuis qu’il était gardien du feu Aoun pensait souvent à l’esprit de la mort et il avait peur. Peur de ce froid si froid qu’il raidissait le corps, le rendait immobile, les yeux grands ouverts et qui semblait ne plus rien voir. Aoun n’était pas certain que cela devait arriver ; il y avait peut être un moyen d’y échapper, si les femmes par exemple ramenaient le sang du feu avant que celui ci se soit enfui et si Ictam et les chasseurs ramenaient un ours ou un bison. Alors oui, pour Aoun l’esprit de la mort s’éloignerait de la grotte, mais il se disait aussi qu’il reviendrait, il reviendrait quand les hommes auraient faim, quand l’esprit du feu serait mort ayant perdu tout son sang.
Il se demandait comment l’esprit de la mort se manifesterait et aujourd’hui encore , devant les braises qui s’amenuisent, il se demande comment il le reconnaîtra.
Rahm qui est le gardien des esprits, ceux de la chasse et de la cueillette, mais aussi celui de la femelle pleine, celui du vent et celui de la pluie, Rahm le grand sorcier que chacun redoute et admire à la fois, Rahm n’a aucun pouvoir contre l’esprit de la mort. Ni ses cris, ni ses danses sacrées, n’y font quoique se soit. Il a renoncé depuis bien longtemps à tracer l’esprit de la mort sur la paroi de la grotte, là où bisons, gazelles, ours et chasseurs, dans l’obscurité du fond de la caverne, s’animent à la lueur vacillante des torches quand les hommes se réunissent avant la chasse pour la grande cérémonie des esprits.
Aoun retourne entre ses doigts le vieil os de bison et, à l’aide d’un petit éclat de pierre entreprend de vider la terre qui s’était tassée à l’intérieur là où jadis se trouvait la moelle, morceau de choix réservé au maître de la chasse.
Une fois vide, Aoun y colle son œil droit. Cela est drôle ; on y voit deux choses à la fois différentes et identiques. Il se lève, s’approche du rebord de la grotte et, debout sur le bord de la falaise, il observe en contre-bas la plaine où s’ébroue le torrent. Un instant il ferme l’œil gauche et d’un coup il n’y a plus qu’une seule plaine. Il ouvre l’œil gauche et de nouveau il y a deux plaines : l’une dans l’œil droit qui semble rétrécie à travers l’os, et l’autre dans l’œil gauche, beaucoup plus grande mais, semble-t-il moins précise. Quand il ferme l’œil gauche la plaine, pourtant si vaste, apparaît si petite dans l’orifice de l’os qu’il lui paraît qu’elle pourrait tenir dans sa main. Aoun demeure ainsi un moment à contempler cette plaine rétrécie et finit par ne plus trouver d’intérêt à cette vision étroite des choses.
De retour auprès du foyer il tourne et retourne entre ses doigts cet os qui possède le pouvoir de rapetisser la plaine et il se dit que l’esprit de la mort qui rétrécit les corps et les fait disparaître à tout jamais doit être pareil à cet os et que, s’il continue à regarder à travers lui, il va finir par attirer l’esprit de la mort. Il dépose alors délicatement l’os sur la terre et en détourne aussitôt son regard. Il faut toujours être respectueux envers les esprits, sinon ils se fâchent. Mais a-t-il été bien respectueux envers celui ci ? Il jette un regard à la dérobée. Il n’ose plus le toucher et pourtant il ne peut pas le laisser ainsi par terre à l’entrée de la grotte où tout un chacun pourrait le piétiner et alors c’est lui, Aoun, que l’esprit de la mort rendrait responsable. Bien sûr il lui fallait bien admettre que cet os devait se trouver là depuis beaucoup de lune car il y a beaucoup de lunes qu’on n’a pas vu le moindre morceau de viande. Alors certainement cet os avait été piétiné plus d’une fois et c’est pour cela que l’esprit de la mort s’était abattu sur Almira.
Mais peu-être aussi que l’esprit de la mort ne s’y trouvait pas encore, peut-être que c’est Aoun, en ôtant la terre et en jetant son œil dans le trou qui y a introduit l’esprit de la mort. Et maintenant l’esprit est là et c’est Aoun qui en est responsable.
Il réfléchit un long temps avant de trouver ce qu’il convenait de faire. Puisqu’il a attiré l’esprit de la mort dans cet os qui le retient prisonnier, il faut le libérer. En tremblant il saisit l’os, le porte à ses lèvres et souffle ; Il souffle de toutes ses forces jusqu’à ce que sa poitrine s’enflamme. Il entend un long sifflement lugubre, s’étirant dans l’air comme une plainte aiguë. C’est l’esprit de la mort qui s’enfuit là-bas au-delà de la plaine par-dessus le torrent.
Alors Aoun perçoit des cris et des rires : Se sont les femmes qui arrivent, les bras chargés du sang de feu, preuve, s’il en était besoin, que l’esprit de la mort s’en été allé.
Tandis que les femmes se chamaillent en riant autour de lui, Aoun tente en vain de ranimer le feu, mais le feu ne reprend pas vie. Il se dit alors que l’esprit de la mort est revenu et que cette fois c’est lui qu’il vient chercher. Alors, le cœur plein de colère, il prend l’os à deux mains, le porte à la bouche, et souffle sur le feu ; Il souffle, il souffle, Il souffle jusqu’à ce que dans ses yeux apparaissent les étoiles et l’esprit de la mort fait résonner sa plainte lugubre au-dessus de la plaine. Les femmes intriguées accourent, médusée de voir le vieil homme, à genoux devant le foyer, faire chanter l’esprit de l’os tandis que l’esprit du feu commence à s’élever dans l’air.
Les hommes alors, lourdement chargés de carcasses de cerfs, de bisons et de chevreuils, commencent à gravir la côte et l’on entend de loin leurs cris, leurs rires et leurs grognements de joie.
Les femmes se précipitent vers les chasseurs et leur expliquent, dans un brouhaha confus, comment Aoun avait maîtrisé l’esprit de l’os pour le faire chanter et pour ranimer le feu qui s’était éteint. Ictam et Rham doivent convenir que jamais, non ! Jamais l’esprit du feu n’avait été aussi vaillant.
Comme la chasse a été bonne et la nourriture abondante, comme a été reconnu par Rham et par Ictam qu’Aoun avait le pouvoir sur l’esprit de l’os, on lui donna ce soir les meilleurs morceaux. Par prudence Aoun évita néanmoins de manger la moelle car il savait, lui le vieux gardien du feu, que dans le creux de l’os se nichait l’esprit de la mort qui rétrécissait le monde.
* *
*
Post-scriptum d’Aoun : L’esprit de la mort est caché partout et bien fou qui pensera l’avoir apprivoisé.

Pour l’heure on m’enferme dans une pièce sans fenêtre meublée d’une planche de bois scellée dans le mur et qui doit servir de couchage. La cellule de garde à vue. Comme on m’a aussi confisquer ma montre je n’ai aucune idée de l’heure qui passe mais je commence à trouver le temps long. Ces salauds ont l’air de bien picoler. J’entends d’ici leurs grandes gueules, leurs rires gras et leurs histoires scabreuses. Et cette odeur d’anis qui empeste partout. Quand ils ont eu fini de picoler ils déguerpissent en braillant. Il n’en reste plus que deux pour garder la tôle. Ils bouffent des sandwichs, je les aperçois à travers les barreaux de la cellule. Les autres sont très certainement allés se payer un gastro et on me laisse jeûner sans scrupule.
D’un autre côté ça me permet de préparer mon interrogatoire. Ce qui me pose problème c’est que je ne sais absolument pas à quel service je suis confronté. Une seule certitude cependant : ce n’est pas la D.S.T. Sont-ils au courant pour les documents ? C’est ce que j’aimerai bien savoir ! Ma seule, mon unique chance de tirer un tant soit peu mon épingle du jeu ce sont ces foutus documents. Ils constituent ma seul monnaie d’échange. Espérons que ce ne soit pas de la monnaie de singe.
Enfin, les pandores reviennent. Ils parlent haut, rigolent fort, je crois qu’ils sont bien éméchés. Et voilà mes deux cerbères qui viennent me chercher pour continuer l’interview comme on dit à la Télé.
Je me retrouve de nouveau assis sur la chaise. Tandis que le petit Mickey s’installe derrière son portable le grand Stroumph se plante devant Mézigue :
-- Tu foutais quoi le 28 Mars ?
-- Le 28 Mars ? J’sais pas. Pourquoi ?
-- Ben t’as intérêt à savoir……. Alors ?
Qu’est-ce que je pouvais bien foutre ce jour là ? Même si je désirais leur répondre j’en serais incapable.
-- Je veux un avocat.
Vlan ! Y me balance une baffe et je manque perdre l’équilibre sur ma chaise. Je vais me lever et lui voler dans les plumes à ce grand connard. Mais au moment de lever mon cul j’aperçois le sourire hypocrite de l’Homo ordinatus. Ils n’attendent que ça ces deux cons : Rébellion à représentant de la force publique ; C’est ça qui va arranger mon cas ! Alors je repose lentement mon derrière sur la chaise. Déçus qu’y sont les deux affreux.
Le grand squale tourne dans la pièce comme un lion en cage. Le petit chafouin allume une clope et regarde d’un œil bovin la fumée monter au plafond. J’ai la joue en feu et je suis humilié. Peuvent toujours galoper pour que je leur dise quoi que ce soit. Bande de minables !
Ouais ! n’empêche ! S’ils commencent à cogner je vais tenir combien ? Interrogatoire musclé ils appellent ça. Les vaches. Et soudain j’ai envie de gueuler à en faire trembler les murs de la pièce, gueuler à leur péter les tympans :
-- Mort aux vaches !
Cool Mec ! Si tu te laisse aller ils vont te transformer en hamburger.
-- Alors ça vient ? Tu étais où le 28 Mars ?
-- J’en sais rien ! vous savez ce que vous faisiez vous le 28 Mars ?
Il me virgule une autre baffe. Cette fois, comme j’ai vu venir le coup, j’ai incliné la tête. Mal m’en a pris car j’ai reçu la mandale sur l’oreille et ça s’est mis à bourdonner. J’ai l’impression d’avoir une ruche dans l’oreille.
-- Faites chier merde !
Il me refile une troisième baffe pour, dit-il, m’apprendre à parler poliment. Joyeuses Pâques, y a pas à dire !
-- Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise à la fin ? C’était un quel jour d’abord le 28 Mars ?
Le petit écrase son mégot et s’adresse à son compère :
-- Il ne se souvient plus dis donc ! Tu te rends compte Robert, Monsieur a oublié quel jour c’était !
-- Ouais ! qui répond le grand cleps. Montres zy donc les photos, ça va lui rafraîchir la mémoire.
Le petit Tékel sort une série de clichés d’une grosse chemise posée près de son ordinateur et la tend à son collègue.
-- Tiens ! regarde mon salaud !
La môme crevette. La prostituée de Rennes. La photo a été prise après sa mort. Elle est assise par terre le dos au mur. Un trou béant et rouge lui a défoncé la poitrine. Merde ! Voilà où ils veulent en venir. Le 28 Mars doit être le jour où elle m’a offert à bouffer. Avec tous ces évènements qui se bousculent depuis quelque temps j’avais oublié la date. Ben me v’là dans d’beaux draps.
-- Alors ? tu la reconnais ? Hein ! Ne me dis pas que tu sais pas qui s’est ?
J’dis rien. Qu’est-ce que je pourrais bien dire. De toute façon leur siège est fait. Quoique je raconte ils ne me croiront que si j’avoue le meurtre.
-- Tu vois qu’on a une idée de l’endroit où tu te trouvais le 28 Mars. Mais on aimerait bien te l’entendre dire.
-- J’ai rien à dire. Je veux un avocat. C’est mon droit et vous le savez. Il y a longtemps que j’aurais dû l’avoir.
-- Ma parole mais tu ne sais dire que ça : « un avocat ! Je veux un avocat ! » et mon poing sur la gueule ? Tu le veux aussi mon poing sur la gueule ?
Il se précipite vers moi et m’agrippe par le col de mon blouson. Son visage se trouve contre le mien. Il pue le pinard à plein nez. Juste comme il commence à me secouer la porte s’ouvre. Il desserre son étreinte et se retourne vers le nouvel arrivant.
-- C’est vous patron !
Le commissaire à ce que je crois comprendre. C’est un type grand aux épaules de déménageurs, à la tête carrée surmontée d’une coupe en brosse. Il porte une petite moustache en balais brosse qui n’atteint pas la commissure des lèvres. Tifs et bacchante sont couleur poivre et sel tirant tout de même beaucoup plus sur le sel que sur le poivre. Il est vêtu d’un costard gris anthracite, d’une chemise bleue et d’une cravate bicolore.
-- Comment ça se passe ?
Il a une voix de basse d’opéra. Il me regarde sans me voir, comme si j’étais l’homme invisible.
-- Ca va patron. Il a un vocabulaire un peu limité, mais il ne va pas tarder à faire des progrès.
-- Bien. Tâchez de terminer cette affaire pour ce soir.
Là dessus il sort en refermant délicatement la porte, comme pour ne pas déranger.
-- T’as entendu ce qu’il a dit le boss ? Faut qu’on ait fini pour ce soir. Alors tâche de collaborer, sinon……. !
Avant que je puisse prononcer un mot, le petit chafouin dactylographe me dit de sa voix de fausset :
-- Et puis cesse de réclamer un avocat. Pour l’instant tu n’est ni suspect, ni en garde à vue. Tu es ici en qualité de témoin, et un témoin n’a pas besoin d’avocat.
Témoin mon cul ! je ne suis même pas suspect, à leurs yeux je suis déjà coupable. Ils tentent de me faire avaler des couleuvres pour éviter qu’ultérieurement je soulève un vice de procédure.
-- Viens voir !
Le grand échalas a étalé une ribambelle de photos sur le bureau. Je m’approche. Pas joli joli. Le proxo est méconnaissable avec la moitié de la tronche partie en vadrouille. S’il n’y avait pas le schlass que je lui ai planté dans la poitrine je ne le reconnaîtrais pas.
-- Qu’est-ce que t’en dis ?
J’ai rien à dire. Le couteau de cuisine d’accord, c’est moi qui l’ai foutu là ; Mais la tronche en biais c’est pas ma pomme et je me demande bien qui ça peut être. Quand je me suis tiré la môme parlait d’appeler quelqu’un de sa connaissance susceptible de l’aider. Tu parles d’une aide !
-- On va pas passer la nuit à mater ces photos. Dis nous plutôt pourquoi tu as zigouillé la pute et son mac ?
-- Qu’est-ce qui vous fait croire que c’est moi ?
Le petit flic dactylographe hausse les épaules
-- T’es vraiment un blaireau toi ! Ecoutes ! j’vais pas te raconter de salades. Les copines de la môme Gilberte t’ont vu filer avec elle. Dans l’appart on a retrouvé tes empreintes un peu partout. On sait que c’est les tiennes parce qu’on les connaît depuis que tu as laissé tes papelards auprès du cadavre de la plage de Rozulien. Encore un cadavre entre nous que tu as reniflé de près. Pas vrai ?
Y a pas grand chose à répondre à ça. Ils ne leur reste qu’à prendre mes empreintes et ils n’auront même pas besoin de mes aveux. Je ne pourrais jamais nier ma présence chez la dénommée Gilberte. Merde ! C’est pas moi qui les aie dessoudés, j’vais quand même pas payer pour ça non !
-- Bon ! alors t’accouche ?
Je ne sais pas pourquoi mais mon instinct me dit que je dois fermer ma gueule. Moins je leur en dirai, plus j’ai de chance de ne pas m’enfoncer davantage.
-- Puis que vous savez tout je n’ai rien à vous dire.
Je me suis tassé sur ma chaise m’attendant à ramasser une nouvelle baffe, mais le gars Robert s’est contenté de balancer un énorme rot ce qui fait rigoler son collègue. Puis il s’approche de moi et je reçois en pleine poire son haleine nauséabonde.
-- Quand comprendras-tu pauvre pomme que tu es fait comme un rat ? Pour la gonzesse de la plage c’est sans doute pas toi, mais certaines personnes se demandent ce que tu foutais là. Tu vois de qui je veux parler ? Tu sais les mecs à qui tu as faussé compagnie l’autre jour au bar du Conti ?
Puis prenant un peu de recul ce qui me permet de respirer un air plus sain :
-- Mais nous on s’en bat les burnes de la pouf de la plage. Une fille à Papa qu’aura mal tournée. Nous ce qu’on aimerait bien savoir se sont les raisons pour lesquelles tu as dézingué la pute et son mac. Tu vois ! c’est pas compliqué tout de même. Tu nous expliques bien tout ça et on te ramène peinard dans ta cellule. Tiens ! même qu’on te fait monter un sandwich et une bière. On n’est pas chiens nous autres ! N’est-ce pas Bernard qu’on n’est pas chien?
Le Nanard n’a pas le temps de répondre, la porte s’ouvre de nouveau sur le commissaire qui fait signe au mastar de le suivre. Je reste seul avec Mickey qui allume une nouvelle clope. On est là comme deux glands. On évite de se regarder et on poireaute en silence.
Au bout d’un certain temps le dénommé Robert se pointe l’air franchement en colère. Je pense que ça va encore barder pour mon matricule. Il a le regard mauvais. Il s’est arrêté au milieu de la pièce. Mickey se doute qu’il y a un os mais il ne dit rien.

Chapitre XIX
Je n’ose plus sortir de l’hôtel. Je descends le matin à sept heures prendre mon petit déj. avant que la foule n’arrive et je remonte illico dans ma chambre. A onze heures trente, avant la cohue je redescends prendre un sandwich et passe l’après midi de nouveau dans ma piaule. Heureusement il y a la télé et je zappe un max. Il y a trois jours que je vis ainsi et je pense que c’est un miracle que les condés ne m’aient pas encore logé. Je ne vais pourtant pas pouvoir m’éterniser ici, le tôlier va finir par se poser des questions. Seulement j’ai peur. Je vois des flics partout et surtout je me demande ce que manigancent les mecs de la D.S.T. J’ai plus confiance. Si ça se trouve ils sont en train de s’acoquiner ave les services secrets britanniques et je vais les avoir tous sur le dos.
Je suis de plus en plus persuadé qu’ils craignaient que je traite avec les Rosbifs. Mais à présent que je leur ai filé entre les doigts ils collaborent peut être tous ensemble. Il y a vraiment trop de gens qui voudraient me mettre la main dessus. Comment m’en dépatouiller ? Je n’en n’ai aucune idée et je reste ici à glander en suant la peur comme un con de lapin coincé dans son terrier. Faut que j’ me bouge ; De toute façon c’est aussi dangereux de rester ainsi terrer dans une chambre et le taulier ou les femmes de ménage vont se demander un jour ou l’autre ce que je fous là. Avoir constamment à l’esprit que dans chaque patron de bistrot ou d’hôtel de troisième zone il y a un indic qui sommeille.
Aujourd’hui le temps est superbe. L’air de cette mi-Avrill est doux, le ciel bleu et les feuilles des platanes du square Marc Sangnier bruissent sous l’effet d’une légère brise. Le printemps s’est installé dans la ville et dans ma tête. Il fait trop beau pour rester enfermé. Mon café- crème croissants avalé, je sors prendre l’air. Je me dirige vers les halles Saint Louis et les petits estaminets qui bordent la place. Je flâne rue de Siam, passe le pont de Recouvrance, baguenaude du côté de la porte Caffarelli. De tout ce temps je guettes les passants ; Je leur trouve à tous un air suspect. Celui ci marche trop vite, celui là trop lentement, il y a celui qui s’est mis à lacer ses godasses sur le trottoir d’en face au moment où j’arrive, celle qui fait semblant de fouiller dans son sac à main et tous ceux qui ne font rien de particulier mais qui ont un air louche.
Je me ballade dans Recouvrance, longe la Penfeld, mais le cœur n’y est pas. Le Doute, l’impression d’être traqué, c’est insupportable à la longue. Je descends la rue de la Porte avec la ferme intention de retourner m’enfermer à l’hôtel.
Je ne l’ai pas vue arriver. En fait je guettais les piétons, pas les bagnoles. La Mégane s’arrête à ma hauteur et deux hommes en jaillissent illico. Ils me prennent par les bras en me disant :
-- Police ! tiens toi tranquille. Fais pas le con et tout ira bien.
Ils m’ont fait monter à l’arrière de la voiture entre eux deux. Il y a un troisième larron à l’avant au volant. Une fois dans le véhicule ils me passent les menottes. Plus personne ne parle. Bêtement je me sens presque soulagé mais il va falloir tenir bon, ne pas révéler la planque avant d’avoir obtenu quelque chose.
Nous traversons le pont de recouvrance et bifurquons à gauche vers le boulevard Jean Moulin. Puis on tourne rue Michelet et nous voici de l’autre côté du square Marc Sangnier ; j’aperçois mon hôtel en face rue Louis Pasteur. Ils continuent en direction de la rue Duquesne ; Ils ne doivent pas être au courant pour l’hôtel. Je ne comprends pas trop la route qu’ils prennent ; pourquoi ne pas avoir remonté par la rue de Siam ? Peut être ne m’amènent-ils pas à leur bureau. Ils n’ont pas du tout le genre des deux pingouins de l’autre jour. Ceux ci ne sont pas fringués comme des milords ; ils portent des blousons en toile et des polos. Un doute me vient : et si ce ne sont pas des flics ? Les menottes ce n’est pas une preuve et ils ne m’ont pas montrés leurs cartes.
La voiture tourne rue Colbert et passe sans s’arrêter devant le commissariat central pour descendre une petite rue à droite où elle se range contre le trottoir. Il n’y a là que des immeubles d’habitation. Ce ne sont pas des poulets qui m’ont serré. Mais qui alors ? En tout cas ce n’est pas la D.S.T.
On me sort durement de la voiture, l’un d’entre eux tient à la main la chaîne des menottes. J’ai le temps de lire le nom de la rue sur une plaque : rue du Bois d’Amour. Tu parles d’un nom !
En face, le long du trottoir, assis sur l’aile avant d’une grosse B.M.W., un type fume un cigarillo et semble nous observer. C’est un grand balaise au visage dur et mal rasé qui ressemble au Reno de Léon. Je n’ai guère le temps de le mater plus longtemps car on me pousse avec brutalité dans le hall d’un immeuble.
Nous sommes trois dans un ascenseur où l’on ne tient d’ordinaire qu’à deux ; C’est dire si on est serré. Mes deux tontons sentent la bière et le saucisson à l’ail et vue l’étroitesse du lieu me souffle en pleine gueule leur haleine fétide. Le troisième lascar s’est élancé en courant dans l’escalier et arrive avant nous au terminus. D’après mon intuition, car je ne vois rien collé contre ces deux ostrogoths, nous devons avoir atteint le deuxième ou le troisième étage lorsque l’ascenseur stoppe.
Nous sommes sur un palier et sur une des portes il y a une plaque en cuivre avec le nom d’un avocat. Nous entrons dans la porte d’à côté, porte anonyme, sans aucune mention. Cela pourrait être n’importe quel appartement. A l’intérieur un long couloir et des bureaux de part et d’autre. Le premier à droite en rentrant est celui d’un dénommé Loïc Petitjean commissaire principal. J’aurais dû m’en douter ; à l’odeur les deux acolytes de l’ascenseur ne pouvaient être que des flics. Mais quel peut bien être ce service de police dissimulé dans un immeuble lambda à deux pas du commissariat central de la rue Colbert ?
Sur la gauche, un bureau qui semble plus grand que les autres abrite un bar. Je le sais parce que lorsque je passe devant la porte est ouverte et quatre types assis sur des tabourets de bar sirotent leurs pastis que ça sent l’anis à plein nez.
J’ai pas droit à l’apéro. Il est un peu tôt tout de même, à peine onze heures. Ils m’ont amené dans un des deux bureaux du fond. Je me demande vraiment à qui j’ai affaire. M’est avis que je vais avoir droit à un interrogatoire en règle, comme dans les films policiers, sauf que là c’est moi qui trinque et c’est beaucoup moins plaisant.
Qui que se soit, tenir le coup. J’ai une chance si je parviens à garder le secret sur l’endroit où j’ai planqué les documents.
La pièce est étroite et comporte deux bureaux munis chacun d’un ordinateur portable. La flicaille s’est mise au goût du jour. L’un d’eux s’installe derrière l’ordi tandis que l’autre me pousse sur une chaise où il m’ordonne de m’asseoire. Il m’ôte les menottes et me fouille. Il n’y a pas grand chose à piquer : environ deux cent Euros, toute ma fortune, un paquet de mouchoirs en papier et ma montre. Encore heureux que j’ai laissé le pétard à l’hôtel planqué dans un placard à balais du couloir de l’étage du dessus. On ne me demande pas d’enlever ma cravate ni mes lacets car je n’ai ni l’un ni l’autre. Pas de ceinture non plus : On gagne du temps.
Celui qui est passé derrière l’ordinateur commence le questionnement comme on disait au moyen âge :
-- Nom, prénom, date et lieu de naissance, domicile actuel.
-- Si vous m’avez coffrez c’est que vous devez me connaître. Vous n’en n’êtes tout de même pas arrivé à arrêter n’importe qui comme ça dans la rue que je sache !
-- Cesse de faire le malin ! tu riras moins tout à l’heure. Et réponds aux questions qu’on te pose.
C’est l’autre qui m’interpelle. Je me demande s’il m’est permis à moi aussi de le tutoyer.
-- Olivier Le Pénautier, en deux mots Le Pénautier. Né le 12 Novembre 1975 à Quimper. Domicilié à Rennes rue de la Duchesse Anne.
Ils se sont modernisés mais ils tapent toujours de la même façon qu’avec leurs vieilles Olivetti : Concerto à deux doigts et ça prend du temps.
-- Pourquoi n’avez-vous aucun papier sur vous ?
-- Je m’appelle Olivier Le Pénautier, en deux mots Le Pénautier. Né le 18 Novembre 1975 à Quimper. Domicilié à Rennes rue de la Duchesse Anne
-- Tu te fous de notre gueule ? Monsieur veut jouer au malin ?
Subitement je me dis que si ces pingouins prennent conscience de la signification de mes initiales, je vais avoir droit à Ramona.
-- Je veux un avocat. Il y en a un sur le palier. Je connais mes droits, hors la présence d’un avocat la seule chose que vous pouvez exiger c’est mon état civil.
Le flic dactylo a un léger sourire mais son collègue ne se marre pas du tout. Il m’agrippe par le colbac et me secoue comme un prunier :
-- Le seul droit que t’as connard c’est de répondre à nos questions.
A ce moment un type entre dans le burlingue et fait un signe de tête. On me ramène dans le couloir. Il y a foule au bar ; Ils doivent arroser quelque chose et on est venu avertir mes deux lascars que c’est l’heure des libations.

Chapitre XVIII
Je suis à Brest depuis deux jours et j’ai rendez-vous ce midi avec un flic de la D.S.T. au bar du Continental. Je leur ai bigophoné hier et ils voulaient que je me rende dans leurs bureaux rue Inkermann dans un petit immeuble discret à l’angle de la rue Saint-Marc. Il aurait fallu être con pour accepter. Au bar du Conti il y a toujours du monde à l’apéro à cette heure là. Au milieu de la foule ils n’oseront pas faire de remous. Enfin c’est ce que je pense et je n’ai de toute façon pas le choix. Ce qui m’étonne tout de même c’est qu’ils ont accepté de me rencontrer sans que je leur donne la moindre preuve concernant les documents. Peut être est-ce une habitude chez eux de contrôler toutes les informations susceptibles de les intéresser.
J’ai pris une table près du bar, au milieu de la salle. Je me sens plus à l’aise quand je suis entouré. Je tiens ostensiblement un exemplaire du « Guardian » que j’ai acheté au kiosque en bas de la rue Jean Jaurès. C’est le signe convenu pour me reconnaître car au téléphone je ne leur ai pas dit qui j’étais. Quand ils m’apercevront ils vont piger tout de suite vu que ma bouille a paru dans plusieurs journaux et que les flics possèdent ma photo. Peut être d’ailleurs s’en doutent-ils déjà. En tous cas ils ne sont pas à l’heure, il est midi un quart et je ne vois encore personne. A moins qu’ils ne m’observent. Il doit y avoir dans la salle un flic déguisé en pékin qui fait semblant de siroter son pastis en me biglant. Je baisse le journal et je jette un coup d’œil circulaire. Je n’aperçois rien de suspect mais je suis certain qu’il y a un flic parmi les clients. Plus j’y pense et plus ça devient une évidence. Ou alors c’est qu’ils ne m’ont pas pris au sérieux, qu’ils ont pensé avoir affaire à un mythomane. Il n’y a rien d’autre à faire qu’à attendre, alors j’attends en buvant un demi.
Quand ils sont arrivés j’ai franchement été surpris. Je ne m’imaginais pas les flic de la D.S.T. comme ça. Ils sont deux. Le plus grand a les yeux bleus et des cheveux gris coupés courts. Son visage est long et maigre, les lèvres pincées, Le nez droit et proéminent. Il est fringué comme un lord anglais : Veste en tweed, chemise à carreaux, cravate en cachemire. Son collègue est petit, boudiné, un visage rond aux oreilles décollées, le crâne dégarni. Il ressemble à Jugnot. Ils est vêtu d’un costume gris, d’une chemise bleue agrémentée d’un nœud papillon..
Ils m’ont repéré tout de suite because le « Guardian ». Comme ils n’ont pas paru surpris j’imagine qu’ils savent depuis le début qui je suis.
Ils se sont présentés mais je n’ai pas retenu leurs noms. Après s’être assis et m’avoir longuement observé, le petit gros m’a demandé :
-- Bon ! de quoi s’agit-il exactement?
J’ai préparé mon speech. Les débuts sont cependant laborieux :
-- Inutile de vouloir jouer au plus fin ; vousVous connaissez parfaitement mon identité n’est-ce pas ?
-- En effet
Répond le plus petit après avoir interrogé son collègue du regard. Il a une voix de fausset et parle du nez. Il devrait se faire opérer des végétations.
-- Alors je n’ai pas besoin de me présenter
-- En effet.
C’est tout ce qu’il sait dire celui là. Quant à l’autre il ne dit rien mais ses yeux me sondent comme s’il voulait lire dans mes pensées.
-- je possède des documents de la plus haute importance que je désirerai monnayer.
-- Nous sommes au courant. Vous avez rendu récemment visite à Monsieur Pickford.
Puis, après s’être retourné vers le grand maigre comme pour recueillir son avis :
-- Vous avez également joué au cow boy dans un bidon ville de la banlieue de Londres.
-- Je vois que les caméras ont livré leurs images.
-- C’est bien pratique. D’après nos collègues anglais on vous voit un peu partout dans Londres. Vous avez même été surpris à jeter une valise, ou quelque chose dans le genre, dans la Tamise. C’est vous dire comme leur système est efficace.
Je me doutais bien que ces caméras de surveillance me joueraient un sale tour, mais je pensais qu’ils mettraient plus de temps avant de me repérer. Ca ne va pas arranger mes affaires.
-- Puisque vous êtes au courant de tout vous devez savoir l’importance que revêtent les documents en ma possession ?
-- Nous n’avons aucune preuve que vous déteniez ces documents.
Je tends la copie du protocole français au petit gros. Il l’a prend et la parcourt rapidement. Le grand maigre ne dit toujours rien. Il ne bouge pas, continue de me fixer que ça en devient gênant et c’est à peine si ses paupières clignotent par instant.
-- Il s’agit d’une copie.
Jugnot hausse les épaules :
-- Je n’en doute pas. Où sont les originaux ?
-- Vous ne pensez pas quand même pas que je vais vous le dire ?
Le grand maigre se manifeste alors. Quand il parle il a une moue arrogante, une expression de supériorité pour vous faire comprendre qu’il considère que vous êtes une larve par rapport à lui. Il prend en s’adressant à moi cet air condescendant des Enarques imbus de leurs petites personnes :
-- Monsieur Le Pénautier , vous n’êtes pas en position de discuter de quoi que se soit. Dois-je rappeler à votre bon souvenir que nos collègues du S.R.P.J. sont à votre recherche, qu’il y a un mandat d’amené vous concernant et que la police britannique aimerait beaucoup vous interroger sur ce qui s’est passé lors de votre visite chez Monsieur Pickford juste avant sa mort. Ils désireraient également vous demander pourquoi vous avez blessé par balle deux traîne-misère qui n’en demandaient pas tant.
Qui n’en demandaient pas tant ! Il en à de bonnes le flicaillon , on voit bien que ce n’est pas après lui qu’ils couraient les forcenés.
Il rectifie d’un geste machinal un nœud de cravate qui n’en n’avait nul besoin avant de continuer :
-- Nous pourrions tout aussi bien vous arrêter et vous faire inculper pour intelligence avec l’ennemi.
Il m’énerve avec sa morgue de grand guignol
-- Mais vous ne le ferez pas !
-- Et pourquoi donc ?
-- Parce que si vous faîtes ça les journaux publieront une jolie copie qui sera très diversement apprécié par la population et qui aura pour effet de discrédité une fois de plus les politiques, et cela à quelques mois d’une échéance électorale de première importance.
A son regard je vois qu’il m’écraserait comme une vulgaire punaise s’il en avait la possibilité. Il se contente de me répondre avec dédain :
-- Inutile de vouloir bluffer avec nous. Nous en savons bien plus que vous ne l’imaginez.
-- Ah oui ! et vous savez sans doute où se trouve les documents ?
C’est le petit gros qui répond
-- Comprenez Monsieur Le Pénautier que nous pouvons nous passer de votre accord pour récupérer les documents que vous détenez illégalement. Vous n’êtes pas en position de pouvoir nous dicter vos volontés. Mais nous voulons bien faire un geste.
-- Je vous préviens que s’il m’arrive quoique se soit, si je ne contacte pas régulièrement la personne à qui j’ai confié les dossiers, cette dernière préviendra les journalistes et votre ministre ne pourra pas museler le « Canard Enchaîné » comme il le ferait d’un petit éditeur.
Jugnot se frotte l’oreille droite. Sa façon à lui de réfléchir sans doute.
-- Vous n’avez apporté que la copie du document français. Il y avait un autre document nous semble-t-il ?
-- Parfaitement. Il s’agit d’un document concernant les anglais. Je n’ai pas jugé utile de vous l’apporter.
Il se titille le lobe de l’oreille en frisant le nez. On dirait un lapin.
-- Vous n’auriez pas l’intention de traiter directement avec les Anglais par hasard ?
Comme je demeure silencieux en prenant un air entendu il me dit :
-- Parce que si vous avez l’intention de traiter avec eux je préfère vous mettre en garde dès maintenant. Ce sont les gars du MI 6 qui vous ont enfermé dans un blockhaus en espérant vous y voir mourir. Ils doivent regretter à présent de ne pas vous avoir directement liquidé.
-- Pourquoi auraient-ils fait cela ?
-- Si vous alliez le leur demander ?
Ils sont coriaces. Je n’obtiendrai que des emmerdes supplémentaires avec ces deux guignols. Quelque chose me dit cependant qu’ils craignent de voir ces documents tombés entre les mains de leurs collègues britanniques. C’est peut être la carte à jouer.
-- Pourquoi pas ? Ils n’auront sans-doute plus envie de me liquider quand ils sauront que je détiens les documents.
-- Parce que vous vous imaginez qu’ils l’ignorent ?
Je ne m’imagine rien du tout en fait. Je ne sais plus comment me tirer d’affaires. Et voila le grand squale qui laisse tomber avec dédain :
-- Nous avons perdu assez de temps avec vous Monsieur Le Pénautier. Soit vous nous remettez les documents, soit on vous embarque.
C’est l’impasse. Si je ne réagis pas immédiatement je suis foutu. Une fois entre leurs mains je n’aurais plus aucun moyen de m’en sortir. Je me lève , prend mon verre vide et le lance derrière le bar à la figure du barman qui le reçoit en pleine tronche. Je balance la table et flanque une baffe à un mec qui bouffe à côté de nous. En quelques secondes c’est une bousculade générale, mes deux pandores n’ont pas le temps de s’expliquer qu’ils sont pris à partie par le personnel en colère. Ils m’ont aussi agrippé mais j’ai réussi à m’en défaire et je m’enfuis pendant que les deux flics sont occupés à exhiber leurs fafiots.
J’ai couru droit devant sans me retourner. Dès que je juge être assez loin je m’arrête et regarde derrière moi. Je les ai semés, il n’y a personne sur le trottoir. Je continue calmement ma route en direction de la rue Jean Jaurès. C’est alors que je l’aperçois ; Une Laguna grise avec deux hommes à bord qui roule au pas. Les salauds ! il y en avait deux autres qui attendaient dehors dans une bagnole. Je me dirige vers le centre de Coat ar Guewen afin d’essayer de les semer. Y a pas à dire ! L’enfant se présente mal.
Chapitre XV
Me voilà arrivé devant la cabane. C’est une cabane
de chantier en tôle type ALGECO. Un fil électrique
part du toit et se perd dans la nuit. Je frappe. Remue-
ménage à l’intérieur : une chaise qui racle le sol, un
claquement sec indéfinissable, des pas qui se
rapprochent de la porte, une voix chevrotante qui
demande qui est là. Je tente d’expliquer que je viens
de la part de Mister Pickford, mais soit mon anglais
est vraiment trop nul, soit l’homme est hyper
méfiant. Il me crie quelque chose qui doit signifier
qu’il faut que je m’en aille. J’insiste. La porte s’entre
ouvre et le canon d’un fusil de chasse apparaît.
Vraiment méfiant le tonton. Il est vrai qu’avec les
voisins qu’il a il y a de quoi faire gaffe.
Je lui explique tant bien que mal que j’ai une lettre
pour lui :
-- A letter. For you. You understand ?
Il a compris, une main se tend et j’y dépose la lettre.
La porte se referme d’un coup sec et j’entends la clef
tourner dans la serrure. Vraiment pas confiant le
bonhomme.
Il met plus de temps à déchiffrer la missive que
Champollion n’en a mis pour élucider le mystère des
hiéroglyphes. Encore heureux que Pickford se soit
appliqué pour l’écriture, sinon il en avait pour
jusqu’à demain matin. C’est long l’attente et il n’y a
rien à voir pour se distraire. La nuit est noire, pas de
lune, pas une étoile. Au loin la lumière pâlichonne de
la rue des gueux. Il commence aussi à faire frisquet.
Qu’est-ce qu’il branle l’illettré ?
Enfin la porte s’ouvre et une main me fait signe
d’entrer.
Comme il fallait s’y attendre l’intérieur est meublé
façon spartiate. Un pieu, une table, deux chaises en
paille, un vieux buffet, sans doute celui dont parlait
Rimbaud vu son âge, un évier, une gazinière et un
poêle à bois dont le gros tuyau traverse le toit. Du
plafond descend une ampoule électrique pendue à
son fil.
Le bonhomme est vieux, soixante dix ans au moins,
mais il n’a pas l’air misérable ni poivrot. Il porte bien
comme on dit et dénote dans ce gourbi. Il est vêtu
d’un bleu de travail d’une rare propreté et il a peigné
ses longs cheveux blancs en queue de cheval, ce qui
lui donne l’air d’un vieux hippy. Le corps est sec et
noueux, le visage mince aux joues creuses, le front
buté.
Il a posé sa pétoire sur le lit et m’observe comme si
j’étais un cobaye. Au bout d’un moment il me
demande :
-- Where is the key ?
Je lui montre la clef que j’ai attachée à un cordon
autour de mon cou. Il tend la main :
-- Give me !
Je lui remets la clef. Il me pousse alors vers la porte.
Il veut me foutre dehors ce con. Je lui croche le col
bac pour lui faire comprendre que je ne suis pas
d’accord. Il se libère d’un coup sec.