Chapitre IX
Me voilà encore seul ; Tout cela est si lourd, mais comment faire autrement ? Ca fait deux jours que je suis à Paris, dans un petit hôtel bon marché rue de Rennes tout près de la gare Montparnasse. J’ai toujours aimé l’atmosphère des gares, des ports aussi d’ailleurs car c’est un peu la même ambiance, on y croise toutes sortes de gens qui vont, qui viennent, qui partent ou qui reviennent de pays plus ou moins lointains.
Je prends mon petit déjeuner au buffet de la gare. Le bar est situé à l’étage, là où arrivent les T.G.V., une terrasse couverte qui surplombe le rez-de-chaussée et qui est calme à cette heure matinale. En revanche en contre-bas, à l’arrivée des T.E.R. et des trains de banlieue, c’est la cohue. Des gens pressés foncent tous dans le même sens. Ils courent même sur le couloir roulant qui les amènent jusqu’au métro. Personne ne se parle, quelques-uns uns téléphonent sur leurs portables en continuant de courir. Qu’est-ce qu’ils fuient ? que vont-ils retrouvé ? De la hauteur où je me trouve j’observe ce flot humain qui, pour l’heure, n’a plus grand chose d’humain. En quelques minutes la gare se vide et je vois les derniers globules disparaître dans le couloir du métro comme une flaque de sang épongée par le sable.
Ce matin, comme hier matin, je suis installé sur la terrasse devant un café crème et une paire de croissants frais et craquants. Devant moi j’ai ouvert le journal acheté au kiosque voisin. Ici, dans la capitale, le « Télégramme » arrive le jour même, aux aurores, comme chez nous là bas, au fin fond du Finistère. Pen ar Bed. Déjà le pays me manque. J’ai horreur des grandes villes, j’ai horreur de Paris où, au milieu de la foule anonyme, on se retrouve si seul, si abandonné, entouré d’immeubles cossus et froids. Il y manque aussi l’odeur de la mer, le ciel pommelé, le cri des mouettes et le tremblement si particulier de l’air.
Ici ça sent le gas-oil, le gaz carbonique, la sueur humaine et la crasse des trottoirs. Je pense à tout cela en prenant, dans le journal, des nouvelles du pays. Sur la Une, à gauche de la photo d’un Chirac au sourire hypocrite, un entrefilet de deux lignes en marge invite à regarder l’article en dernière page :
« Un couple assassiné dans son appartement à Rennes »
Je me rends illico à la dernière page, le cœur battant.
« Découverte macabre hier matin dans un appartement à Rennes. C’est le concierge de l’immeuble qui a découvert les corps en montant le courrier. En effet le gardien de l’immeuble monte chaque jour le courrier à une locataire du troisième qui est gravement handicapée. En franchissant le palier du second il a remarqué que la porte était entre-ouverte. Après avoir appeler en vain à plusieurs reprises il s’est décidé à pénétrer dans l’appartement où il a découvert les corps des deux occupants gisant sur le sol dans une mare de sang. Les victimes sont bien connues des services de police. La femme, une péripatéticienne qui travaillait dans le quartier des halles a été tué d’une balle de revolver en plein cœur. Quand à son compagnon, il était allongé sur le dos, un couteau de cuisine planté dans la poitrine et la tête arrachée par une balle tirée à bout portant. Il semblerait d’après les premières estimations que l’homme n’a pas succombé aux blessures faites par le couteau, mais qu’il a été achevé d’une balle de revolver. Les habitants de l’immeuble interrogés par la police ont confirmé avoir entendu des bruits de disputes et des cris mais comme c’est monnaie courante chez ces gens là ils ne se sont pas inquiétés. En revanche ils n’ont rien entendu qui pourrait correspondre à une détonation, ce qui laisse supposer que l’arme était pourvue d’un silencieux. Quant aux empreintes retrouvées sur le couteau elles appartiendraient, selon la police, à Olivier Le Pénautier recherché comme témoins dans l’affaire de la disparition de Mary Pickford, la fille du magnat de la presse britannique comme nous l’avons déjà signalé dans notre édition de la semaine dernière. Nous avons également appris que Mary Pickford n’est pas morte noyée, mais qu’elle a reçu sur le crâne un coup violent avant de tomber à l’eau, ou d’y être jetée. Le parquet de Brest a été chargé de l’enquête du meurtre de Rennes compte tenu de la connexité des deux affaires. Charles Demaison, premier substitut, demande à toute personne susceptible de fournir des informations permettant de retrouver Olivier Le Pénautier de prendre contact avec les services du S.R.P.J. de Rennes à qui a été confié les deux enquêtes. »
Suit l’adresse et le numéro de téléphone du S.R.P.J.de Rennes. Voilà qui ne va pas arranger mes affaires. Je suis dans la merde jusqu’au cou. A présent ce n’est plus un témoin que les flics recherchent, mais un suspect pour ne pas dire déjà un coupable. Et pour pimenter le tout, si les salopards qui m’ont cloqué dans le blockhaus lisent la presse locale ils vont savoir que je m’en suis sorti vivant. Va y avoir à craindre pour mes abattis.
En tout cas les relations du gars Hubert n’ont pas l’air bien fréquentables. Pourquoi diable ont-ils liquidé ces deux là ? Elle semblait pourtant leur faire confiance la môme crevette ! J’ai bien fait de ne pas m’attarder là bas. C’est dommage quand même d’avoir tué la fille ; elle n’était pas très belle, mais elle avait du cœur. Enfin à présent je n’ai plus de scrupule pour le fric, là où elle est elle n’en n’a plus besoin.
Ils n’ont pas parlé du portefeuille dans le journal. C’est impossible que les flics ne se soient pas rendu compte qu’Hubert n’avait pas son larfeuille sur lui. D’habitude on en fait toujours état. On dit que le vol semble être le mobile du crime. C’est bizarre quand même que le journal n’en dise pas un mot. Va falloir que je m’en débarrasse, je vais le balancer dans une poubelle, c’est trop risqué de le garder sur moi avec les papiers du gus.
Y a pas à dire, je suis dans de beaux draps. Sans doute que les condés vont mettre un certain temps avant de comprendre ce qui relie les deux affaires entre elles. A moins qu’ils ne pigent tout de suite que étant sans un rond je me suis farci le couple pour piquer leur galette. Ils ne vont pas manquer d’interroger les autres tapineuses qui leur diront que je suis parti avec leur collègue au domicile de cette dernière. Dire qu’en fait le seul lien qui relie ces deux affaires c’est qu’à la suite de la découverte du corps de l’Anglaise je me suis trouvé dans la merde et dans l’obligation d’aller grappiller ma croûte comme un clodo au cul des camions. Et le plus con, si j’en crois le journal, c’est que je ne l’ai même pas tué le proxo. Blessé seulement ils ont écrit et c’est un autre clampin qui l’a achevé. Tu parles d’un coup de peau ? N’empêche que les cognes ne vont pas aller chercher plus loin, ils vont tout me coller sur le dos. L’affaire sera vite réglée dès qu’ils m’auront mis la main dessus. Avec mes empreintes sur le manche du couteau je ne vais pas y couper. C’est con, mais j’étais tellement dérouté que je n’ai pas pensé à les effacer. Je ne vais plus pouvoir resté en France. Si ma photo sort dans les journaux, n’importe quel patron d’hôtel pourra me dénoncer. Je n’aurais plus une minute de tranquillité. Si les keufs me serrent j’en prend pour perpette.
Il ne me reste plus qu’à gagner l’Angleterre et aller trouver le père Pickford. J’aimerai bien qu’il me cause un peu de sa petite Mary. Apparemment elle a reçu un coup sur la tronche avant de basculer au bouillon. A moins qu’elle ne se soit cogner par accident sur le bateau.
Ouais ! mais à priori on n’a pas non plus retrouvé le barlu ni le type qui naviguait avec elle. En tout cas le journal n’en parle pas. Peut être bien qu’on l’a dessoudée elle aussi la fi-fille à son papa ? J’aimerais bien avoir l’avis de son vieux. De toute façon faut que je décanille d’ici et je ne serais pas mécontent d’en connaître un peu plus sur la mouker qui m’a attiré tous ces emmerdes.
Avec le Shuttle j’en ai pour à peine deux heures pour aller à Londres. Ensuite pour contacter le milord ça va être une autre affaire.
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