Lundi 5 mars 2007
Ca y est, je suis parvenu au terme du voyage, de mon voyage personnel. Le temps a fait son œuvre, la maladie aussi. Je ne suis plus conscient, enfin suffisamment quand même pour me rendre compte que je ne le suis plus. Mon seul horizon est, et restera jusqu’à la fin, ces murs jaunâtre d’une chambre d’hôpital dont le numéro de la porte est devenu ma seule identité : « je voudrai voir le 38 » « aujourd’hui le 38 a fait une poussée de fièvre» ; « le 38 a eu une nuit agitée ». Le 38 c’est moi, je ne suis plus que cela, mais c’est encore quelque chose à quoi je peux me raccrocher. Les infirmières ne prennent même plus garde à leurs paroles et font comme si je n’étais pas là. Elles sont comme les autres, elles attendent la fin, ma fin. Seulement je ne suis pas très pressé d’en finir, alors je dure et je sens comme une certaine impatience de la part de mes visiteurs, comme si le fait d’être toujours de ce monde était une marque d’incorrection, d’inélégance de ma part. Il est vrai que depuis plusieurs jours déjà (combien ?) Je ne parle plus, tout juste ai-je encore la force par moment d’entrouvrir les yeux. Je ne respire plus non plus, je râle, et ce râle annonciateur de la fin n’en finit pas de durer, comme pour contrarier tous ceux qui sont impatients de me voir partir. Est-il possible d’avoir à ce point et à ce stade de la vie, l’esprit de contradiction aussi vivace ? Mais qu’est-ce que j’attends pour m’en aller ? Qu’est-ce qui me retient ici bas avec autant de persévérance ? Peut être tout simplement parce que je n’ai plus la force de mourir. Je continue à vivre par habitude comme on continue à manger quand on est malheureux. Ca n’est pas si simple de s’en aller. On a tort de croire que l’on meurt par épuisement ; c’est tout le contraire, c’est par épuisement qu’on continue à vivre parce qu’on n’a pas la force nécessaire pour trépasser. Cela a-t-il été aussi difficile de naître ? Je ne m’en souviens plus. Me souviendrai-je de ma mort ? J’en doute, mais après tout qui sait ! De l’autre côté de la fenêtre, en contre-bas car nous sommes, vous et moi, au quatrième étage, la rue Emile Zola qu’une haie de troènes sépare de la cour du moyen séjour. C’est du moins ce que l’on m’a dit, car personnellement je ne l’ai pas constaté de visu n’ayant jamais pu depuis mon arrivée ici quitter le lit. On m’a dit aussi qu’il y avait dans cette rue une école et il est vrai que de temps en temps, sans doute à l’heure des récréations, j’entends vaguement des enfants crier et chahuter. Je perçois également les bruits de la rue ; un monde de vivants, de gens qui bougent, qui vaquent à leurs occupations, qui conduisent des voitures, qui discutent, qui s’engueulent parfois, qui vivent quoi ! Le bus N° 5, celui que je prenais parfois jadis (ça me paraît très loin ….et pourtant ?) pour descendre en ville quand j’avais la flemme de conduire, passe également par cette rue. Je ne m’en souviens plus très bien. D’ailleurs je ne me souviens plus que des murs jaunâtre de la chambre. Je ne les vois plus à présent, car même les rares fois où il m’arrive de soulever les paupières, je n’aperçois plus rien ; ma mémoire n’a retenu que ces murs. Je partirai avec pour seul et unique paysage de mon séjour ici bas, l’image de murs pisseux et déprimants. Quel viatique pour un si long voyage ! un voyage qui va durer l’éternité. C’est quoi l’éternité ? C’est long comme quoi ? On ne sait pas. Même vous qui êtes bien portant et instruits, vous qui avez toutes vos facultés, qui pouvez raisonner, même vous vous ne savez pas ce que dure une éternité. A présent plus personne ne m’adresse la parole. Des gens entrent, s’assoient, discutent entre eux, sortent. Qui sont-ils ? Je ne sais pas. Je ne les vois pas, je ne les devine même pas, je les pressens, c’est plutôt étrange comme phénomène, indéfinissable. Je me demande bien pourquoi tous ces gens viennent me voir car personne ne semble s’occuper de moi. Si ! Quand même ! Le matin quelqu’un me soulève et m’essuie avant de me reposer sur ma couche. Mais les autres ! tous les autres ! Parfois je les entends dire que cette fois je ne passerai pas la nuit. Quelle nuit ? Je suis constamment dans la nuit. Au loin je perçois faiblement une sorte de vrombissement, comme un moteur d’avion qui ronflerait très haut dans le ciel. C’est à peine audible, mais il me semble que le volume augmente régulièrement. Je me sens devenir léger, je ne perçois plus les paroles ni les allées et venues autour de moi. J’ai l’impression de flotter dans le ciel, allongé sur le dos, et le vrombissement de moteur devient soudain assourdissant, assourdissant ,assourdissant VRRRRRRRRRRR !!!!
par Malcomrys publié dans : polars-aux-ides
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Lundi 26 février 2007

 

 

« Avis de tempête prévu pour cette nuit sur Sud Irlande, Ouest Bretagne et Nord Gascogne. Vents de force dix pouvant atteindre onze beaufort dans les rafales. Mer forte ….. » Fernand tourne le bouton de la radio. En cette saison les coups de vents n’ont rien d’exceptionnel, mais cette succession de dépressions finit par atteindre le moral. Une pluie mêlée d’embruns vient s’écraser sur les vitres des fenêtres laissant des traînées grasses sur les carreaux. Il est à peine dix huit heure et il fait déjà nuit. A vingt heure le vent qui a forci atteint les 90 kilomètres heure. Les restes du repas traînent sur la table de la cuisine et dans l’évier attend une vaisselle de huit jours. Les dockers arrivent par flux au bureau d’embauche près du port de pêche, en majorité des femmes. La grosse Angèle est déjà là quand Fernand arrive.

-- « Sale temps ! »

-- « M’ouais » 

-- « Y aura pas d’boulot pour tout le monde ce soir. La Marie Joseph a eu une avarie de moteur et la tempête la retarde ; elle arrivera dans la nuit. Y a que deux bateaux à décharger »

Deux bateaux cela signifie une trentaine de dockers seulement. Les autres vont devoir rentrer chez eux après s’être inscrits pour bénéficier du fonds de soutien. Fernand qui a tiré le bon numéro enfile bottes, cirés, gants et bonnet de laine avant de se rendre à son poste sous la criée. Les lampes à arc éclairent d’une lumière aveuglante les quais et les deux chalutiers qui attendent d’être vider. A minuit pile le travail commence. La grosse Angèle travaille à côté de Fernand. C’est une forte femme à tout point de vue. Longtemps elle fut soutier en fond de cale à soulever des caisses de 80 kilos sans effort. Puis un jour elle glissa, un accident stupide comme tout les accidents. Depuis on l’a mise au tri ; ça rapporte moins mais s’était moins crevant. Le poisson arrive par tas que l’on trie en le jetant dans différentes caisses éparpillées sous la criée à l’aide d’un croc pointu : ici les lieux jaunes, là les cabillauds, plus loin les baudroies à la gueule énorme, à droite les soles, à gauche les carrelets. Le poisson vole littéralement avant de retomber dans la caisse idoine. Les dockers manquent rarement la caisse, question d’habitude. C’est un travail mécanique et répétitif qui ne demande aucune concentration et permet de penser à autre chose. Habituellement les femmes s’interpellent durant le travail, mais ce soir le vent fait un tel vacarme en secouant les rideaux métalliques des magasins de marée qu’aucune conversation n’est envisageable. Tous travaillent en silence. Les mouettes, chassées par la tempête se sont réfugiées dans les grottes au Cabellou ou le long du chemin de la sardine et on ne les voient pas, comme à l’accoutumé, tourbillonner en criant autour des caisses que les grues halent du ventre des bateaux. Les écailles pénètrent partout sous le ciré, dans les bottes, dans les cheveux malgré le bonnet de laine et l’odeur du poisson colle au corps comme une seconde peau.

-- « Prends ta douche avant de m’embrasser, tu sens le poisson ! "

 Tout en balançant son poisson Fernand se souvient des meilleurs moments qu’ils ont vécu ensemble. Ca fait déjà un an et demi et c’est comme si leur première rencontre avait eu lieu hier. Une parisienne comme tant d’autre venue passer trois semaines de vacances au Cabellou et qui n’est jamais repartie. Ils se sont rencontrés aux Korrigans, une boite sur les quais face à la ville close. Il lui a payé un verre, ils ont dansé ensemble et se sont donné rendez vous pour le lendemain. Elle n’est pas à proprement parlé une belle femme, mais elle a du charme avec ses taches de rousseurs, son petit nez retroussé et une abondante chevelure rousse toute frisée ; et puis !…. elle a un nom de bille, de ces billes que l’on admirait, môme, dans les cours de récréation : Agathe qu’elle s’appelle et ce prénom fait flipper Fernand. Au bout des trois semaines, au lieu de regagner la Capitale elle s’ installe chez lui. L’arrière saison est particulièrement magnifique et Agathe s’étonne de tout. Le soir, à la nuit tombée, elle se tient devant la fenêtre du salon de l’appartement au dernier étage de la H.L.M. de Kérandon et regarde scintiller au loin les feux qui signalent aux marins les dangers de la côte.

-- « C’est quoi déjà ce phare à droite ? »

 -- « C’est le feu des Moutons, tu vois il a de longs faisceaux lumineux, alors que l’autre phare à gauche est un phare à éclats ; c’est le phare de Penfret une île de l’archipel de Glénan. »

Ils ont visité toute la côte ; Penmarc’h, les tas de pois, la pointe Saint Mathieu, La Torche, le port du Guilvinec. Fernand est au Paradis. Elle ne se plaint jamais, tout est toujours parfait.

-- « ais ……ion ! »

 C’est la grosse Angèle, mais on n’entend rien à cause du vent. Elle tend la main et Fernand aperçoit la roussette qui a manqué sa caisse.

-- « Merde !»

Fernand ne se souvient plus exactement à quel moment Agathe a commencé à changer. Sans doute dans les mois noirs qui ont suivi l’arrière saison. Agathe ne s’amuse plus, elle devient moins attentive à ce qui l’entoure, moins attentionnée aussi

-- « Prends ta douche avant de m’embrasser, tu sens le poisson »

Oui ! c’est ainsi que ça a dû commencer. Elle ne lui saute plus au cou quand il rentre du boulot. Elle passe ses journées couchée sur le canapé à zapper la télé. Le soir elle n’attend plus le retour de son homme avant de se mettre au lit. Une nuit il l’a réveillée par mégarde en se mettant au lit. -- « Tu pues le poisson »

Elle se retourne; elle sent l’alcool. Elle sort à présent; dès que Fernand se rend au bureau d’embauche elle s’en va. Elle traîne les bars jusqu’à la fermeture. Quand il rentre du boulot la chambre empeste l’alcool et le tabac. Agate ronfle recroquevillé dans le coin du lit. Un matin à cinq heure en rentrant il trouve l’appartement vide ; Agathe n’est pas rentrée et Fernand s’inquiète, il fait le tour de Concarneau, tous les bars, sans résultat. Il tourne en rond dans l’appartement incapable de se concentrer sur quoi que se soit. Elle rentre le soir les yeux bouffis, les traits tirés. Fernand veut la serrer dans ses bras ; elle le repousse sèchement :

-- « dégage ! tu pues le poiscaille »

 Elle est ivre et regagne la chambre en titubant. Elle va cuver toute la nuit. Au fil des jours Agathe découche de plus en plus souvent ; les bars ferment trop tôt elle a encore soif. Un peu par hasard, ou peut être sur les conseils d’un compagnon de beuverie, elle découvre l’Eléphant Blanc. Cet établissement situé dans une petite rue perpendiculaire au quai qui borde l’arrière de la criée n’est pas à proprement parler une discothèque, mais plutôt un bar d’habitués qui possède une piste de danse de deux mètres carrés environ ce qui lui donne le statut préfectoral de discothèque et donc l’autorisation de fermeture à quatre heures du matin. Le patron, un petit bonhomme trapu et costaud qui n’hésite pas à vider les bagarreurs, possède une charcuterie industrielle et dans sa boite de nuit, derrière le bar, accrochés au plafond, pendent andouilles, saucissons, cervelas et un jambon de Bayonne. Le samedi soir, un peu avant la fermeture, il tire un billet au sort parmi les souche de billets d’entrée qu’il a déposées dans un chapeau haut de forme, et l’heureux gagnant repart avec un saucisson, une andouille ou, les jours de fêtes carillonnées, un jambon. Agathe s’est immédiatement acclimatée à l’ambiance qui règne à l’éléphant blanc où se retrouvent jusqu’au petit matin une bande de poivrotes et de poivrots incurables qui passent leurs nuits à refaire le monde sans s’être jamais aperçu que le monde les avait refait depuis longtemps. Elle rentre maintenant à peu près à la même heure que Fernand, de plus en plus saoule, de plus en plus sale, et Fernand qui l’aime encore se désespère en silence.

-- « Salut Poiscaille, j’vais m’coucher »

Se sont les seuls mots qu’elle lui adresse et s’est toujours pour lui le même déchirement. Il en perd le sommeil. Les beaux jours sont revenus, les touristes aussi. Agathe déserte l’éléphant blancs pour s’éparpiller dans les différentes boites de nuits de la ville ; elle reste parfois plusieurs jours sans rentrer à l’appartement. Début novembre elle disparaît complètement. Fernand demeure sans nouvelle, jusqu’à ce jour du 21 décembre où il apprend qu’elle passe toutes ses nuits à l’éléphants blanc. Décembre et son cortège de fêtes est un cauchemar. Fernand est persuadé qu’il ne pourra pas passer Noël sans elle, aussi est il bien décidé à aller la chercher ce soir après le boulot. Trois heures et demi, les chalutiers sont vides et les dockers, muni de leur godaille, rentre chez eux. Fernand se change à l’arrière de sa voiture ; le caban a remplacé le ciré, il a ôté son bonnet de laine, mais il a gardé ses bottes. Le vent fait un vacarme assourdissant et secoue les réverbères dont les lumières s’affolent le long du quai derrière la criée. Il marche à grandes enjambées, les mains enfoncées dans les poches rêches du caban, le col relevé. Dans sa main droite il sent le manche strié su cran d’arrêt qu’il avait acheté jadis lors d’une campagne de pêche au Sénégal après une rixe dans un bar où il avait failli y laisser sa peau. Depuis il prend toujours son couteau quand il sort la nuit, même pour se rendre à son travail. Le long du quai le semi à Dédé attend d’être conduit à Rungis. Il aurait dû y être depuis plus de deux heures. Cette marée n’arrivera jamais et dans la capitale il y a un mandataire en colère qui ne va pas tarder à le faire savoir au mareyeur concarnois qui lui a vendu la marchandise. Fernand se colle contre le mur à l’angle du quai Malakoff et de la rue Duquesne, une petite rue étroite et toute droite où brille l’enseigne de l’éléphant blanc. Au loin un volet claque et la pluie crépite sur le toit de tôle d’un hangar à bateaux. L’attente est longue dans le vent et sous la pluie et quand enfin la porte s’ouvre Fernand est complètement transis de froid. C’est Dédé qui sort le premier en tirant des bords de cap-hornier. Il se dirige vers son camion et passe devant Fernand sans le voir. Il est raide comme un hareng ; il ouvre difficilement la porte de la cabine et va s’affaler sur sa couchette pour cuver jusqu’à midi. A présent c’est un couple qui sort, suivit de Marco, le patron, qui tire le rideau, ferme l’établissement et se dirige vers sa Mercedes garée un peu plus loin pour ne pas risquée d’être abîmée en cas de bagarre. Le couple cherche un équilibre précaire en tentant de s’appuyer l’un sur l’autre. Fernand a tout de suite reconnu Agathe, mais le grand type costaud qui l’accompagne il ne parvient pas à le reconnaître. Le couple hésite sur la direction à prendre et opte finalement de partir du côté opposé de l’endroit où se trouve Fernand. Agathe s’accroche au bras du grand type. Ils s’arrêtent sous un réverbère et Fernand qui s’est approché reconnaît le Toine, un matelot de l’Hippocampe. On ne perçoit aucune bride de leur conversation avec ce vent qui souffle sans discontinuer, mais aux gestes qu’il font Fernand comprend qu’il y a dispute. Le Toine semble avoir récupéré un peu, il ne tangue plus autant, mais Agathe a bien du mal à tenir debout ; elle chancelle et vacille entre l’homme et le mur. Elle s’agrippe aux pans de son manteau, mais le Toine la repousse violemment et lève le bras pour la frapper. Elle se protège de ses bras en s’accroupissant. Fernand se dit qu’elle a l’habitude d’être battue. En fait il ne l’a jamais interrogée sur sa vie passée ; que faisait elle à Paris ? quel était son job ? Fernand qui était trop amoureux vivait le temps présent. Le matelot s’éloigne laissant Agathe titubant sur le trottoir. Il faut y aller à présent, il faut avoir le courage d’aller à sa rencontre. Fernand appréhende, il ressent un poids sur le ventre comme quand il a une gastrite. Il marche difficilement, ses jambes tremblent. Arrivé près d’elle s’est à peine s’il la reconnaît. De loin la silhouette fait encore de l’effet, mais elle n’a plus d’allure avec ses cheveux filasses détrempés par la pluie, sa figure bouffie et ses yeux rouge de lapin albinos. Elle est complètement défraîchie, vieillie de dix ans en quelques mois. Fernand ne sait comment l’aborder. Elle ne le reconnaît pas immédiatement, l’esprit noyé dans les vapeurs de l’alcool. Quand enfin elle prend conscience de qui il est, elle balbutie :

-- « Tiens ! Poiscaille ! qu’est ce tu fous là ? »

-- « Je viens te chercher, Agathe »

Elle doit s’appuyer contre le mur pour ne pas tomber. Elle fait une grimace de dégoût et hausse les épaules. Malgré le vent et la pluie son manteau est grand ouvert. Elle n’a pas dû pouvoir enfiler les boutons. Tel qu’elle est, elle n’inspire plus que de la pitié, mais Fernand l’aime toujours.

-- « Viens, rentrons chez nous »

-- «Chez nous ? tu rigoles Poiscaille ! chez nous ? c’est où chez nous ? Dans ton appart de merde qui pue le poisson des caves au grenier ?

-- «Viens, je t’en supplie »

 -- « Ne m’touches pas Poiscaille, tu pues, t’as des écailles partout on dirait un triton. Vas-t-en, fous l’camp …merde ! tu fais chier »

Sans qu’il sache comment cela s’est produit, Fernand s’aperçoit qu’il tient son couteau à la main, la lame sortie. Agathe aussi s’en est aperçu.

-- « C’est quoi cette connerie ? Tu fais quoi là ? T’impressionne pas Poiscaille t’es tout juste bon à harponner les poissons crevés sous la criée »

Fernand la coince contre le mur et appuis la pointe du couteau sur sa poitrine.

 -- « Tu pues »

 Lance-t-elle avant de lui cracher au visage. Fernand pèse sur la lame qui s’enfonce à travers le pull et le corsage et pénètre dans la chair. Agathe ouvre de grands yeux étonnés et semble vouloir dire quelque chose. Il y a une résistance.

-- « Agathe je t’aime »

Il hurle ses mots dans la tempête avant de pousser d’un coup sec le couteau qui s’enfonce dans le corps d’Agathe jusqu’à la garde. Le corps se raidit l’espace de quelques secondes puis s’amollit et s’affale comme un ballot de linge le long du mur. Agathe est assise sur le trottoir, les jambes écartées, le dos contre le mur. La tête est appuyée sur la poitrine et, de la bouche ouverte, dégouline un filet de sang qui glisse sur le col de son manteau. Fernand regagne la criée. Le vent qui a encore forci l’oblige à se courber pour pouvoir avancer. En passant sur le quai il aperçoit des feux là bas, dans le chenal, entre la Ville Close et le Passage Lanriec. C’est la Marie Joseph qui entre au port. L’équipage ne doit pas être mécontent de pouvoir enfin se mettre à l’abri. Au loin une sirène de brume se met à hurler, Fernand remonte le col de son caban. Maintenant Agathe ne soufre plus, il n’y a donc plus aucune raison pour qu’elle le fasse souffrir. Il va pouvoir dormir tout son saoul.

fin

par Malcomrys publié dans : polars-aux-ides
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Jeudi 22 février 2007

 

 

O ! FORTUNATOS NIMIUM

I) RYCK

Ryck est un bâtard qui a hérité de son père , un Labrador , un poil noir et soyeux , et de sa mère , un Setter Irlandais , une musculature fine et racée qui lui donne une démarche souple et feutrée de félin. Quand Anne le trouva , devant la porte du jardin , allongé au travers du seuil , il avait le poil terne et crasseux des animaux abandonnés. Il s'était couché là pendant la nuit et s'y trouvait encore lorsque Jean ouvrit le portail pour se rendre à l'école. Surpris par la présence insolite de l'animal qui , au grincement des gonds , avait tourné vers lui son long museau effilé , l'enfant s'était enfui en courant vers la maison. - Maman ! maman ! Anne , suivie à distance par son fils , arriva au bout du jardin; le chien n'avait pas bougé. Il posa sur Anne le même regard à la fois triste et doux qu'il avait posé précédemment sur l'enfant . ce devait être sa façon à lui , le chien , de dire "Bonjour". -- Ce n'est qu'un pauvre chien ; il n'a pas l'air méchant du tout ; regarde comme il semble malheureux ! n'ai pas peur, je vais le chasser et tu pourras passer. Aux premières injonctions le chien eut simplement un lent mouvement de la tête. Anne s'avança en faisant des gestes menaçants. Rien n'y fit , l'animal resta allongé sur le seuil fixant de son regard doux de chien battu ces intrus qui semblaient vouloir l'agresser. Des qu'il eut réalisé que le monstre qui lui barrait la route n’en n’était pas un, Jean prit courage et se rapprocha des jupes de sa mère. - Tu trouves pas qu'y fait triste ? dit-il en levant vers Anne un regard candide - Triste ou pas il faut qu'il s'en aille - Pourquoi qu'on le garderait pas ? - Pas question ! d'ailleurs ce chien doit appartenir à quelqu'un Après avoir observé l'animal , Jean répondit d'un ton boudeur : - Il a pas de collier ; c'est un chien perdu - Il a peut être la rage - Il est pas rageux, y bave pas. Le maître il a dit que les chiens rageux y bavent. çui ci y bave pas Anne se fâcha - bave ou pas il n'est pas question de garder cet animal chez nous Alors Jean se mit à pleurer à grosses larmes enfouissant son visage dans les jupes de sa mère. Anne lui caressa longuement les cheveux ; Elle n'aimait pas voir pleurer son fils, cela lui rappelait une trop pénible période de sa vie. Entre deux sanglots l'enfant interrogea sa mère: - Puisque j'ai plus d'Papa , pourquoi j'aurais pas un chien ? Anne se souvint alors qu'il y avait juste six mois aujourd'hui que son mari était mort. Elle regarda une nouvelle fois l'animal qui lui lança un regard de détresse. Elle fut émue ; elle céda - D'accord ! si le chien veut bien . Mais il faut que tu me promettes d'être toujours très sage , très obéissant et de très bien travailler à l'école. Jean sauta au coup de sa mère et promit tout ce qu'on voulut bien lui faire promettre. Anne s'adressa à l'animal qui avait suivi toute la scène avec un vif intérêt: - Hé bien le chien ! tu es d'accord pour vivre avec nous ? Pour toute réponse il se leva tranquillement et vint frotter son museau sur la main de Jean en fouettant l'air de sa longue queue en panache. - On l'appellera Ryck - Pourquoi Ryck ? - Parce que ! Anne ne put obtenir plus ample explication. - Alors le chien ! Demanda-t-elle, tu es content de t'appeler Ryck ? Ryck émit un énorme bâillement et remonta lentement l'allée jusqu'à la porte de la cuisine où il s'immobilisa , tournant la tête en direction du couple comme pour leur signifier qu'il les attendait. - Il faut aller à l'école à présent , tu vas te mettre en retard. Quand tu reviendras j'aurai fait la toilette de Ryck . Tu ne le reconnaîtras même plus tellement il sera beau. C'était la première fois depuis la mort de son père que Jean se sentait si joyeux. Il pensa à toutes les parties qu'ils feraient ensembles , le chien et lui. - ça sera comme avant , dit il tandis qu'il s'éloignait en sautillant sur la route , comme quand Papa était là.

II) GERARD

 Gérard digère son repas confortablement installé dans un fauteuil du salon en savourant un délicieux Havane. Anne range les couverts et les assiettes du dîner dans le lave-vaisselle et Jean, dans sa chambre, se déshabille pour se mettre au lit. L'heure est au calme ; une douce quiétude propice à la rêverie règne dans un univers paisible. Gérard apprécie tout particulièrement cette béatitude dont la présence de Julien l' avait jusqu'alors privé. Il savoure avec bonheur cette paix enfin acquise après des mois d’attente fébrile, cette osmose avec le temps qui s'écoule parcimonieusement imprégnant tout son être d'une chaleur rassurante. C'est dans ces instants de communions intense que l'on échafaude les projets les plus audacieux , les résolutions les plus charitables , les ambitions les plus démesurées. Il ne manque rien dans ce paradis retrouvé dont la seule ombre , au demeurant infime , est la présence quasi constante de Ryck qui pérore inlassablement dans toutes les pièces de la maison. Gérard n'aime pas beaucoup ce chien qui perd ses poils un peu partout et ne perd pas une occasion de glisser son long museau filiforme dans toutes les assiettes. - Tu ne devrais pas laisser ce chien fourrer son nez partout c'est franchement dégueulasse. Anne promet toujours d'y veiller , mais y met si peu de conviction que les résultats tardent à se manifester. Gérard réchauffe entre ses mains un vieil Armagnac qu'il déguste par petites gorgées se laissant envahir par la chaleur et l'arôme de l'alcool qui s'irradie en lui. Ryck traverse la pièce , indifférent à la présence de son maître. C'est devenu un magnifique animal au poil lisse et soyeux , une bête robuste et saine qui coule depuis un an des jours heureux dans sa famille d'adoption , partagée entre la sollicitude d'Anne et la vitalité débordante de Jean qu'aucun jeu ne parvient à lasser. L'adoption de Gérard est plus récente ; elle remonte au mois dernier. La décence a voulu qu'on laisse s'écouler quelques mois avant la cohabitation. Depuis la mort de Julien Anne le recevait fréquemment chez elle , mais il quittait toujours le domicile avant le lever du jour. Une fois il ne se réveilla pas et se rendit directement à son travail en quittant Anne. Le lendemain il amenait chez elle sa trousse de toilette et ses sous-vêtements. Les chemises et les costumes suivirent le surlendemain. Puis se fut le tour des objets personnels plus ou moins hétéroclites , de ceux dont on est persuadé qu'on ne pourra en aucun cas se passer quelle que soient les circonstances. Cela va du livre de chevet au vieux violon sans corde acheté un jour de pluie à la foire aux puces , en passant par une foultitude d'objets baroques à l'utilité et au mode d'emploi pas toujours bien définis. Gérard a tout amené et , quand il eut tout déménagé il libéra définitivement son appartement dont il remit les clefs à son propriétaire. Gérard vit ainsi un bonheur sans nuage , un de ces instant de bonheur rare car fait d'une douce quiétude d'autant plus goûtée qu'on l'a attendue très longtemps. Ce bonheur parfait , ce bonheur calme et serein , dura exactement un mois. Le premier nuage apparaît lorsque Gérard, lassé de voir Anne toujours promettre et ne jamais agir, décide de s'occuper lui-même du chien. Il commence par interdire à Ryck l'accès du salon et des chambres à coucher. Jean n'ose pas protester mais il devient plus taciturne et n'adresse désormais la parole à Gérard que parcimonieusement. La réaction du chien est plus perceptible ; à chaque fois qu'on lui interdit l'entrée d'une des pièces condamnées , il décoche à Gérard un rictus de colère qu'il ponctue d'un grognement sinistre. Alors Jean prend l'animal par le cou , enfouie sa tête dans les longs poils noirs , et ils s'en vont tous deux dans la cuisine , Jean murmurant à l'oreille de son chien on ne sait quelle consolation. Anne évolue avec un indicible bonheur dans un univers où elle voit régner la plus parfaite harmonie entre les deux êtres qu'elle chérit le plus au monde : son fils et son amant. Elle perçoit bien une espèce de retenue de la part de Jean , mais elle pense qu'il s'agit là d'une pudeur somme toute assez légitime. Le temps , comme on dit , arrangera les choses. Un soir, comme ils s'apprêtent à passer au salon, Ryck, qu'une porte malencontreusement ouverte a tenté, est venu pointer son long museau dans la pièce interdite. Jean , tout occupé à la lecture d'une bande dessinée ne le voit pas paraître et ce n'est que lorsque le chien lui touche la cheville du bout de la truffe qu'il s'en rend compte. Au lieu de chasser gentiment l'intrus il le caresse et joue avec lui. La balle roule sur les lourds tapis , et Ryck bondit pour la rapporter à son compagnon de jeu. Un geste maladroit et la lampe en porcelaine du guéridon s'éclate comme une grenade mure sur le sol. Gérard surgit furieux , furieux qu'on est outrepassé ses oukases , furieux de voir la belle lampe en miettes , mais dans le fond pas si mécontent finalement car cet incident prouve , s'il en était besoin , l'utilité des interdictions par lui si souvent proclamées. Le chien est tout penaud ; il baisse les oreilles et, la queue basse, regagne la cuisine sous les vociférations de Gérard et le regard triste de Jean. Gérard punit Jean en le privant de son émission de télé préférée. Alors l’enfant se leva d'un bond et , se redressant fièrement pour se donner de l'assurance , lança à l'encontre de Gérard : - T'as pas droit de me punir ; t'es pas chez toi ici ! Anne surprise , donne une paire de gifles à son fils , la première depuis qu'il est né. Jean se sauve en pleurant à chaudes larmes et part se réfugier dans la cuisine où il se couche contre son chien. Ils demeurent ainsi un long moment l'un contre l'autre à se raconter , chacun à sa façon , leurs malheurs. Jean ce soir là monte se coucher sans embrasser sa mère. Dans le salon l'atmosphère est empoisonnée. Anne comprend bien qu'elle est allée trop loin et ne s'explique pas très bien son geste ; Elle sent aussi que ce qu'elle prenait pour de la pudeur n'est en fait qu'une froideur polie entre deux êtres qui se supportent mais ne s'apprécient guère. Gérard quant à lui se sent extrêmement mal à l'aise ; la douce quiétude du début a fait place ,subrepticement, à une gène provoquée par le détachement glacial de Jean et la présence de ce chien qui , sans qu'il puisse s'expliquer pourquoi , lui porte sur les nerfs. Quelle idée d'avoir recueilli cet animal remuant qui salit tout dans la maison ? Ah comme tout serait plus simple si Ryck n'existait pas ! Avant de monter se mettre au lit , Gérard passe par la cuisine prendre un verre d'eau et jette un regard distrait au chien qui sommeille. Ryck lève la tête à l'approche de l'homme , et Gérard qui a pourtant observé l'animal des centaines de fois sans rien remarquer de particulier , sent , ce soir , un long frisson lui parcourir l'échine. Tandis qu'il se sert de l'eau au robinet le chien le regarde fixement et lorsque il se retourne ,le verre à la main , Ryck , babines retroussées , grogne sourdement en le fixant droit dans les yeux. Gérard se met à transpirer , Ryck l'observe en grognant , et son regard n’est pas le regard d’un chien, mais celui d'un homme.

III) JULIEN

Les jours suivants Gérard évita de croiser le regard du chien. Un malaise indéfini le prenait chaque fois qu'il apercevait l'animal, une espèce de vague pressentiment qui le tourmentait pendant des heures sans qu'il puisse en définir la cause. Un soir , comme il se détendait au salon fumant un cigare confortablement assis dans un fauteuil , Gérard aperçut Ryck qui avançait à pas de loup dans sa direction. Il se leva d'un bond et chassa le chien à coups de pied. L'animal recula en grognant et , parvenu à distance raisonnable , s'arrêta et fixa Gérard. L'espace d'un instant ce dernier crut reconnaître dans le regard du chien celui de Julien. La nuit il fit un affreux cauchemar : Un animal étrange ayant un corps de chien , des grosses pattes de lion , la tête et le regard de Julien , le crâne surmonté d'une magnifique crinière fauve , se tenait dans le jardin , devant le portail , assis dans la position énigmatique du Sphinx de Gizeh , et lançait dans sa direction des éclairs de feu en hurlant son nom. Gérard se réveilla en sueur au moment précis où le monstre se précipitait sur lui pour le dévorer. Le chien , mystérieusement échappé du garage , avait pénétré dans la chambre et sauté sur le lit. Encore effrayé par son rêve, Gérard surpris avec horreur, dans la pénombre de la pièce qu'un clair de lune éclairait laiteusement, le regard perçant de Ryck qui le fixait en silence. A partir de ce jour Gérard ne voulut plus entendre parler du chien. Anne dut choisir; elle sacrifia le chien pour garder son amant. Un matin , comme Jean était à l'école , on embarqua Ryck dans le coffre de la voiture et on l'abandonna dans un endroit désert , en pleine campagne , à deux cent kilomètres de la ville. Jean fut gravement malade pendant une semaine. Il ne parlait plus , tremblait de fièvre du soir au matin secoué par les spasmes d'une maladie nerveuse. Anne le veilla nuit et jour jusqu'à sa guérison. Mais une fois guéri il avait perdu sa joie de vivre ; c'était devenu un enfant taciturne , mélancolique , morose qui parlait très peu et ne jouait presque jamais. Depuis qu'il s'était débarrassé de Ryck , il arrivait fréquemment à Gérard de rêver de l'animal , et chaque fois , dans ses rêves , le chien avait un élément de la physionomie de Julien ; tantôt c'était son long nez très fin , tantôt sa bouche charnue et sensuelle ,tantôt son vaste front bombé et lisse ; mais ce qui revenait le plus souvent , c'était son regard : un regard vif , réprobateur , accusateur. Au commencement les cauchemars s'évanouissaient dès le réveil mais à force de répétitions , ils imprimèrent une image si forte , qu'elle s'imposait à Gérard pendant toutes les minutes de sa vie : en rentrant le soir du travail ,en se promenant avec Anne, en allant acheter des cigarettes , pendant chaque acte banal de la vie quotidienne , le même regard le suivait , imperturbablement , dans les yeux des passants , dans les prunelles des chiens , dans les iris des enfants. Ce regard devint une obsession , sa vie devint un enfer ; d'interminables nuits de cauchemars le laissaient , au réveil , harassé , hagard , effrayé , et les journées s'écoulaient dans l'angoissante perspective de croiser un regard. Il finit par confier ses craintes ; on ne prit pas au sérieux ses phobies jusqu'à cette nuit où Anne fut réveillée par un cri inhumain. Elle aperçu à ses côtés , assis dans le lit , Gérard , immobile , ruisselant de sueur , les mâchoires crispées , le regard vide. Alerté par le bruit Jean s'était précipité dans la chambre de sa mère. - Ce n'est rien , lui dit elle , retourne au lit , tu vas prendre froid. L'enfant regardait Gérard l'air étonné - C'est lui qui a crié ? - oui ; il a fait un cauchemar , mais c'est fini à présent , va te coucher demain il y a école. Jean embrassa sa mère. Gérard demeurait statique , les yeux perdus dans le lointain , étranger au monde qui l'entourait. - C'est bien fait ! dit Jean en quittant la pièce , y n'avait qu'à pas tuer mon chien Le lendemain matin , au petit déjeuner , alors qu'ils étaient tous trois attablés dans la cuisine , Gérard aperçut Jean qui le fixait par dessus son bol de chocolat , et son regard était celui de Ryck , celui de Julien , celui de ses cauchemars. A quelques temps de là on dut hospitaliser Gérard pour plusieurs mois. Quand il sortit de l'hôpital , il n'éprouva plus aucune joie , le soir après dîner , à se prélasser dans le fauteuil du salon pour jouir de la sérénité de l'heure en dégustant son Armagnac. Il errait sans but à travers la maison , traînant lamentablement une existence à laquelle il ne semblait plus attacher d'importance. Ses cauchemars l'avaient abandonné an même temps que sa sérénité. Une nuit , alors qu'il cherchait désespérément le sommeil , il entendit un bruit dans le jardin. Il tendit l'oreille sans parvenir à localiser ni l'endroit ni la nature du bruit. Il commençait à glisser dans la demi-inconscience ouatée du pré-sommeil quant il l'entendit de nouveau. Il se leva silencieusement ,endossa sa robe de chambre et descendit dans la cuisine. Il but un verre d'eau en regardant dehors. La nuit était douce et le ciel étoilé. Il sortit ; les gravillons du jardin crissaient sous ses pas et les allées miroitaient sous la pâle clarté de la lune comme des rivières d'argent. Les masses sombres des massifs émergeaient ça et là en écueils menaçants au milieu de l'océan de pelouse délicieusement caressé par une douce brise nocturne. Gérard emprunta l'allée principale et tendit l'oreille ; le bruit se fit de nouveau entendre du côté du portail. Gérard accéléra l'allure et atteignit rapidement la porte du jardin qu'il ouvrit doucement. Il l'aperçut immédiatement , démesurément agrandi par la lumière oblique de la lune. Il avait le poil terne et sale , comme au premier jour , mais il avait conservé son allure fier et son regard incisif. Gérard eut un mouvement de recul , un geste à peine esquissé : au fond de lui même il s'attendait depuis longtemps déjà à cette rencontre. Le chien aussi l'avait reconnu et comme à son habitude retroussa les babines en grognant. C'était la bête immonde de ses cauchemars , le corps gigantesque , les pattes énormes solidement plantées au sol , la lourde crinière fauve agitée au vent , le visage hautain où brillait le regard de Julien. Ryck tourna le dos à Gérard et s'éloigna lentement en direction des quais. L'homme suivit l'animal et ils descendirent la rue jusqu'aux docks qui bordaient la rivière. Ils longèrent l'eau le long du chemin de halage et cheminèrent longtemps sur le sentier de terre jusqu'à ce qu'ils disparaissent dans les frondaisons d'un petit bois de saules qui dominait la rive. En contre bas , le serpent luisant de la rivière s'écoulait lentement , le dos constellé de points d'or , vers le grand Océan. C'est un vagabond qui découvrit les corps sur la berge ; l'homme et la bête, enlassés, à moitié couverts par la vase, étendus au milieux des joncs. Les babines retroussées du chien lui conféraient un énigmatique sourire tandis que l'homme reposait , calme , détendu, comme s'il avait accueilli la mort avec soulagement. Le journal avait reproduit en première page une photographie de ce couple étrange que même les tourbillons bouillonnants de la rivière n'avaient pu séparer. - C'est Ryck , hurla Jean en apercevant le journal Anne sanglotait, écrasée par un sort injuste qui venait de la frapper pour la seconde fois en peu de temps. Jean s'approcha d'elle pour la consoler et lui murmura à l'oreille : - t'en fait pas M'man , je suis grand maintenant , tu n'auras plus besoin de remplacer papa.

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Mardi 20 février 2007

 

 

L'homme descendit de sa petite voiture orange à l'écusson de la DDE et s'apprêtait à se diriger vers le bar de la place quand Julien l'apostropha. -- Pardon monsieur, pourriez vous m'indiquer où se trouve le camping des sables s'il vous plaît ? L'homme ôta sa casquette, se gratta le sommet du Golgotha, un crâne rond parsemé d'une chevelure rase et grisonnante, et désigna de l'index une colline molle qui barrait l'horizon au-delà des champs de vigne. -- C'est à cinq kilomètres en direction de Branne. Le panneau à l'entrée du village indiquait un camping en bord de Dordogne du côté opposé. -- Le camping des sables, celui qui est indiqué sur la banderole ? L'homme qui avait remis sa casquette et se dirigeait d'un pas rapide vers le bar s'arrêta et montra la colline du doigt : -- A cinq kilomètres, sur la route de Branne. Il avait ignoré la question de Julien. -- C'est étrange, dit Rachel, on dirait qu'il ne voulait pas entendre parler du camping des sables. Ils s'entretinrent quelques temps de ce qu'il convenait de faire et prirent la direction de Branne. La route était un chemin étroit et sinueux qui serpentait entre les champs de vignes. Le camping car prenait toute la largeur du chemin et Julien priait pour qu'il ne croise personne. Mais il n'y avait pas âme qui vive alentour, pas même le moindre petit oiseau dans les vignes. Le soleil déclinant estompait les dos ronds des collines et la masse sombre des forêts qui s'étendaient au-delà des coteaux. De chaque côté les ceps, alignés comme à la parade, portaient lourdement comme de gros testicules, les grappes de Cabernet noir qui brillaient à la lueur rasante du soleil couchant. Il faisait à peine jour quand ils atteignirent le camping du vieux chêne. C'était un camping quatre étoiles, luxueusement aménagé et entouré d'arbres où s'ébattaient des écureuils. Il était quasiment vide en cette fin d'été et il y régnait une atmosphère étrange. Julien hésita, mais il était trop tard pour faire demi-tour. Le gardien des lieux était un homme d'un âge incertain, grand, élancé, à l'allure sportive et qui se déplaçait à vélo. Il parlait un français fortement teinté d'un accent nordique qui pourrait bien avoir une origine hollandaise. Comme la place ne manquait pas, ils s'installèrent à l'emplacement de leur choix, à l'abri d'un vieux chêne, celui là même sans doute qui avait donné son nom au camping. Ils étaient tous deux très las : ils avaient beaucoup roulé depuis le matin et avait eu une forte émotion qui les faisait encore frissonner quand ils en parlaient et ils en parlaient sans cesse tant ils avaient eu peur. C'était sur la route qui montait des Pyrénées vers Libourne, à l'endroit où elle coupait la voie express Bordeaux Toulouse. Préoccupés à ne pas s'égarer, ils défrichaient les panneaux indicateurs dont la densité compliquait lourdement leur tâche. Il faisait un temps magnifique en ce dimanche de septembre, et la circulation était très dense. Ni Rachel, ni Julien ne virent le feu tricolore. Ils se trouvèrent brusquement en travers de la voie express, des voitures des deux côtés. La circulation s'était arrêtée comme un courant marin que la glace aurait pétrifié. Un silence insolite s'était abattu et quatre files de voitures attendait patiemment que le camping-car dégage la route. Quand il s'était rendu compte de La situation, Julien avait stoppé son véhicule au milieu de la chaussée .Il eut un moment de panique, ne sachant ce qu'il devait faire. Rachel lui dit d'une voix blanche. -- recule ! En reculant Julien entrevit à sa gauche un énorme camion de marée dont le chauffeur lui adressa une grimace douloureuse. Ce n'est qu'une fois revenus en arrière qu'ils aperçurent le feu à moitié dissimulé par un panneau de signalisation. -- On l'a échappé bel, murmura Julien d'une voix rauque. Malgré l'heure avancée Julien alla prendre une douche pendant que Rachel préparait le repas. Les sanitaires étaient d'une propreté méticuleuse. En sortant il croisa le gardien qui circulait à vélo dans les allées désertes et semblait s'affairer auprès de quelques clients pressés. Pourtant il n'y avait pratiquement personne. Les cinq mobiles homes qui devaient être loués pendant la saison, étaient clos à l'exception du deuxième autour duquel jouaient trois enfants. A l'autre extrémité une caravane dont on voyait, à travers la vitre, luire une lumière à l’intérieure. Du feuillage roux des arbres alentour s'élevaient des chants d'oiseaux parfaitement inconnus qui paraissaient tenir un énigmatique dialogue que rythmait le froufrou de la brise du soir caressant les ramées de bouleaux. Une ombre glissa entre les troncs et s'évanouie dans le crépuscule. Au loin un renard glapit et du sommet du vieux chêne un lourd froissement d'aile annonça le départ d'un hibou. Comme il faisait nuit à présent ils dînèrent à l'intérieur et se couchèrent tôt. Le lendemain le soleil brillait et les oiseaux s'époumonaient à s'en faire éclater le gosier. C'étaient des sons vraiment bizarres que ni Julien ni Rachel n'avaient jusqu'alors entendus;et ils avaient beau se crever les yeux et se tordre le cou à regarder en l'air, ils ne distinguaient aucun volatile. Les enfants jouaient toujours autour du mobile home comme s'il n'avaient pas interrompu leurs jeux pendant la nuit. Le gardien circulait à vélo dans les allées et il n'y avait personne autour de la caravane où ils avaient aperçu de la lumière la veille au soir. Après la toilette du matin ils installèrent la table dehors pour prendre le petit déjeuner. La journée s'annonçait radieuse et Julien se sentait le cœur léger : -- On est en vacance depuis moins d'une semaine et j'ai l'impression d'être parti depuis un mois Julien avait à peine prononcé sa phrase que le gardien apparut sur son vélo, surgit on ne savait d'où. -- Six mois ! Prononça-t-il laconique avec son accent rocailleux. -- Pardon, demanda Julien interloqué. Le gardien eut un sourire attristé -- Je voulais dire que vous êtes partis depuis six mois. -- Mais non, protesta mollement Julien nous sommes partis en début de semaine. Le garde secoua le tête de gauche à droite avant d'ajouter : -- Vous êtes tous les mêmes, vous ne voulez pas admettre. -- Admettre quoi ? Le garde eut un haussement d'épaule -- Vous voyez bien que vous n'admettez pas ! Personne n'admet ! Ils font tous comme s'ils ne savaient pas. Il paraissait vraiment contrarié par l'ignorance qu'il subodorait voulue, de tous ces gens qui n'admettaient pas. Mais que refusaient ils d'admettre ? Julien ne voyait pas quel ignominieux secret il pouvait avoir à dissimuler et surtout comment cet étranger qu'il n'avait encore jamais vu auparavant pouvait être au courant de quelque chose le concernant. -- J'en ai pris l'habitude, allez ! Depuis le temps que je suis ici. Il faut toujours mettre les points sur les i, et encore, même après cela il y en a qui s'obstinent toujours à faire semblant ne pas savoir. Les oiseaux continuaient de dialoguer de branche en branche, et les enfants réitéraient avec une monotonie qui ne les fatiguaient pas, leurs jeux silencieux. Julien pensa soudain qu'il était anormal que les enfants jouent si longtemps en silence. Ils évoluaient comme dans un film muet. Une voiture arriva, elle semblait glisser sur le sol portée par un coussin d'air. C'était une voiture de la DDE, la voiture orange qu'ils avaient rencontrée la veille. L'homme en descendit, retira sa casquette pour se gratter le sommet du crâne et dit en s'adressant au couple : -- Vous avez fini par venir jusqu'ici ? J'ai craint un moment que vous vous décidiez pour le camping des sables. -- Cela eut été une regrettable erreur, fit sentencieusement le gardien. Rachel et Julien se regardaient sans comprendre. Ils leur paraissaient être tombés dans un univers de fous et n'avaient plus qu'une hâte, celle de s'en aller le plus rapidement possible. -- Je voudrais vous régler l'addition, nous allons partir tout à l'heure, nous devons être chez nous ce soir et il nous reste encore de la route à faire. -- Ils sont tous pareils, fit l'homme de la DDE. -- C'était justement ce que j'étais en train de leur expliquer, renchérit le gardien. Puis s'adressant au couple : Mais vous êtes ici chez vous et vous auriez dû vous y trouver depuis longtemps déjà. Cela fait six mois que vous errez sans but; croyez-vous que se soit bien raisonnable ? -- Ecoutez...... commença Julien, mais le gardien l'interrompit : -- Non, c'est vous qui allez écouter. Il y a six mois vous avez brûlé sans le voir un feu rouge et vous vous êtes engagés sur la voie expresse Bordeaux Toulouse à un moment où le trafic était dense. Vous avez coupé perpendiculairement cet axe et provoqué une série de carambolages aux conséquences plus ou moins graves. Quant à vous, votre camping car a été broyé par un camion de marée et vous êtes décédés tous les deux sur le coup. Pourquoi refusez vous toujours de voir la vérité en face ? Vous avez eu de la chance de rencontrer Gaston. -- Gaston ? -- Gaston c'est moi, confirma l'homme de la DDE qui continuait à se gratter la tête, je reste toujours dans les parages pour guider les gens comme vous. Sans moi vous seriez aujourd'hui au camping des sables. Heureusement que je me trouvais là à temps pour vous remettre sur le bon chemin. -- Qu'est ce que vous essayez de nous faire croire ? On serait au Paradis ici ? Les deux hommes éclatèrent de rire. -- Je ne sais pas ce qu'est le Paradis, affirma le gardien, tout ce que je sais c'est que vous êtes ici au camping du vieux chêne et que c'est bien heureux pour vous que vous ne soyez pas aller au camping des sables. Vous pouvez remercier Gaston. -- C'est quoi le camping des sables ? L’enfer ? Le Purgatoire ? Gaston haussa les épaules et remis son couvre chef : -- Je ne sais pas; personne ne sait, ça n'a d'ailleurs aucune importance l'essentiel est que vous n'y soyez pas allé. -- Je regrette bien de ne pas y être allé, grogna Julien, peut être que là bas les gens sont plus sensés. -- Rien ni personne ne vous retient ici, vous pouvez vous rendre où bon vous semble. Cependant croyez-moi ! Même si nous ne savons rien sur le camping des sables, nous savons qu'il vaut mieux pour vous être ici mais vous êtes libres de faire un autre choix bien que vous ayez déjà que trop tardé depuis votre accident. Le gardien, qui pendant tout ce temps était resté enfourché sur sa bicyclette, fit demi-tour pour s'en aller. Il ajouta avant de donner le premier coup de pédale : -- Comme vous pouvez le constater le camping est grand ouvert; Il n'y a ni grille ni barrière. Vous êtes parfaitement libres de vous en aller si vous le désirez. Gaston regagna sa voiture et quitta le camping. Il n'y avait toujours personne autour de la caravane. Rachel et Julien restèrent un moment silencieux, puis ils se dirigèrent à pieds vers l'entrée du camping. La route commençait là, coincée entre les vignes. Rien en effet ne les empêchait de partir. Ils se regardèrent dans les yeux en se tenant la main et firent demi-tour en direction du camping car. Ils venaient de décider de rester au vieux chêne. Ils avaient décidé cela sans échanger un mot, sans le moindre signe, et ils s'aperçurent soudain qu'ils n'avaient plus besoin de se parler pour se comprendre. Alors le chant des oiseaux leur parut comme un langage clair et une silhouette se détacha de la caravane et s'avança vers eux: C’était un vieil homme aux cheveux longs et blancs qui arborait un sourire radieux et leur tendit une large main à peine ridée. -- Bien venus aux Vieux Chêne mes amis. LA LUGERIE LE 20 SEPTEMBRE 1997
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Lundi 19 février 2007
LE PROMENEUR DES BOULEVARDS La tempête fait rage depuis ce matin ; le vent hurle en se déchirant le long des fils téléphoniques et fait craquer les charpentes. D’énormes vagues écumantes viennent se fracasser sur la digue et les goélands affolés volent dans tous les sens. Au larges les navires surpris par la tempête se débattent au milieu d’un enfer liquide. En ville, le vent s’est approprié les rues étroites et les larges avenues faisant tourbillonner un ballet surréaliste de feuilles mortes, de papiers gras et de vieux journaux. Les poubelles renversées roulent le long des trottoirs. Une pluie grasse, rendue visqueuse par les embruns cingle les façades des immeubles et encrasse les vitres des fenêtres. De temps en temps, une silhouette floue courbée sous la bourrasque, avance à petits pas rapides, apparaissant et disparaissant dans un halo fantomatique. La lumière des réverbères vacille transformant les ruelles obscures en paysages mouvants aux contours indéterminés. Tout paraît irréel ; les formes sans épaisseurs comme des ombres en fuite se fondent les unes dans les autres, surgissent là où on ne les attendait point pour s’évaporer instantanément dans le rideau serré de la pluie. Tout se meut comme par magie dans cet univers éthéré, écrasé par les hurlements du vents que ponctuent par saccades les claquements secs d’un volet mal accroché. Vêtu d’un peignoir de satin bleu roi Gibelin noircit de son écriture arachnéenne les pages vierges d’un luxueux cahier gainé de cuir fauve et relié à l’ancienne sur lequel il épanche quotidiennement ses états d’âme de vieux célibataire. Assis le buste bien droit sur une chaise de cuir sombre, il suçote une pipe d’écume d’où s’échappe un nuage de fumée blanche qui répand dans la pièce une odeur de miel doucement épicée. Pêle-mêle sur le bureau, un pot à tabac en faïence de Giens, un cendrier en laiton débordant de cendre froide, une tasse à thé ornée d’un dragon crachant du feu et trois dictionnaires (un petit Larousse, le Littré et le Robert). Dans la cheminée une bûche de chêne brûle en craquant et les flammes se reflètent dans la vitre de la bibliothèque. Les épais murs de pierre et les lourds rideaux de velours cramoisis qui obstruent les fenêtres étouffent les bruits de la rue et il règne dans ce lieu un calme propice à la méditation. « La vie n’est qu’un regard lancinant que l’on pose sur son passé. La mort, l’occultation définitive de ce regard » Gibelin jette un rapide coup d’œil à sa montre, relit la dernière phrase qu’il vient d’écrire, ferme le cahier et le range dans le tiroir du bureau. Il tapote le fourneau de sa pipe sur le bord du cendrier et la fourre, toute chaude, dans sa poche, puis, d’un pas lent, il se dirige vers la fenêtre dont il écarte les lourdes tentures. Dehors la pluie a cessé mais le vent continue à pousser ses hurlements de spectre malade.. Le front collé à la vitre Gibelin observe la longue et triste perspective de la rue aux arbres secoués par la bourrasque, triste comme un tableau d’Utrillo. Il martèle la vitre embuée de ses longs doigts osseux en fredonnant les quatre premières notes de la cinquième symphonie de Beethoven. Il hésite. Les halos jaunâtre des réverbères tremblent sous les assauts du vent ; il fait nuit, une sale nuit de Décembre, gluante, oppressante, sans âme. Gibelin frissonne malgré la chaleur et le confort douillet de son cabinet de travail. -- Monsieur a sonné ? -- Oui Justin. Préparez ma tenue de soirée et sortez le manteau d’Astrakan ; il fait un temps de chien ce soir. -- Dois je appeler un taxi pour Monsieur ? -- Non ! je me rendrai à pied chez les Lambert ; ce n’est pas si loin et la marche me fera du bien. -- Bien Monsieur Tandis que Justin s’affaire dans le dressing room, Gibelin s’approche à nouveau de la fenêtre et observe un long moment la rue sombre balayée par le vent. Il ressent un certain malaise, quelque chose d’indéfinissable, une angoisse diffuse qui lui oppresse la poitrine. Agacé il s’écarte en fredonnant cet air qui lui trotte dans la tête depuis le matin. Dans la chambre Justin a étendu les vêtements sur le lit : -- Vos habits sont prêts Monsieur -- Merci Justin -- Monsieur n’a pas changé d’avis au sujet du taxi ? -- Non mon ami. Rien de tel qu’une petite marche dans l’air vif pour vous requinquer. -- Comme Monsieur voudra. Je souhaite à Monsieur une bonne soirée Le domestique sorti Gibelin se déshabille et se plante entièrement nu devant la psyché de la chambre à coucher. A cinquante ans il possède un corps d’athlète que biens des hommes de trente ans lui envieraient. Ce corps il l’entretient avec soin, pourchassant impitoyablement la moindre trace de graisse superflue. L’air satisfait il se tapote l’estomac du plat de la main. Et toujours ces quatre notes qui lui trottent dans la tête. Neuf heures sonnent au clocher de la cathédrale et le son du carillon lui parvient par ondes successives que le vents essaime par dessus les toits de la ville. Il doit s’y reprendre à trois fois pour lacer sa cravate. Ses mains tremblent sans raison et ses tremblement l’exaspèrent. Il enfile son habit, jette un dernier coup d’œil à la glace et semble satisfait. Il prend le lourd manteau d’Astrakan que Justin a déposé sur le dos d’un fauteuil, enfile ses gants et attrape au passage sa lourde canne au pommeau de bronze. Arrivé dans le hall il a une légère hésitation en passant devant le petit guéridon en bois de rose où se trouve le téléphone. Il hausse les épaules et ouvre la porte d’un geste brusque. A peine sur le trottoir il a le souffle coupé par le vent qui s’engouffre dans l’avenue et dont la violence manque le renverser. -- Foutu temps ! Il s’éloigne d’un pas rapide en faisant claquer ses talons ferrés sur le ciment. La rue est déserte tout entière habitée par le vent. Gibelin fait face en vieille culotte de peau qui en a vu d’autres : Courbé en avant, serrant d’une main le col de l’Astrakan tandis que l’autre, lestée de sa lourde canne, maintien fermement le gibus sur sa tête, il fonce tête baissée en essayant d’éviter les flaques. Malgré l’épais manteau le vent s’immisce sous la fourrure, traverse l’habit et la chemise en soie pour s’incruster en milliers de pointes glaciales par tous les pores de la peau avant de frigorifier les os. Il accélère le pas afin de se réchauffer, mais il ne parvient qu’à s’essouffler pestant chaque fois qu’il s’éclabousse dans une flaque d’eau que le faible halot de l’éclairage municipal ne lui permet pas de repérer à temps. Le souffle se fait court et il ressent une soudaine brûlure à la poitrine. Il doit ralentir pour reprendre sa respiration. Autour de lui les immeubles dressent leurs ombres opaques et vacillantes tandis que la lumière jaunâtre des réverbères se reflète sur des îlots d’asphalte luisant comme de lourds étangs glauques. La poitrine lui brûle de plus en plus et le malaise devient angoisse. Gibelin doit faire preuve de tout son sang froid pour dominer une peur panique qui le pousse à se précipiter en courant droit devant lui. Il revoit le petit meuble en bois de rose du couloir et son téléphone : « Monsieur n’a pas changé d’avis au sujet du taxi ? » Il se dit que s’il avait écouté Firmin il serait déjà chez les Lambert, bien au chaud, un verre de fine à la main, alors qu’il est là à se traîner sur le trottoir. Plus il avance, plus il lui semble que la nuit s’épaissit, devient plus impénétrable. Il peste après la municipalité et l’éclairage publique. Le vent lui fouette le visage, le froid lui glace les os. Il presse le pas pour atteindre la rue Mandel dont les immeubles font rempart contre le vent. Enfin un peu de répit. C’est à ce moment précis qu’il l’aperçoit. Elle se tient à une dizaine de mètres derrière lui sous un réverbère dont la pâle clarté lunaire lui fournit une sorte d’aura céleste. D’où vient cette silhouette à peine perceptible ? Elle semble avoir émergé subitement du trottoir. A moins qu’elle ne le suive depuis le pas de sa porte. Il sent sa présence dans son dos. Il se retourne : elle est là, tapie dans l’ombre. Enfin on ne distingue pas grand chose, mais il sait qu’elle est là. -- Foutaise ! Il se ressaisit. Ce n’est peut être après tout qu’un simple reflet, qu’une ombre projetée et déformée par le mauvais éclairage municipal. Il ralentit, dresse l’oreille, mais ne perçoit d’autre bruit que les hululements du vent. Il se promet d’écrire dès demain au maire pour lui faire part de son mécontentement concernant l’éclairage public. Parvenu au bout de la rue Mandel, Gibelin doit tourner à gauche vers le quai Pétri qui longe la rivière sur une centaine de mètres. Il en profite pour regarder derrière lui. Elle est toujours là, suffisamment éloignée pour que ses traits demeurent indéfinissables, mais suffisamment proche pour qu’on puisse l’apercevoir malgré le peu de clarté qui baigne la rue. Bien qu’il ne puisse distinguer les traits du visage et sans pouvoir expliquer pourquoi, Gibelin est persuadé qu’il s’agit d’un homme. Sans doute parce que la présence d’une femme dans la rue à cette heure et par le temps qu’il fait lui paraît improbable. Il ressent de nouveau cette douleur à la poitrine et sent monter cette angoisse qui lui glace le sang. Il s’agit d’une de ces angoisses qui ne sont si terribles que parce qu’elles sont inexplicables. Dans ces cas là la pensée galope et les pressentiments les plus effroyables s’imposent comme une réalité concrète. Gibelin s’efforce de raisonner rationnellement pour chasser de son esprit les angoissantes pensées qui l’assaillent. Depuis qu’il a tourné quai Pétri le vent souffle de nouveau de face et il marche péniblement, courbé sous les bourrasques. Tout à sa lutte contre le vent il n’a plus la force de se retourner mais il sent qu’elle est toujours là. Ce qui l’intrigue, ce qui lui paraît étonnant, c’est qu’elle ne fait rien pour dissimuler sa présence, comme si elle espérait tirer profit de la peur qu’elle pourrait inspirer. Elle ne se rapproche pas non plus, elle semble attendre un moment propice. Mais, se dit Gibelin, un moment propice pour quoi faire ? Pour l’attaquer ? Elle aurait eu cent fois l’occasion de le faire ; les rues sont désertes, les volets des maisons fermés ; il n’y a personne pour les voir. Alors qu’attend-t-elle ? Tout le long du quai Pétri il longe la rivière. L’eau coule en contre bas du quai, invisible. On entend les gargouillements des remous qui se forment contre les piliers des ponts et l’haleine fétide et glaciale de la rivière caresse le visage de Gibelin et le fait frissonner. Un coup de vent impromptu fait voler le gibus qui disparaît englouti par les ténèbres de la nuit. Il quitte le quai Pétri, franchit le pont Xavier Grall et pénètre rue Amiral Troude. Soudain ses jambes ne lui obéissent plus ; elles se mettent à courir de plus en plus vite et il s’essouffle à vouloir les suivre. Son cœur bat la chamade, ses lèvres desséchées se raidissent, son souffle lui brûle la gorge. En sueur malgré le froid il traverse en courant la rue Amiral Troude et se précipite, hors d’haleine, passage Choiseul, franchit en titubant l’arcade bordée de vitrines faiblement éclairées, trébuche sur le trottoir du boulevard Ney, se retourne espérant apercevoir une rue déserte. Mais elle est toujours là, à la même distance semble-t-il, nullement essoufflée, comme si elle glissait sans effort sur l’asphalte humide. Gibelin continue sa route le cœur battant et arrivé rue Dupleix, apercevant un porche profond, s’y précipite pour se mettre à l’abri dans le noir. Les muscles des cuisses et des mollets sont tétanisés et son mollet droit est si dur qu’il sent venir la crampe. Il respire avec peine et tend en vain l’oreille à l’écoute du moindre bruit. Il ne perçoit rien d’autre que les battements de son cœur et le bouillonnement du sang à la hauteur des tempes. Plusieurs minutes sont nécessaires pour calmer ce tumulte. Lorsqu’il peut enfin discerner les bruits de la rue, c’est en vain qu’il les sollicite : pas le moindre bruit, le vent lui même a cesser de gémir. Il règne alentour un silence absolu, sidéral, comme si l’autre, quelque part là bas, avait imposé à l’univers un silence sépulcral. Gibelin n’entend même plus battre son cœur. Il se tasse contre la porte cochère, épuisé, abruti, inquiet comme un animal pressentant un séisme. Mais le temps passe et rien ne se produit ; la nuit elle même semble stratifiée. Rassemblant tout son courage il penche hors du porche un visage blême. La rue est déserte ; elle a disparue, comme le vent, comme la pluie, comme les bruits, comme toute forme de vie. Flageolant, le pas mal assuré, il sort de sa cachette et reprend son chemin la tête vide. Il se retourne sans cesse s’attendant à tout instant à la voir surgir quelque part derrière lui. Mais rien n’apparaît et il atteint avec soulagement la rue Blanqui où habitent les Lambert. Et enfin c’est le havre, le salut : l’impressionnant perron éclairé de mille feux. Gibelin se sent revivre, envahi d’une irrésistible joie organique, une sorte de résurrection. Il retrouve instantanément tout son aplomb et se demande s’il n’a pas été victime d’une hallucination et sa frayeur passée lui paraît ridicule. La proximité de ses amis le rassure comme rassure la bête égarée le troupeau qu’elle vient de retrouver. Arrivé en haut du perron il se retourne une dernière fois avant de sonner pour chasser définitivement de son esprit les relents de ce cauchemar éveillé. Elle est là, toujours à la même distance, placide, nullement gênée. Gibelin se tient droit en homme décidé qui ne craint ni Dieu ni diable. L’autre s’approche, hésite un court instant et gravit à son tour les marches du perron. C’est un homme d’une cinquantaine d’années dont le visage émacié est séparé en deux parties parfaitement symétriques par un long nez osseux. Deux lèvres minces et exangue tranchent à peine sur la pâleur de la peau parcheminée du visage. Il est grand, maigre et porte un imperméable mastic qui lui descend jusqu’aux chevilles. Arrivé à la hauteur de Gibelin il sort de la poche de son imper un étui à cigares en métal doré le tend à Gibelin qui hésite et finit par prendre un Havane. -- Auriez vous du feu s’il vous plait ? D’une main mal assurée il tend la flamme vacillante de son briquet. Ils tirent en silence quelques bouffées. -- Avez-vous remarqué comme le vent est tombé tout d’un coup ? Gibelin marmonne quelques mots indistincts en arpentant nerveusement le perron, puis soudain fixant son interlocuteur : -- Vous me suiviez n’est-ce pas ? -- Bien entendu Il reprend son va et vient l’air songeur. De nouveau cet étrange malaise confus. Certes il ne s’agit plus de la peur panique de tout à l’heure, mais un sentiment indéfini d’un danger imminent. -- Ce n’est tout de même pas pour me demander du feu que vous m’avez suivi jusqu’ici ? -- Cela va de soi. -- Alors pourquoi ? Il a un sourire navré -- Parce qu’il le fallait voyons ! -- Vous voulez dire que c’est une obligation ? -- Vous devez comprendre ! votre tour est venu Gibelin se sent de plus en plus oppressé. Une grosse limousine noire s’arrête devant le seuil. Un couple descend qui vient saluer Gibelin tandis que le chauffeur gare l’imposante voiture le long du trottoir. Puis c’est au tour de la Chrysler bleue des Evrard qui stoppe brutalement dans un crissement de pneus. Pendant quelques instants c’est le balai incessant des invités des Lambert qu’une noria de voitures de luxes déverse à flot continu sur le trottoir. Entouré de tous ces gens qu’il connaît parfaitement Gibelin se sent rassuré par la présence du clan. Ce brouhaha de voix familières et amies lui procure un bien être et une joie organique. Il suffit souvent d’une présence amie pour chasser les phobies ancestrales qui poursuivent l’homme depuis les glaciers du temps. Gibelin salue ses amis avec frénésie et bientôt le flot des invités se tarit et il se retrouve de nouveau seul avec l’autre à qui personne n’a prêté la moindre attention. -- Vous êtes encore là ? Vous avez l’intention de passé la nuit sur ce perron ? -- Cela dépend de vous -- De moi ? -- Parfaitement ! Si vous me demandez de partir je partirai -- Vous partirez ! et pour aller où ? L’autre a un geste vague qui peut signifier : « j’irai n’importe où cela n’a aucune importance ». Gibelin a beau le dévisager cet homme ne lui dit rien et pourtant cette silhouette ne lui est pas tout à fait inconnue. -- J’ai l’impression de vous avoir déjà vu quelque part ! -- Assurément ! Nous nous sommes rencontrés plusieurs fois. -- Plusieurs fois ? Cela m’étonnerait ; je vous aurai reconnu. -- Pas forcément ! Les autres fois vous n’étiez pas directement concerné. On ne voit pas les choses de la même façon quand on n’est pas directement concerné. Gibelin secoue la cendre de son cigare qu’il a laissé s’éteindre : -- Du diable si je comprends quelque chose à vos propos. Je suppose que vous n’avez pas l’intention de m’accompagner chez mes amis ? -- Si vous m’invitez je vous suivrai bien volontiers. Mais en aurez vous le courage ? Ne préfèrerez vous pas me laisser partir ? -- Vous croyez me faire peur ? -- Il n’y aurait pas de honte à ça ! J’en ai effrayé bien d’autres. -- Et bien Monsieur sachez que moi vous ne m’effrayez pas du tout et pour vous le prouver je vous invite à m’accompagner chez mes amis. -- Etes vous certain de ne pas le regretter par la suite ? -- Je pourrais le regretter si vous ne saviez pas vous tenir dans le monde. Mais ce n’est pas le cas n’est-ce pas ? Allons ! Venez ! Joignant le geste à la parole Gibelin se dirige vers la porte d’entrée. Au moment de tirer la sonnette il se retourne vers son compagnon : -- Je ne vous ai pas demandé votre nom. Ce n’est pas que je tienne particulièrement à le connaître, mais il va bien falloir que je vous présente. -- Je m’appelle Tromal, Désiré Tromal -- Très bien Monsieur Tromal, quant à moi, mon nom est Gibelin. -- Je sais. -- Vous savez ? …Bah ! ….. Allons ! Il est grand temps que nous allions participer à cette petite fête avant qu’elle ne se termine sans nous. Tout le monde est là, agglutiné et caquetant autour d’un gigantesque buffet froid. Gibelin se dirige aussitôt en direction de Madame Lambert qui pérore au milieu d’un cercle de douairières attentives. -- Mon petit Gibelin, minaude-t-elle en l’apercevant, nous vous attendions avec impatience. Que diable restiez-vous faire en plein courant d’air sur le perron ? Gibelin lui baisa la main avant de répondre -- Permettez, très chère, que je vous présente Monsieur Tromal dont j’ai fait la connaissance dans des circonstances peu ordinaires dont je vous offrirai la primeur du récit pour me faire pardonner mon retard. -- Ah ! Mon cher ! Vous nous étonnerez toujours. Edmond ! Approchez donc que je vous présente la nouvelle trouvaille de notre ami Gibelin. Tandis que son mari fait plus ample connaissance avec Tromal, Madame Lambert attire Gibelin à l’écart. -- Allez mon petit Gibelin ! Ne me faite pas languir d’avantage ; racontez moi vite comment vous avez déniché ce fabuleux personnage. Gibelin particulièrement excité mange peu mais boit beaucoup, se dispersant d’un groupe à l’autre, racontant pour l’énième fois son histoire. A minuit il est passablement éméché et l’alcool le rend euphorique et intarissable. Les invités prennent congé les uns après les autres et il ne reste bientôt plus que les maîtres de maison. , Tromal et Gibelin ; ce dernier s’entretient avec Madame Lambert accompagnant son discourt de gestes désordonnés : -- La force du Destin, voyez-vous, c’est son incommunicabilité. Le Destin n’est pas aveugle, il est muet. -- Ecoutez ça Edmond ! Notre ami est déchaîné ce soir. Savez vous de quoi il m’entretient depuis plus d’une heure ? -- De sa dernière conquête féminine je suppose ; c’est un sujet sur lequel il ne tarit jamais. -- Vous n’y êtes pas du tout pour une fois. Figurez-vous que notre petit Gibelin est en train de me faire un cours de mythologie. -- Diable ! joli sujet mais je crains que nous n’ayons pas le temps nécessaire ce soir pour le mener à bien -- Vous avez raison mon cher, je suis un incorrigible bavard. Mais où sont donc passés vos invités ? Le rire cristallin de Madame Lambert résonna dans la tête de Gibelin comme un carillon : -- Vous étiez si passionné par votre démonstration que vous ne vous êtes même pas aperçu de leur départ. -- Je suis abominablement confus de vous avoir importuné aussi longtemps. Je crois avoir un peu trop abusé de la bouteille ce soir. D’ailleurs je me sens un peu barbouillé. -- Voulez vous que nous appelions un taxi ? -- Non ! je vous remercie de votre sollicitude, mais un peu d’air me fera le plus grand bien -- Je rentrerai également à pied, déclara Tromal, et je prendrai soin de notre ami. Dehors les rues sont encore plus sinistres. Les réverbères ont été éteints à minuit et une obscurité opaque, presque palpable, enveloppe la ville. Impossible de voir où l’on met les pieds. Gibelin et Tromal s’enfonce dans la nuit, tâtonnant, trébuchant, renversant les poubelles dans un bruit de ferraille assourdissant dans le silence oppressant de la nuit. Le vent a cessé, mais un ciel bas, lourd de gros nuages noirs, pèse sur la cité endormie. Gibelin sent monter la sourde angoisse indéfinissable qui lui a gâché le début de soirée. Et toujours ces quatre notes obsédantes qui lui trotte dans la tête depuis ce matin. -- Vous êtes bien aimable Monsieur de m’avoir accompagné jusqu’ici. Mais si nos chemins divergent ne vous sentez pas obligé de faire un détour pour m’être utile ; Je n’éprouverai aucune difficulté à rentrer seul chez moi. -- Je n’en doute pas. Mais mon chemin est devenu le vôtre. Gibelin commence à regretter de n’avoir pas pris de taxi. Les deux hommes se font face dans l’obscurité ; ils ne se voient pas mais il sent sur son visage le souffle glacé de son compagnon. Arrivé quai Pétri il perçoit les murmures de l’eau en contre bas. Un long frisson le parcourt des pieds à la tête. -- Que me voulez-vous ? -- Vraiment ! Vous n’avez pas deviné ? -- C’est à mon argent que vous en voulez ? -- Pas du tout ; vous n’y êtes absolument pas. Je vous aurai cru plus perspicace. -- Foutez moi la paix voulez vous ! Cessez de me suivre. -- Il est trop tard à présent ; c’est tout à l’heure qu’il fallait me laisser partir. Je vous ai pourtant prévenu. Ils poursuivent leur chemin en silence. Gibelin se sent de plus en plus fébrile ; de grosses gouttes de sueur froide inondent son front et dégoulinent le long du cou. Sa respiration se fait de plus en plus haletante, de plus en plus sifflante. Il a l’impression d’avoir un étau dans la poitrine et les tempes lui cognent comme des vagues le long de la jetée. -- C’est idiot, halète-t-il, nous sommes seuls dans la rue à une heure pas possible à tenir des propos abracadabrants. Et dire que je ne sais même pas qui vous êtes ! -- Mais si bien sur que vous savez qui je suis. Tout le monde sait qui je suis, mais personne ne fait le moindre effort pour le reconnaître. A la longue ça devient pénible. Gibelin a un rictus de douleur. Malgré le feu qui lui ronge la poitrine il se sent envahi par un froid polaire. Il lui faut faire des efforts considérables pour continuer à marcher et quand enfin il arrive devant chez lui il peut à peine respirer. Les dents serrées par la douleur laisse échapper l’air en un chuintement écorché. Il a la paume des mains moite. Il fouille dans sa poche à la recherche des clefs qu’il ne trouve pas. Il s’énerve. -- Désirez vous que je vous aide ? Il n’a même plus la force de répondre. Ses jambes flageolent et il doit s’appuyer au mur pour ne pas tomber. -- Je vous ai dit mon nom, vous en souvenez vous ? Il lui semble que sa vue se trouble, mais comme il fait noir il n’en n’est pas tout à fait sur. Tromal sort de la poche de son imperméable un morceau de craie et écrit son nom sur le trottoir, puis il prend le briquet de Gibelin pour éclairer le graffiti. Gibelin observe, le regard vide, le souffle rauque. Il lui semble que les lettres s’enflamment comme des feus-follets et illuminent les ténèbres. -- Vous ne voyez toujours pas ? Il secoue faiblement la tête. -- Allons ! Faites un effort. Il faut lire de droite à gauche, comme de l’hébreux. Gibelin remue les lèvres mais aucun son n’en sort. Son visage se crispe, les lèvres deviennent bleues. Il porte la main à la poitrine et s’écroule foudroyé sur le trottoir glacé. Tromal s’éloigne en fredonnant : -- Pom ! Pom ! Pom ! Pom ! FIN
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Vendredi 16 février 2007

DEUX MOIS A MOI

Trente ans ; trente ans que je n’étais pas venu dans cette ville, ma ville. Elle a tellement changé que je ne la reconnais plus. Moi aussi j’ai dû changer, mais les humains ne changent pas de la même façon. Avec le temps les humains se rident, se ratatinent, se courbent vers le sol. Les villes au contraire se lissent, s’enflent, se redressent. La mienne a vampirisé toute la campagne alentours, avalé les hameaux, rattrapé les gros bourgs qui ne se distinguent plus à présent que par un panneau de signalisation. Même au port où il paraissait impossible de s’étendre, elle a bouffé la mer. Seul le centre historique avec ses maisons moyenâgeuses à encorbellement est resté inchangé. Je remonte le boulevard Jean Moulin en direction de la rue de la Marne à l’angle de laquelle se trouve le « Lulu’s bar. Lulu qui avait une poitrine aussi imposante que celle de Lolo Ferrari, à ce détail près que celle de Lulu n’était pas siliconée ; c’était du vrai. Je me demande comment elle a supporté toutes ces années. Lulu n’avait pas son pareil pour lever le pigeon, le faire roucouler et le plumer sans l’égratigner. Tout un art. Sacrée Lulu ! Si ça se trouve je ne la reconnaîtrais même pas. Elle non plus ne me reconnaîtra sans doute pas. Au coin de la rue de la Marne il y a un nouveau carrefour. Ils ont rasé le « Lulu’s Bar » pour faciliter l’accès au boulevard Jean Moulin. C’est toujours comme ça, les maires jurent leurs grands dieux qu’ils font tout pour dissuader les gens de prendre leurs voitures pour se rendre en ville, mais ils leur en facilitent l’accès parce que, pour le budget communal, la voiture est un bon rendement. Entre le prix du stationnement et les P.V. les mairies s’y retrouvent. La politique c’est la faculté de promouvoir l’hypocrisie au niveau de l’art. Je ne saurai jamais si Lulu m’aurait reconnu. Me voilà désemparé. Avais-je vraiment besoin de revenir ? -- Un mois, deux mois, mais certainement pas plus.. Le ciel est gris, les rues sont sales, les immeubles sont laids. Je déambule sans but le long de rues que je ne reconnais pas. Cette ville qui m’a vu naître et qui a cajolé les plus belles années de ma vie, m’est devenue étrangère. La fatigue me prend, je m’assois sur un banc sous un abri-bus. Je me sens las et j’ai envie de vomir. Je monte dans le premier bus qui s’arrête sans connaître sa destination. Le bus est bondé ; je suis debout. A chaque arrêt des gens montent mais il me semble qu’il ne descend personne. Je suffoque. Sous l’aisselle coincée contre un poteau, je sens le colt qui m’enfonce les côtes. Le voyage est interminable. Je ne peux pas descendre, trop de gens agglutinés entre moi et la porte. Il faut attendre l’arrêt place de la mairie pour voir descendre la foule. Je trouve enfin une place assise. Le bus remonte vers le quartier Saint Marc et subitement me revient à l’esprit que la Toinette habitait dans le quartier ; rue Dixmude. Cette fois l’immeuble est toujours là. Un immeuble de quatre étages construits dans les années cinquante et qui porte son âge. Quatrième droite. Sur la boite aux lettres ce n’est pas le nom de la Toinette. Mais elle a très bien pu se marier et changer de nom. Je gravis l’escalier car il n’y a pas d’ascenseur. Dès le second étage je me sens mal et je dois m’asseoir sur le pallier. Enfin j’arrive au quatrième tout tremblant sur mes jambes. -- Un mois, deux mois, mais certainement pas plus Derrière la porte la radio fonctionne à fond. Je sonne une première fois mais rien ne se passe. Alors j’insiste et le son de la radio baisse. J’entends une voix rauque grommeler : -- Voilà ! voilà ! on arrive. La porte s’entrouvre. Ce n’est pas la Toinette. Elle est beaucoup trop jeune. Elle est en robe de chambre. Une grande rousse au visage grenelé avec des grands yeux délavés. Elle a une cigarette au bec. La robe de chambre est barbouillée de taches, les cheveux sont gras, la mine est renfrognée. Elle n’apprécie pas d’avoir été dérangée. -- Qu’est-ce vous voulez ? Je lui explique. Mais elle n’est ici que depuis deux ans. Elle n’a jamais entendu parler de la Toinette. Elle s’en fout complètement et ne comprend pas qu’on puisse venir l’emmerder comme ça pour un oui ou pour un non. Je m’en retourne dans la rue. Plus de Lulu, pas de Toinette. Et les autres ? où sont ils passés ? morts ou vivants ? Est-ce que ça a encore une importance ? Le Colt est là, dans son étui, sous l’aisselle. Je tâte avec la main pour me rassurer. Reste Célestine. Elle doit avoir un peu plus de quatre vingt ans si elle vit toujours. Elle saura peut être. Il y a un petit bar en face de l’immeuble de la rue Dixmude. Je commande un café. J’ai froid et je suis secoué de frissons. Le café ne parvient pas à me réchauffer. Je n’ai plus l’habitude de ce temps gris, de ces nuages bas. Un deuxième café ne me fait pas plus d’effet. -- Un mois, deux mois, mais certainement pas plus Je demande au patron de m’appeler un taxi. Il me facture l’appel deux Euros. Le taxi me conduit rue d’Aboukir où logeait jadis Célestine. Un coup d’oeil sur les boites aux lettres m’indique qu’elle habite toujours là. La chance va peut être enfin me sourire. Elle est bien là Célestine. Mais je ne l’aurais jamais reconnue si je l’avais croisée dans la rue. La dernière fois que je l’ai vue, elle descendait la rue Jean Jaurès vêtue d’un manteau en peau de léopard. Elle était grande, svelte, et malgré son âge (cinquante ans) elle avait une épaisse toison de cheveux noirs frisés. Aujourd’hui j’ai devant moi un être frêle, tout courbé vers le sol, un visage émacié, la tête penchée parsemée de quelques rares cheveux blancs. Elle ne me reconnaît pas. Mon nom ne lui dit rien. Les autres noms que je lui mentionne non plus. Célestine ne se souvient plus de rien si se n’est de sa plus tendre enfance. Elle se rappelle les noms de toutes ses camarades de classe quand elle était en dixième comme on disait alors. Elle se souvient même du nom et du prénom de la maîtresse. Elle me récite les poèmes qu’on lui a appris sur les bancs de la Communale : « le bonheur est dans le pré, cours-y vite », « donne-lui tout de même à boire lui dit mon père ». Mais pour le reste, la mémoire a foutu le camp. Une fois dehors je l’entend encore chanter de sa petite voix chevrotante : « Il était un p’tit homme Qui s’appelait Carabi guilleri ! Pas plus haut que trois pommes Carabi, guilleri…………. » Il ne me reste plus aucun espoir. J’aurais pu bien entendu me lancer à la recherche de Lulu, de Toinette et des autres. Mais cela aurait pris trop de temps. -- Un mois, deux mois, mais certainement pas plus C’était vraiment une idée stupide que d’être revenu ici. Je me dirige vers le port. La mer est grise et il y flottent toutes sortes de détritus qui se balancent au gré du clapot ; le ciel devient de plus en plus sombre. Je regrette le soleil tropical, les plages de sable blanc, la mangrove, les cases de pisé noyées sous le soleil. J’ai froid, je suis épuisé. Qu’est-ce qui a bien pu me pousser à revenir ? Si je les avais retrouvé, aurai-je eu le courage de les tuer tous, les uns après les autres ? Et pourquoi ? Existe-t-il encore une raison d’agir ? Tout cela en somme c’est la faute du Toubib. -- La tumeur est trop avancée ; elle couvre entièrement le foie. On ne peut plus opérer. Je vais vous prescrire des médicaments pour tenir le coup. Le choc. Terrible ! C’est d’une voix à peine audible que j’ai demandé : -- Combien de temps ? Il m’a répondu d’une voix sans âme, comme s’il s’adressait à ses étudiants et non à la personne qu’il venait de condamner : -- Un mois, deux mois, mais certainement pas plus C’est alors que j’ai décidé de revenir en France pour en finir avec le passé. Mais le temps m’est compté. Trop compté. Et puis quand il n’y a plus d’avenir, ou presque, existe-t-il encore un passé ? Je me suis dirigé vers les docks, dans ce coin retiré, engoncé entre deux bâtiments, que l’on appelait autrefois « le coin des amoureux ». C’est là que les enfants de treize ou quatorze ans, venaient embrasser leurs premières fiancées. Les premières gouttes de pluie commencent à tomber. Pas de cette pluie tropicale chaude et sensuelle ; non ! Un crachin poisseux et froid comme le marbre des tombes dans les cimetières. -- Deux mois ! Un mois ! Une heure ! Une minute ! Quelle importance ! J’ai appuyé le canon du Colt sur ma tempe et mon index a pressé la gâchette d’un coup sec, sans hésiter.

par Malcomrys publié dans : polars-aux-ides
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Jeudi 15 février 2007

MAUX DE TETES

 

Le corps fut découvert par des promeneurs dans la forêt du Cranou le dimanche des rameaux dans l’après midi. Il était allongé dans un fossé le long d’un talus. Ce qui frappa les gendarmes de la gendarmerie du Faou arrivés sur les lieux, se fut l’absence de tête. La tête avait été tranchée à hauteur du cou aussi nettement que par la guillotine. On organisa une vaste battue, mais en vain ; la tête ne fut pas retrouvée. La victime était un homme de quarante ans représentant de commerce de son état. Les journaux parlèrent de l’affaire pendant trois jours et puis plus rien ; l’actualité avait d’autres priorités. Fanch Glazic, journaliste pigiste à Ouest éclair continua néanmoins à s’intéresser à l’affaire qui avait été confiée par le Parquet de Quimper à la brigade de recherche de la gendarmerie. Le deuxième corps fut découvert le 28 mai dans la forêt du Huelgoat, plus précisément dans la clairière de la pierre branlante. Allongé contre un talus, il avait également la tête tranchée. Il s’agissait d’une femme de trente ans qui exerçait la profession de femme de ménage. Il ne faisait aucun doute que les deux affaires étaient liées. Ce deuxième meurtre avait attiré la presse régionale et les journalistes se bousculaient dans les locaux de la gendarmerie à la recherche d’informations. Le soir on en parla aux actualités sur France 3. Les gendarmes étaient à cran. Fanch Glazic quant à lui s’activait fiévreusement, interrogeant voisins, patrons de bistrot, braconniers, tueurs des abattoirs publics et privés, bûcherons, vagabonds ; mais il ne paraissait pas plus avancé que les gendarmes. Le troisième corps fut découvert le 22 Juin dans la forêt de Paimpont au lieudit l’enclos de la fée Viviane. La victime cette fois était une mineure de quinze ans. Toute la presse nationale parla de l’affaire qu’elle qualifia de meurtres en séries. Le Parquet décida d’enlever l’enquête à la gendarmerie pour la confier au SRPJ de Rennes. Cela n’arrangeait pas les affaires de Fanch qui avait de très bons contacts avec les gendarmes mais était brouillé avec le SRPJ à la suite d’un article peu amène qu’il avait publié l’an passé. L’été fut calme, les fonctionnaires de police étaient en nombre réduit compte tenu des congés et l’assassin semblait lui aussi être parti en vacances. Seul Fanch Glazic parcourait sans relâche les routes de Bretagne, retournant sur les lieux des crimes pour interroger les gens et tenter de trouver, sinon des indices, du moins matière à articles pour son journal. A cette période de creux dans l’information tout est bon à prendre. Le quatrième corps fut découvert le 29 septembre par des ramasseurs de champignons dans le bois de Prat Ar Raz à la périphérie de Quimper ; il s’agissait d’un retraité de la marine marchande. Cette fois l’opinion commença à s’affoler et les ministres de l’intérieur et de la justice firent savoir qu’ils entendaient avoir des résultats immédiatement. Le préfet s’agita car il tenait à conserver son poste et le directeur de la P.J. fit savoir qu’il pourrait y avoir des mutations dans l’air. Bref tout le monde était sur les dents. On fit venir de Paris un profileur pour aider la police dans ses investigation. Comme il n’y avait plus en France de coupeur de têtes officiel depuis l’abolition de la peine de mort Quelqu’un eut l’idée de faire contrôler l’attribution des visas pour les pays de l’Amérique Latine proches de l’Amazonie où sévissaient encore les fameux indiens réducteurs de têtes. Les enquêteurs enquêtaient, le profileur profilait et l’assassin courrait toujours. Ce fut un adepte du Jogging qui découvrit le cinquième corps dans les bois de Kéradennec à Quimper le 30 novembre par un petit matin bruineux. La femme avait soixante ans et travaillait comme secrétaire dans une entreprise quimpéroise. Quand on découvrit le sixième corps dans le bois de Kistinic le 24 décembre veille de Noël. Un immense rassemblement eut lieu à Quimper en signe de mécontentement. La presse fustigea la police et le préfet fut muté à Guéret. Fanch Glazic qui s’activait toujours par monts et par vaux, publiait un article par jour ou il rendait compte des étapes de son enquête. Il ne semblait pas avoir de résultat probant, mais tenait son public en haleine en échafaudant des théories sur le comportement du meurtrier. Somme toute il n’était ni pl