La dernière balle
CHAPITRE I
A l’instant précis où Milan appose sa signature au bas du rapport qu’il vient de terminer six heures sonnent au clocher de la
cathédrale et la femme de ménage entre dans le bureau. Milan range ses affaires, ferme l’armoire forte à clef et brouille le
code, enfile son manteau, glisse dans la poche droite le paquet entouré de papier Kraft qui se trouve sur une chaise, salue la
femme de ménage et sort.
Dehors il fait froid ; un froid sec et coupant qui ronge les poitrines, brûle les bronches et gerce les lèvres. Il fait nuit depuis
plus d’une heure déjà et les rues sont illuminées de guirlandes multicolores qui scintillent en myriades de feux follets. Les
vitrines des magasins étalent des pyramides de marchandises offertes aux chalands et l’on perçoit chez les passants cette
excitation électrique qui précède l’approche des fêtes de fin d’année.
La foule se presse sur les trottoirs, se bouscule sans aménité, s’interpelle, se coagule devant les vitrines et s’écoule dans les
rues avec la précipitation saccadée des films muets. Les hommes passent d’un pas rapide, les bras chargés de paquetscadeaux
derrière lesquels ils disparaissent. Les enfants, engoncés dans de lourds manteaux de drap, le cache nez remonté
jusqu’aux oreilles, se trémoussent d’impatience, crient, chahutent, tirent par la manche leurs mères qui papotent sur un coin
de trottoir, tracent de leurs doigts englués de confiserie des rayures grasses sur les vitrines des magasins et tentent d’attirer
l’attention des parents sur le jouet depuis longtemps convoité.
-- Mais cesse donc ! Tu vois bien que je parle avec madame Pichon.
Cette foule multicolore anime bruyamment la ville qui, sans elle, se serait assoupie, recroquevillée sous le poids des lourds
nuages gris.
Dans la vitrine du chocolatier trône une magnifique crèche à l’enfant Jésus en sucre roux posée sur une mer de chocolat noir.
Milan s’attarde un moment, pensif, le nez collé à la vitre, enveloppé dans une foule de souvenirs d’enfance, puis il s’éloigne à
regrets les mains bien au chaud dans les poches de son manteau et l’âme mélancolique embrumée de nostalgie. Il erre encore
quelques instants parmi ces inconnus en qui il pressent une chaleur et un réconfort qu’il ne retrouvera nulle part ailleurs.
*
Hélène est occupée à préparer le repas, cheveux tirés en arrière et retenus au sommet du crâne par un chignon serré, tablier à
carreaux ceint autour de la taille, les lèvres pincées, le regard vide. La viande cuit dans un gros chaudron bleu où l’eau
commence à frissonner. La vapeur se répand dans la pièce, perle sur les murs ripolinés de la cuisine, suinte aux vitres des
fenêtres et s’écoule en minces filets d’eau le long des plinthes. Des effluves poivrés mêlés à la fade odeur des poireaux
embaument la pièce.
Milan embrasse sa femme sur le front, se débarrasse de son manteau, enfile ses pantoufles, prend le journal qui traîne sur la
table et lance négligemment avant d’aller s’enfoncer dans un fauteuil du salon :
-- Comment ça va aujourd’hui ?
Tout en continuant à faire glisser entre ses doigts les épluchures torsadées des pommes de terre Hélène répond d’une voix
rauque :
-- Pourquoi voudrais-tu que ça aille mieux qu’hier !
Milan évite de répondre et se plonge dans la lecture du journal. Des bruits lui parviennent de la cuisine : casseroles qui
s’entrechoquent, eau du robinet qui jaillit à gros bouillon dans l’évier inox, claquement sec du couvercle posé avec force sur
le fait-tout, long sifflement aigu de l’autocuiseur. Tirant par petites bouffées sur sa pipe il envoie dans l’air surchauffé des
nuages bleutés qui vont patiner le plafond du salon. Il ne lit déjà plus ; il somnole perdu dans ses rêveries.
A huit heures précises on se met à table. C’est ainsi depuis vingt ans et il faudrait une catastrophe planétaire pour déroger à
cette habitude. ; Pendant le dîner on ne parle pas ; Hélène fait des mots croisés et Milan mange en silence. On ne perçoit
d’autres bruits que celui des couverts. Le repas rapidement expédié Milan regagne le salon et allume la télé tandis qu’Hélène
débarrasse la table et range la vaisselle dans le lave-vaisselle.
Les programmes de la soirée n’offrent rien de bien alléchant mais Milan s’astreint à regarder avec beaucoup de stoïcisme une
émission de télé réalité qui va certainement pulvériser l’audimat mais qui s’avère particulièrement débile. Il retarde l’heure
d’aller se coucher. Quand enfin il se décide à monter Hélène est déjà au lit, bourrée de somnifères. Il se déshabille sans bruit
dans le noir, se glisse dans les draps avec mille précautions pour ne pas déranger et embrasse doucement sa femme avent de
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se blottir dans son coin. Elle respire avec peine les poumons encombrés de la fumée des trois paquets de cigarettes
quotidiennes qu’elle fume à longueur de journée allongée sur son lit. Il commence à s’endormir lorsqu’il perçoit un léger
soupir ; un soupir si ténu que personne d’autre que lui ne l’aurait pu discerner.
-- Quelque chose qui ne va pas ?
-- Dors ! T’occupe pas de moi.
Milan hésite. Engager la conversation reviendra à provoquer une nuit blanche passée à ressasser toujours les mêmes litanies
stériles ; Mais ne rien dire, c’est abandonner Hélène seule avec ses angoisses et elle finira de toute façon par descendre à la
cuisine boire du café et fumer un énième paquet de cigarettes et cette seule pensée l’empêchera de dormir.
-- Dis moi au moins ce qui se passe !
-- Rien ! Il ne se passe jamais rien
Elle se retourne brusquement avant d’ajouter :
-- Tu le sais bien ce qui se passe ! J’en ai marre de cette vie de merde. Je m’ennuis à mourir.
La nuit sera blanche.
-- Fais un effort bon Dieu ! Secoue toi !
-- Fous moi la paix
Milan sait bien qu’il ne doit pas s’énerver ainsi, mais c’est plus fort que lui ; Il perd de plus en plus souvent patience.
-- Ca ne peut plus durer comme ça. Il faut faire quelque chose.
-- Je n’ai rien envie de faire
-- Merde !!!! Il doit bien y avoir une solution ?
Hélène allume le chevet, s’assied dans le lit et prend une cigarette
-- Je n’y peux rien mais la vie m’emmerde et je deviens un fardeau pour toi. Si j’étais morte tu serais débarrassé et moi je ne
souffrirai plus.
-- Qu’en sais-tu ?
-- Je ne crois en rien
-- Raison de plus pour profiter de la vie jusqu’au bout.
Hélène écrase sa cigarette à peine entamée.
-- Profiter de quoi ? Il n’y a rien à espérer dans cette vie de con.
Rester calme, ne pas s’énerver davantage, ne rien brusquer et surtout ne rien dire qui pourrait être interprété de travers.
-- Il y a toujours quelque chose à faire dans la vie.
-- Oui ! Les courses, le ménage, la cuisine, la vaisselle, tous les jours dimanche compris. C’est une éternelle et monotone
rengaine
C’est vrai, mais tout dans la vie n’est qu’un éternel recommencement. Le peintre utilise toujours les mêmes couleurs, le
musicien les mêmes notes, l’écrivain les mêmes lettres et pourtant c’est à chaque fois un tableau nouveau, une nouvelle
symphonie, un nouveau roman. Tout est toujours pareil et tout finit par être différent.
Hélène rejette les draps et sort du lit en maugréant. Elle enfile nerveusement sa robe de chambre et descend au rez-dechaussée.
Milan sait qu’il ne pourra pas dormir avant longtemps et comme il n’ose pas la laisser seule il descend la rejoindre.
Ils s’installent dans la cuisine et grignotent un morceau de poulet froid qu’Hélène a sorti du frigo. Ils mangent sans appétit et
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sans un mot. Le coeur n’y est pas. Milan préfère se taire que de risquer de déclencher une crise. Ils sont assis face à face mais
ils évitent de se regarder. Le temps s’écoule, interminable, tendu. Hélène allume une cigarette, range les restes de poulet au
frigo et remonte dans la chambre. Milan la retrouve assise dans le lit écrasant un mégot dans le cendrier.
-- Tu es donc si malheureuse ?
-- Je ne suis pas malheureuse, je m’ennuie ; je m’ennuie à mourir. Si j’avais une arme tiens….
C’est peut être le moment de franchir le pas se dit Milan, de tenter de créer un choc pour voir jusqu’où ira sa volonté
suicidaire. Avec une arme dans les mains osera-t-elle aller jusqu’au bout ?
-- Si tu y tiens tant que ça, dit-il d’une voix blanche, je peux te donner mon revolver.
Elle tourne calmement la tête vers lui et dit simplement :
-- Donne le !
Il se sent soudain mal à l’aise. Il est allé trop loin. Cette idée était complètement ridicule. Il le sent à présent et il prend peur.
-- Je plaisantais
Mais le ton sonne faux et Hélène ne s’y laisse pas prendre ; elle le toise d’un air méprisant et ses yeux d’ordinaire gris-bleu
virent au vert comme à chaque fois qu’elle est en colère.
-- Donne-moi ce revolver !
-- Je plaisantais je te dis ; tu sais bien qu’il ne quitte jamais mon bureau.
-- Tu mens ! Donne le moi.
-- Mais puisque je te dis……
Hélène s’est agrippée à lui et lui enfonce ses ongles dans la chair.
-- Donne le moi ! Tu m’entends !
Milan hésite. Il est allé trop loin, elle ne le lâchera plus. Il répond d’une voix sourde :
-- Je descends le chercher.
Il se lève, avance jusqu’à la porte et se retourne une dernière fois, hésitant :
-- Tu es certaine que…….
-- Dépêches-toi !
Il descend, fébrile, et sort de la poche de son manteau le paquet entouré de papier kraft. Il casse d’un coup sec la vieille ficelle
pourrie, prend l’arme d’une main, déloge le chargeur de l’autre, ôte les balles qu’il compte une par une (sept en tout) puis les
range dans la poche du manteau. Il jette un coup d’oeil dans le canon pour s’assurer qu’il ne reste aucune balle dedans et
remet le chargeur vide dans le magasin avant de remonter rejoindre Hélène qui l’attend en fumant une cigarette ; une de plus :
-- Tu en as mis du temps !
Sans répondre il lui tend le revolver d’une main tremblante.
Il est lourd ; Beaucoup plus lourd qu’Hélène ne se l’était imaginé. Elle le soupèse longuement, essaie plusieurs positions (le
coeur, la bouche, la tempe), examine l’oeil dubitatif le petit trou noir dans le canon et pose l’arme sur le lit. Milan se prend à
espérer. Face à la mort Hélène va reculer, elle n’osera pas se servir de l’arme, c’est ce qu’il avait espéré quand l’idée lui est
venue de tenter une thérapie de choc. Mais il déchante vite quand il voit sa femme reprendre le revolver ; il a beau savoir
l’arme vide il se sent mal à l’aise. Elle tient le pistolet à deux mains à bout de bras, ferme les yeux, vise le mur en face et
appuie sur la gâchette. Rien ne se passe. Elle se retourne vers Milan :
-- Ca ne marche pas !
-- C’est bien possible après tout, depuis le temps que personne ne s’en ai servi ! Et puis il n’a jamais été entretenu.
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-- Tu mens ! Il n’est pas chargé, c’est pour cela qu’il ne marche pas. Vas chercher les balles.
Le coeur de Milan se met à battre la chamade. Si Hélène trouve les balles Dieu sait ce qu’elle serait capable de faire. N’a-telle
pas voulu tirer dans le mur. Jamais il n’aurait dû amener l’arme chez lui, surtout avec les balles.
-- Regarde ! Le chargeur est en place. Si le revolver était vide il y aurait un trou dans la crosse.
-- Alors pourquoi il ne s’est rien passé quand j’ai appuyé sur la gâchette ?
-- Parce que tu n’as pas armé le chien. Tiens ! regarde
Milan tire le chien vers lui et tend l’arme à sa femme. Elle paraît douter encore :
-- Maintenant si je tire le coup partira ?
-- Bien sûr qu’il partira
Hélène pose le canon sur sa poitrine et tire déclenchant un petit bruit métallique
Milan transpire, une sueur froide et gluante lui coule le long de l’échine. Il ne l’aurait jamais cru capable d’accomplir ce
geste. S’il n’avait pas pris soin de retirer les balles quel désastre !
-- Tu te fous de moi !
-- Ca suffit maintenant, rends moi le revolver.
Hélène ne répond pas. Avec un effort qui lui arrache une grimace elle réarme le chien, porte le canon contre sa tempe
gauche, se tourne vers on mari, lui sourit et appuie sur la détente.
Un vacarme assourdissant déchire l’air tandis que le buste d’Hélène se trouve violemment projeté sur les genoux de Milan
qui, affolé, pousse un hurlement, saute hors du lit et contemple hébété le cadavre de sa femme qui gît dans une mare de sang
le visage à moitié arraché.
Il se précipite sur l’arme, l’enlève de la main d’Hélène en écartant l’un après l’autre les doigts qui s’étaient crispés dessus et
fait glisser le chargeur. Il est vide. C’est à n’y rien comprendre car en plus le canon est froid.
Atterré il prend sa femme dans ses bras, embrasse le pauvre visage défiguré, l’inonde de larmes, appelle Hélène, tente de
réchauffer ses mains en les serrant dans les siennes, mais rien n’y fait. Hélène est morte, irrémédiablement morte, tuée par
une balle tirée à bout portant. Alors, à cette évocation, un doute, un doute affreux s’empare de Milan. Il dévale l’escalier,
fouille dans les poches de son manteau, sort les balles, les compte, les recompte : Il y en a bien sept, les sept balles qu’il avait
retirées du chargeur.
-- Elles sont toutes là ! Toutes ! Je ne comprends pas ; ou alors c’est un cauchemar…. Oui c’est sûrement ça ! C’est un
affreux cauchemar, je vais me réveiller et alors tout sera éffacé et la vie reprendra comme avant.
La tête dans les mains, assis sur le plancher le dos appuyé au mur, il sanglote doucement en murmurant le nom d’Hélène.
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CHAPITRE II
La salle où se trouve Milan est étroite, sombre et poussiéreuse. Il y règne une odeur de vieilles paperasse et de moisissure. Le
mobilier sommaire et vieillot se compose d’une armoire métallique à clapets, de deux classeurs en bois aux fermetures en
accordéon, d’un bureau sans âge encombré de piles de dossiers épars et de deux chaises au cannage usés jusqu’à la corde.
Milan commence à trouver le temps long ; bientôt une heure que l’appariteur l’a introduit dans ce bureau et il n’a encore vu
personne. Il n’y a rien à faire pour tuer le temps. L’unique fenêtre donne sur un mur aveugle qui domine une courette
crasseuse où il ne se passe rien. Milan laisse errer son regard sur la tapisserie défraîchie qui pend par endroits en lambeaux
pathétiques.
Enfin la porte s’ouvre pour laisser le passage à un petit homme gras aux sourcils épais et bruns, aux yeux gris terriblement
vifs : Le commissaire Gossen. Il se dirige vers Milan et lui tend la main :
-- Veuillez m’excuser de vous avoir fait attendre, mon cher, mais un problème de planning à régler au dernier moment. Ah !
Vous en avez de la chance de ne pas avoir ce genre de contrainte. Avec du personnel réduit et les nombreuses missions
qui sont les nôtres, l’organisation des tours de garde et les astreintes sont un casse-tête permanent
Tandis qu’il s’adresse à Milan, le commissaire pousse une chaise devant son interlocuteur, l’invite à s’asseoir d’un geste de la
main, se glisse derrière son bureau et dépose trois ou quatre dossiers par terre pour dégager un espace libre.
-- Avant tout, mon cher, je ne sais comment vous exprimer ma compassion après le drame que vous vivez en ce moment.
Ah ! s’il n’y avait que moi……
Il balaie l’espace d’un geste circulaire de la main
-- Mais enfin ! C’est le procureur qui insiste. Il y a eu mort par balle, vous comprenez ? On m’a confié la charge de
déterminer la cause exacte du décès de votre épouse. Je ferai ce qu’il faut, croyez le bien, mon cher, pour agir discrètement
et avec le maximum de tact. Vous savez ce que c’est n’est-ce pas ? Ce n’est pas à vous que je vais apprendre le métier.
Milan le sent bien : Il ne bluffe pas Gossen, il est franchement ennuyé et s’il ne s’est pas dérobé c’est qu’il n’a vraiment pas
pu faire autrement. Les deux hommes se connaissent depuis longtemps car, bien que ne faisant pas partie de la même
administration, ils ont mené ensemble plusieurs enquêtes pendant lesquelles ils ont pu apprécier mutuellement leurs
compétences. Il en est résulté un profond respect réciproque.
Gossen recule son fauteuil, ouvre le tiroir de son bureau et sort un sac en plastique étiqueté contenant un revolver.
-- Vous reconnaissez cette arme ?
-- Je pense qu’il s’agit de la mienne
-- De la vôtre ?
-- Enfin ! C’est à dire que c’est une arme de service.
-- Je comprends mieux
Gossen pose l’arme sur le bureau et se gratte énergiquement la nuque, ce qui chez lui traduit un embarras ou de l’énervement.
-- Avez-vous pour habitude de l’amener chez vous ?
-- Non ! D’ailleurs depuis dix ans que j’occupe ce poste je ne m’en suis jamais servi. Ce revolver n’est jamais, avant l’autre
soir, sorti de l’armoire forte.
-- Alors pourquoi l’avoir amené chez vous justement avant-hier soir ?
De la cour monte le bruit lancinant d’un moteur que quelqu’un tente vainement de faire démarrer. Un coup de feu éclate ;
Milan sursaute. Le moteur vient enfin de se décider et ronfle bruyamment.
-- Je voulais…….
Milan cherche ses mots :
-- Je voulais…….. Comment dire ? …….. Je voulais tenter une expérience.
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-- Une expérience ! Quelle genre d’expérience ?
Milan est mal à l’aise ; Il se trémousse sur sa chaise espérant faciliter la réflexion. Ca lui avait paru évident pourtant, mais à
présent qu’il faut donner une explication, traduire concrètement la pensée, les mots justes ne viennent pas et plus rien ne
semble évident.
-- Ma femme….. Ma femme était victime d’une maladie morbide. Elle n’avait qu’une idée en tête, mourir.
-- Je vous en prie, mon cher, continuez
-- Hélène avait une idée fixe : elle ne parlait que de se tuer. Elle n’avait aucune occupation et passait des journées entières
allongée sur son lit à fumer cigarettes sur cigarettes. Elle en consommait plus de deux paquets par jour. Elle se bourrait de
cachets pour dormir et malgré cela passait des nuits blanches à ruminer des idées noires. Elle répétait sans cesse qu’elle avait
envie de mourir, qu’elle en avait marre de cette vie de merde. Je ne supportait plus de la voir souffrir ainsi. Alors l’idée m’est
venue de la mettre au pied du mur. J’étais certain qu’elle se dégonflerait et qu’elle n’accomplirait pas le geste fatal. J’espérais
ainsi lui démontrer qu’au fond d’elle-même elle tenait encore à la vie. C’est pour ça que j’ai amené le revolver chez moi.
-- Je vois…….. Une sorte de thérapie de choc en quelque sorte ?
-- C’est à peu près ça. Je ne pensais pas qu’elle irait jusqu’au bout.
Gossen sort de sa poche un grand mouchoir à carreaux blanc et bleu et s’éponge nerveusement la nuque.
-- Il fait chaud ici, ne trouvez-vous pas ?
Puis après avoir remis le mouchoir dans la poche de son veston :
-- Vous n’aviez pas envisagé ce risque ?
-- Quel risque ?
-- De voir votre épouse aller jusqu’au bout.
-- A vrai dire je n’y croyais pas, ce qui ne m’a pas empêché de prendre des précautions.
-- A quelles précautions faîtes-vous allusion ?
-- Avant de monter l’arme j’ai vidé le chargeur.
-- A quel moment exactement ?
-- Lorsque je suis redescendu chercher le revolver. J’ai vidé le chargeur et déposé les balles dans la poche de mon par-dessus.
Je me suis également assuré qu’il n’y avait aucune balle dans le canon. Quand je suis remonté l’arme était vide. J’en suis
tout à fait certain. J’ai compté et recompté trois fois les balles.
Gossen tourne et retourne entre ses doigts boudinés un vieux coupe papier en fer à la pointe émoussée et dont on a tordu la
lame, vraisemblablement en bricolant quelque chose.
-- Avez vous la certitude que l’arme était vide ?
-- Tout à fait ; Je n’ai pas l’ombre d’un doute.
-- Vous auriez pu ne pas vous en rendre compte. Vous n’avez pas, si mes souvenirs sont exacts, l’habitude de manipuler des
armes à feu.
-- Certes ! Mais je vous assure que celle ci était vide.
Gossen pose le coupe papier sur le bureau et fixe Milan droit dans les yeux :
-- Il vous est sans doute difficile de l’admettre mon cher, mais vous avez peut être commis une erreur. Selon le rapport
d’autopsie votre femme a reçu dans la tempe une balle tirée à bout portant. Il nous faut bien considérer que cette balle
venait de quelque part.
-- Cela reste incompréhensible. J’ai beau repasser dans ma mémoire chaque minute du drame, le mystère reste entier.
-- Je conçois votre désarroi, mais si vous voulez mon avis il ne peut s’agir que d’un stupide accident.
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-- Non ! Je suis certain que le revolver était vide, tout ce qu’il y a de plus vide.
Gossen se lève lentement en prenant appui sur le bord de son bureau.
-- Soit ! Si vous le voulez bien, mon cher, je vais prendre votre déposition. Vous savez ce que c’est ! Le procureur y tient. La
paperasserie ! Comme toujours dans l’administration impossible de s’en dépêtrer.
Il se dirige vers une petite table où trône une machine à écrire d’un autre âge et commence à taper, avec deux doigts et en
tirant la langue comme un écolier qui apprend à écrire.
*
La pièce où se trouve Milan n ‘a pas changé depuis l’autre jour si ce n’est que les dossiers ont retrouvé leur place sur le
bureau. Le vieux coupe-papier inutilisable traîne négligemment dans un cendrier de réclame.
« Comment peut-on travailler dans un tel bordel » songe Milan.
Comme la première fois on l’a laissé seul. Quand il s’est rendu au commissariat avant hier il pouvait encore penser qu’il
s’agissait d’une visite purement formelle. Gossen l’avait invité par téléphone à le retrouver à son bureau. Mais aujourd’hui
les choses ont pris une tournure plus officielle : Il a été convoqué par lettre recommandée avec avis de réception. Quelque
chose a changé qui ne présage rien de bon.
Enfin le commissaire arrive, lance un bonjour sec, désigne un siège de la main et s’installe derrière son bureau. Cette fois il
ne s’excuse même pas de s’être fait attendre. Il farfouille en silence parmi les dossiers épars sur le bureau et en saisit un sur
lequel Milan peut apercevoir son nom. Le commissaire est nerveux, transpire et se gratte la nuque tout en parcourant les
feuillets étalés devant lui. La chaleur de la pièce devient rapidement insupportable. Dehors il pleut ; Un crachin visqueux qui
colle à la vitre de la fenêtre et descend en larges traînées grasses dessinant des arabesques sur le carreau. Dans cet écran de
grisaille le mur d’en face paraît encore plus colossal.
« On dirait un mur de prison » se surprit à penser Milan.
Il se passe un long moment avant que le commissaire relève la tête :
-- De quel genre de maladie souffrait exactement votre femme ?
Le ton est impersonnel, sans âme. Il ne s’agit plus d’une conversation courtoise mais bel et bien d’un interrogatoire.
-- Il me semble vous l’avoir déjà expliqué.
Le policier se cabre et répond sèchement.
-- Mais encore ?
-- Elle avait une idée fixe : mourir. Elle y pensait nuit et jour ; elle ne pensait qu’à ça.
Dans la cour en contre-bas un chien aboie. Il fait presque nuit tant le ciel est gris, et pourtant il est à peine quinze heures. Les
gouttes de pluies glissent en silence le long de la vitre et quelque part, dans une autre pièce, une radio crépite.
-- A-t-elle consulté un spécialiste ?
-- Non ! C’est son médecin traitant qui la soignait. Il en avait l’habitude, depuis le temps que ça durait.
Le commissaire qui transpire beaucoup s’éponge le front avec son mouchoir à carreaux. Il se gratte la nuque tout en
éparpillant les feuillets du dossier. Il finit par trouver ce qu’il cherchait et y jette un rapide coup d’oeil avant de la reposer
devant lui.
-- D’après vos déclarations et les constatations du service il ne restait que sept balles. Or ce genre de chargeur peut contenir
huit balle. Quelle explication avez vous à me fournir concernant le projectile manquant ?
La tournure de cet entretien déplait de plus en plus à Milan. On le suspecte de quelque chose et tout dans l’attitude du policier
le laisse à penser.
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-- Je sais, mais quand j’ai pris mes fonctions il y a maintenant dix ans, il en manquait déjà une. Deux anciens collègues m’ont
raconté alors que mon prédécesseur s’en été servi un jour de fiesta pour tirer un lapin dans les clapiers jouxtant la cour du
restaurant où ils avaient pris un repas plus que raisonnablement arrosé.
-- Pouvez vous me donner les coordonnées de ces deux collègues ?
-- Je peux vous donner leurs noms, mais je ne sais pas où ils se trouvent. Ils ont fait valoir leur droit à la retraite depuis
plusieurs années et j’ignore l’endroit où ils demeurent. Je ne pourrais même pas vous dire s’ils sont encore en vie..
L’air est devenu de plus en plus irrespirable mais Milan n’ose pas tomber la veste. Dehors une brève éclaircie jette une clarté
jaunâtre sur le mur aveugle. La radio, entre plusieurs séries de grésillements, produit des onomatopées inaudibles. Quelqu’un
tousse dans le bureau contigu. L’immeuble est sonore, vétuste, poussiéreux et laid.
-- Pourquoi avoir attendu d’être chez vous pour vider l’arme ? Pourquoi ne pas l’avoir fait au bureau ? N’était-ce pas prendre
un risque supplémentaire en amenant les balles à votre domicile ?
-- Je n’ai pas pu faire autrement. J’avais un rapport urgent à terminer et la femme de ménage est arrivée sans que je me sois
rendu compte de l’heure. Ensuite il était trop tard ; Je ne pouvais quand même pas vider l’arme devant elle.
Le commissaire repousse son siège, se lève lourdement en se grattant la nuque à un point tel qu’il finit par s’écorcher et son
sang rougit le col de sa chemise. Il se dirige vers la fenêtre pour contempler rêveusement le ciel qui s’est de nouveau
obscurci.
-- Vous prétendez avoir vider le chargeur, constater qu’aucune balle ne subsistait dans le canon, et pourtant c’est une balle
provenant de votre revolver qui a tué votre femme. Il n’y a aucun doute la dessus, les expertises balistiques l’ont confirmé.
Il se tient debout devant Milan qui, assis sur le bord de sa chaise, transpire dans sa veste de velours qu’il n’a pas osé ôter. Il le
regarde fixement guettant la moindre réaction, puis il hoche la tête, se frotte la nuque avec son mouchoir à carreaux pour
éponger le sang, retourne s’asseoir avant d’ajouter d’un air pensif :
-- On ne trouve que vos empreintes sur l’arme.
-- Rien d’étonnant, répond Milan d’une voix mal assurée, je l’ai tellement manipulée.
-- Sans doute ! Sans doute ! Mais comment expliquez-vous qu’on y ai trouvé aucune empreinte de votre femme alors même
qu’elle est sensée avoir tenu le revolver dans ses mains ?
*
Milan relève le col de sa veste autour de son cou et l’y maintient bien serré. Le contraste entre la pièce surchauffée et la rue
humide et glaciale le fait frissonner et il regrette de ne pas avoir pris un manteau.
-- Manquerait plus que d’attraper la crève à présent.
Il avance d’un pas rapide afin de se réchauffer. Toutes ces questions l’ont passablement énervé. Que cherche-t-il à la fin ? Et
cette manie de vouloir à tout prix se servir d’une machine à écrire ! Il ne sait même pas s’en servir ; Il lui faut une éternité
pour écrire deux mots. A la main il irait dix fois plus vite et on gagnerait du temps. Cette attente tandis qu’il cherche les
lettres sur le clavier et que ça n’en finit pas ! Quelle barbe !
Il longe les murs pour tenter d’éviter les gouttes. Cette foutue pluie pénètre partout. Jamais encore il n’avait désiré avec
autant d’impatience de se retrouver chez lui.
C’est en se laissant tomber dans son fauteuil grelottant de froid et peut être même de fièvre, que ça lui revient soudain comme
une évidence. Cette chose impalpable qu’il a ressenti pendant l’interrogatoire et qu’il ne parvenait pas à définir surgit d’un
coup dans toute sa limpidité : Pas une seule fois Gossen ne lui a dit « mon cher ».
CHAPITRE III
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La voiture avance au pas. La circulation est complètement bouchée, tout le monde s’est donné rendez-vous en ville
aujourd’hui pour les ultimes emplettes du réveillon de ce soir. L’homme au volant garde son calme au milieu de cette cohue
bruyante et indisciplinée. Les piétons traversent n’importe où sans se soucier des passages cloutés, ils déambulent au milieu
de la chaussée tandis que les voitures s’engagent dans les carrefours sans être assurées de pouvoir franchir la ligne médiane et
bloquent la circulation rendant les feux de croisement parfaitement illusoires. Depuis une heure qu’ils sont partis ils n’ont pas
progressé de plus d’un kilomètres. Milan assis à côté du chauffeur s’impatiente :
---- Vous ne pourriez pas actionner votre gyrophare ?
L’autre hausse les épaules sans répondre.
Il a sonné à son domicile à quatorze heure, Milan finissait tout juste de déjeuner. Il s’est présenté sèchement :
-- Inspecteur de police Sinclair. Le commissaire Gossen désire vous rencontrer de nouveau.
-- Pour quelles raisons ?
-- J’ai pour ordre de vous conduire au commissariat. Le commissaire ne m’a pas fait de confidence.
La voiture est une vieille 305 noire banalisée. Elle n’a plus d’âge à force d’être vieille. Les sièges sont complètement
défoncés et très inconfortables. Sinclair est un grand escogriffe maigre à la silhouette Don Quichotesque affublée d’un nez
long et pointu. Les joues émaciées sont couperosées sans que l’on puisse deviner si la cause en est l’abus d’alcool ou le froid.
Les cheveux grisâtre sont rares et gras. Il est vêtu d’un complet veston de couleur grise et mâche continuellement des cachous
pour combattre une mauvaise haleine inhérente à des problèmes gastriques. Il est nanti d’un tempérament flegmatique que les
embouteillages ne parviennent pas à écorner.
Après deux jours de redoux le temps est redevenu glacial. Le chauffage de la voiture ne fonctionne plus depuis des lustres et
Milan est gelé jusqu’aux os. Dans le coin droit du pare-brise, par delà le mur de la caserne des Ursulines, au-dessus des toits,
on aperçoit comme un lampion en suspension entouré d’un halo. C’est le soleil voilé qui grelotte de froid à travers un voile
de nuages neigeux.
Il n’est guère bavard l’inspecteur de police Sinclair. Pas nerveux non plus d’ailleurs. Ce calme tranquille au milieu des
embouteillage est exaspérant.
-- Faites donc quelque chose Bon dieu ! On ne va pas passer la nuit ici.
Le policier prend un paquet de gitanes maïs dans la boite à gants et allume une cigarette, enfumant du même coup l’habitacle.
Il répond à Milan sans le regarder :
-- Vous savez en ce qui me concerne je suis de garde cette nuit. Alors ici, ailleurs ! Quelle importance.
-- Votre emploi du temps m’est indifférent. J’aimerai bien en finir au plus vite, je ne suis pas de garde cette nuit moi.
-- Qui sait ?
-- Oh ! Puis merde à la fin. Je vais me rendre au commissariat à pied. J’y serai avant vous.
L’inspecteur saisit d’une main ferme le bras de Milan
-- Je ne vous conseille pas d’essayer de sortir de la voiture Monsieur. J’ai ordre de vous conduire dans le bureau du
Commissaire Gossen et soyez certain que je le ferai quoi qu’il arrive.
Le ton est monocorde mais glacial. Le regard est tranchant. Il ne plaisante pas. Il relâche le bras de Milan, rallume sa gitane
qui s’était éteinte et profite d’un intervalle entre deux voitures pour se faufiler d’une dizaine de mètres au milieu du carrefour.
Soudain la radio crépite.
-- Autorité à Siméon.. Vous me recevez ?
Sinclair décroche le micro coincé sous la boite à gants
-- Siméon j’écoute
Un grésillement de poêle à frire et la voix nasillarde répond.
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La dernière balle
-- Qu’est-ce que vous foutez bordel ! le patron s’impatiente
-- Impossible d’aller plus vite , ça bouchonne de partout. Un vrai foutoir.
-- Ben démerdes-toi quand même, le boss n’a pas l’intention de passer le réveillon au bureau à cause de vous.
Le policier jette un regard méfiant à Milan avant de répondre :
-- Bien reçu autorité, on continue à pied.
Il raccroche le micro, ouvre la vitre, ce qui a pour effet de libérer l’habitacle de la fumée de cigarette et d’y faire pénétrer un
froid paralysant. Il attrape le gyrophare, le colle sur le toit et pour mieux encore se faire comprendre klaxonne à tue-tête. Il
parvient péniblement à garer la voiture sur un trottoir sous l’oeil agacé des passants. Il rabat le pare-soleil contre le pare-brise,
coupe le contact et s’adresse à Milan :
-- Pas de connerie surtout. Le patron a l’air aussi pressé que vous. On va continuer à pied jus qu’au commissariat.
Il plante la 305 au milieu du trottoir. Derrière le pare-brise, à la place du conducteur, on peut lire en gros caractères blancs sur
le fond noir du pare-soleil le mot : P O L I C E
Ils longent à pas pressés la rivière qui coul
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