Lundi 19 février 2007 1 19 /02 /Fév /2007 13:43
LE PROMENEUR DES BOULEVARDS La tempête fait rage depuis ce matin ; le vent hurle en se déchirant le long des fils téléphoniques et fait craquer les charpentes. D’énormes vagues écumantes viennent se fracasser sur la digue et les goélands affolés volent dans tous les sens. Au larges les navires surpris par la tempête se débattent au milieu d’un enfer liquide. En ville, le vent s’est approprié les rues étroites et les larges avenues faisant tourbillonner un ballet surréaliste de feuilles mortes, de papiers gras et de vieux journaux. Les poubelles renversées roulent le long des trottoirs. Une pluie grasse, rendue visqueuse par les embruns cingle les façades des immeubles et encrasse les vitres des fenêtres. De temps en temps, une silhouette floue courbée sous la bourrasque, avance à petits pas rapides, apparaissant et disparaissant dans un halo fantomatique. La lumière des réverbères vacille transformant les ruelles obscures en paysages mouvants aux contours indéterminés. Tout paraît irréel ; les formes sans épaisseurs comme des ombres en fuite se fondent les unes dans les autres, surgissent là où on ne les attendait point pour s’évaporer instantanément dans le rideau serré de la pluie. Tout se meut comme par magie dans cet univers éthéré, écrasé par les hurlements du vents que ponctuent par saccades les claquements secs d’un volet mal accroché. Vêtu d’un peignoir de satin bleu roi Gibelin noircit de son écriture arachnéenne les pages vierges d’un luxueux cahier gainé de cuir fauve et relié à l’ancienne sur lequel il épanche quotidiennement ses états d’âme de vieux célibataire. Assis le buste bien droit sur une chaise de cuir sombre, il suçote une pipe d’écume d’où s’échappe un nuage de fumée blanche qui répand dans la pièce une odeur de miel doucement épicée. Pêle-mêle sur le bureau, un pot à tabac en faïence de Giens, un cendrier en laiton débordant de cendre froide, une tasse à thé ornée d’un dragon crachant du feu et trois dictionnaires (un petit Larousse, le Littré et le Robert). Dans la cheminée une bûche de chêne brûle en craquant et les flammes se reflètent dans la vitre de la bibliothèque. Les épais murs de pierre et les lourds rideaux de velours cramoisis qui obstruent les fenêtres étouffent les bruits de la rue et il règne dans ce lieu un calme propice à la méditation. « La vie n’est qu’un regard lancinant que l’on pose sur son passé. La mort, l’occultation définitive de ce regard » Gibelin jette un rapide coup d’œil à sa montre, relit la dernière phrase qu’il vient d’écrire, ferme le cahier et le range dans le tiroir du bureau. Il tapote le fourneau de sa pipe sur le bord du cendrier et la fourre, toute chaude, dans sa poche, puis, d’un pas lent, il se dirige vers la fenêtre dont il écarte les lourdes tentures. Dehors la pluie a cessé mais le vent continue à pousser ses hurlements de spectre malade.. Le front collé à la vitre Gibelin observe la longue et triste perspective de la rue aux arbres secoués par la bourrasque, triste comme un tableau d’Utrillo. Il martèle la vitre embuée de ses longs doigts osseux en fredonnant les quatre premières notes de la cinquième symphonie de Beethoven. Il hésite. Les halos jaunâtre des réverbères tremblent sous les assauts du vent ; il fait nuit, une sale nuit de Décembre, gluante, oppressante, sans âme. Gibelin frissonne malgré la chaleur et le confort douillet de son cabinet de travail. -- Monsieur a sonné ? -- Oui Justin. Préparez ma tenue de soirée et sortez le manteau d’Astrakan ; il fait un temps de chien ce soir. -- Dois je appeler un taxi pour Monsieur ? -- Non ! je me rendrai à pied chez les Lambert ; ce n’est pas si loin et la marche me fera du bien. -- Bien Monsieur Tandis que Justin s’affaire dans le dressing room, Gibelin s’approche à nouveau de la fenêtre et observe un long moment la rue sombre balayée par le vent. Il ressent un certain malaise, quelque chose d’indéfinissable, une angoisse diffuse qui lui oppresse la poitrine. Agacé il s’écarte en fredonnant cet air qui lui trotte dans la tête depuis le matin. Dans la chambre Justin a étendu les vêtements sur le lit : -- Vos habits sont prêts Monsieur -- Merci Justin -- Monsieur n’a pas changé d’avis au sujet du taxi ? -- Non mon ami. Rien de tel qu’une petite marche dans l’air vif pour vous requinquer. -- Comme Monsieur voudra. Je souhaite à Monsieur une bonne soirée Le domestique sorti Gibelin se déshabille et se plante entièrement nu devant la psyché de la chambre à coucher. A cinquante ans il possède un corps d’athlète que biens des hommes de trente ans lui envieraient. Ce corps il l’entretient avec soin, pourchassant impitoyablement la moindre trace de graisse superflue. L’air satisfait il se tapote l’estomac du plat de la main. Et toujours ces quatre notes qui lui trottent dans la tête. Neuf heures sonnent au clocher de la cathédrale et le son du carillon lui parvient par ondes successives que le vents essaime par dessus les toits de la ville. Il doit s’y reprendre à trois fois pour lacer sa cravate. Ses mains tremblent sans raison et ses tremblement l’exaspèrent. Il enfile son habit, jette un dernier coup d’œil à la glace et semble satisfait. Il prend le lourd manteau d’Astrakan que Justin a déposé sur le dos d’un fauteuil, enfile ses gants et attrape au passage sa lourde canne au pommeau de bronze. Arrivé dans le hall il a une légère hésitation en passant devant le petit guéridon en bois de rose où se trouve le téléphone. Il hausse les épaules et ouvre la porte d’un geste brusque. A peine sur le trottoir il a le souffle coupé par le vent qui s’engouffre dans l’avenue et dont la violence manque le renverser. -- Foutu temps ! Il s’éloigne d’un pas rapide en faisant claquer ses talons ferrés sur le ciment. La rue est déserte tout entière habitée par le vent. Gibelin fait face en vieille culotte de peau qui en a vu d’autres : Courbé en avant, serrant d’une main le col de l’Astrakan tandis que l’autre, lestée de sa lourde canne, maintien fermement le gibus sur sa tête, il fonce tête baissée en essayant d’éviter les flaques. Malgré l’épais manteau le vent s’immisce sous la fourrure, traverse l’habit et la chemise en soie pour s’incruster en milliers de pointes glaciales par tous les pores de la peau avant de frigorifier les os. Il accélère le pas afin de se réchauffer, mais il ne parvient qu’à s’essouffler pestant chaque fois qu’il s’éclabousse dans une flaque d’eau que le faible halot de l’éclairage municipal ne lui permet pas de repérer à temps. Le souffle se fait court et il ressent une soudaine brûlure à la poitrine. Il doit ralentir pour reprendre sa respiration. Autour de lui les immeubles dressent leurs ombres opaques et vacillantes tandis que la lumière jaunâtre des réverbères se reflète sur des îlots d’asphalte luisant comme de lourds étangs glauques. La poitrine lui brûle de plus en plus et le malaise devient angoisse. Gibelin doit faire preuve de tout son sang froid pour dominer une peur panique qui le pousse à se précipiter en courant droit devant lui. Il revoit le petit meuble en bois de rose du couloir et son téléphone : « Monsieur n’a pas changé d’avis au sujet du taxi ? » Il se dit que s’il avait écouté Firmin il serait déjà chez les Lambert, bien au chaud, un verre de fine à la main, alors qu’il est là à se traîner sur le trottoir. Plus il avance, plus il lui semble que la nuit s’épaissit, devient plus impénétrable. Il peste après la municipalité et l’éclairage publique. Le vent lui fouette le visage, le froid lui glace les os. Il presse le pas pour atteindre la rue Mandel dont les immeubles font rempart contre le vent. Enfin un peu de répit. C’est à ce moment précis qu’il l’aperçoit. Elle se tient à une dizaine de mètres derrière lui sous un réverbère dont la pâle clarté lunaire lui fournit une sorte d’aura céleste. D’où vient cette silhouette à peine perceptible ? Elle semble avoir émergé subitement du trottoir. A moins qu’elle ne le suive depuis le pas de sa porte. Il sent sa présence dans son dos. Il se retourne : elle est là, tapie dans l’ombre. Enfin on ne distingue pas grand chose, mais il sait qu’elle est là. -- Foutaise ! Il se ressaisit. Ce n’est peut être après tout qu’un simple reflet, qu’une ombre projetée et déformée par le mauvais éclairage municipal. Il ralentit, dresse l’oreille, mais ne perçoit d’autre bruit que les hululements du vent. Il se promet d’écrire dès demain au maire pour lui faire part de son mécontentement concernant l’éclairage public. Parvenu au bout de la rue Mandel, Gibelin doit tourner à gauche vers le quai Pétri qui longe la rivière sur une centaine de mètres. Il en profite pour regarder derrière lui. Elle est toujours là, suffisamment éloignée pour que ses traits demeurent indéfinissables, mais suffisamment proche pour qu’on puisse l’apercevoir malgré le peu de clarté qui baigne la rue. Bien qu’il ne puisse distinguer les traits du visage et sans pouvoir expliquer pourquoi, Gibelin est persuadé qu’il s’agit d’un homme. Sans doute parce que la présence d’une femme dans la rue à cette heure et par le temps qu’il fait lui paraît improbable. Il ressent de nouveau cette douleur à la poitrine et sent monter cette angoisse qui lui glace le sang. Il s’agit d’une de ces angoisses qui ne sont si terribles que parce qu’elles sont inexplicables. Dans ces cas là la pensée galope et les pressentiments les plus effroyables s’imposent comme une réalité concrète. Gibelin s’efforce de raisonner rationnellement pour chasser de son esprit les angoissantes pensées qui l’assaillent. Depuis qu’il a tourné quai Pétri le vent souffle de nouveau de face et il marche péniblement, courbé sous les bourrasques. Tout à sa lutte contre le vent il n’a plus la force de se retourner mais il sent qu’elle est toujours là. Ce qui l’intrigue, ce qui lui paraît étonnant, c’est qu’elle ne fait rien pour dissimuler sa présence, comme si elle espérait tirer profit de la peur qu’elle pourrait inspirer. Elle ne se rapproche pas non plus, elle semble attendre un moment propice. Mais, se dit Gibelin, un moment propice pour quoi faire ? Pour l’attaquer ? Elle aurait eu cent fois l’occasion de le faire ; les rues sont désertes, les volets des maisons fermés ; il n’y a personne pour les voir. Alors qu’attend-t-elle ? Tout le long du quai Pétri il longe la rivière. L’eau coule en contre bas du quai, invisible. On entend les gargouillements des remous qui se forment contre les piliers des ponts et l’haleine fétide et glaciale de la rivière caresse le visage de Gibelin et le fait frissonner. Un coup de vent impromptu fait voler le gibus qui disparaît englouti par les ténèbres de la nuit. Il quitte le quai Pétri, franchit le pont Xavier Grall et pénètre rue Amiral Troude. Soudain ses jambes ne lui obéissent plus ; elles se mettent à courir de plus en plus vite et il s’essouffle à vouloir les suivre. Son cœur bat la chamade, ses lèvres desséchées se raidissent, son souffle lui brûle la gorge. En sueur malgré le froid il traverse en courant la rue Amiral Troude et se précipite, hors d’haleine, passage Choiseul, franchit en titubant l’arcade bordée de vitrines faiblement éclairées, trébuche sur le trottoir du boulevard Ney, se retourne espérant apercevoir une rue déserte. Mais elle est toujours là, à la même distance semble-t-il, nullement essoufflée, comme si elle glissait sans effort sur l’asphalte humide. Gibelin continue sa route le cœur battant et arrivé rue Dupleix, apercevant un porche profond, s’y précipite pour se mettre à l’abri dans le noir. Les muscles des cuisses et des mollets sont tétanisés et son mollet droit est si dur qu’il sent venir la crampe. Il respire avec peine et tend en vain l’oreille à l’écoute du moindre bruit. Il ne perçoit rien d’autre que les battements de son cœur et le bouillonnement du sang à la hauteur des tempes. Plusieurs minutes sont nécessaires pour calmer ce tumulte. Lorsqu’il peut enfin discerner les bruits de la rue, c’est en vain qu’il les sollicite : pas le moindre bruit, le vent lui même a cesser de gémir. Il règne alentour un silence absolu, sidéral, comme si l’autre, quelque part là bas, avait imposé à l’univers un silence sépulcral. Gibelin n’entend même plus battre son cœur. Il se tasse contre la porte cochère, épuisé, abruti, inquiet comme un animal pressentant un séisme. Mais le temps passe et rien ne se produit ; la nuit elle même semble stratifiée. Rassemblant tout son courage il penche hors du porche un visage blême. La rue est déserte ; elle a disparue, comme le vent, comme la pluie, comme les bruits, comme toute forme de vie. Flageolant, le pas mal assuré, il sort de sa cachette et reprend son chemin la tête vide. Il se retourne sans cesse s’attendant à tout instant à la voir surgir quelque part derrière lui. Mais rien n’apparaît et il atteint avec soulagement la rue Blanqui où habitent les Lambert. Et enfin c’est le havre, le salut : l’impressionnant perron éclairé de mille feux. Gibelin se sent revivre, envahi d’une irrésistible joie organique, une sorte de résurrection. Il retrouve instantanément tout son aplomb et se demande s’il n’a pas été victime d’une hallucination et sa frayeur passée lui paraît ridicule. La proximité de ses amis le rassure comme rassure la bête égarée le troupeau qu’elle vient de retrouver. Arrivé en haut du perron il se retourne une dernière fois avant de sonner pour chasser définitivement de son esprit les relents de ce cauchemar éveillé. Elle est là, toujours à la même distance, placide, nullement gênée. Gibelin se tient droit en homme décidé qui ne craint ni Dieu ni diable. L’autre s’approche, hésite un court instant et gravit à son tour les marches du perron. C’est un homme d’une cinquantaine d’années dont le visage émacié est séparé en deux parties parfaitement symétriques par un long nez osseux. Deux lèvres minces et exangue tranchent à peine sur la pâleur de la peau parcheminée du visage. Il est grand, maigre et porte un imperméable mastic qui lui descend jusqu’aux chevilles. Arrivé à la hauteur de Gibelin il sort de la poche de son imper un étui à cigares en métal doré le tend à Gibelin qui hésite et finit par prendre un Havane. -- Auriez vous du feu s’il vous plait ? D’une main mal assurée il tend la flamme vacillante de son briquet. Ils tirent en silence quelques bouffées. -- Avez-vous remarqué comme le vent est tombé tout d’un coup ? Gibelin marmonne quelques mots indistincts en arpentant nerveusement le perron, puis soudain fixant son interlocuteur : -- Vous me suiviez n’est-ce pas ? -- Bien entendu Il reprend son va et vient l’air songeur. De nouveau cet étrange malaise confus. Certes il ne s’agit plus de la peur panique de tout à l’heure, mais un sentiment indéfini d’un danger imminent. -- Ce n’est tout de même pas pour me demander du feu que vous m’avez suivi jusqu’ici ? -- Cela va de soi. -- Alors pourquoi ? Il a un sourire navré -- Parce qu’il le fallait voyons ! -- Vous voulez dire que c’est une obligation ? -- Vous devez comprendre ! votre tour est venu Gibelin se sent de plus en plus oppressé. Une grosse limousine noire s’arrête devant le seuil. Un couple descend qui vient saluer Gibelin tandis que le chauffeur gare l’imposante voiture le long du trottoir. Puis c’est au tour de la Chrysler bleue des Evrard qui stoppe brutalement dans un crissement de pneus. Pendant quelques instants c’est le balai incessant des invités des Lambert qu’une noria de voitures de luxes déverse à flot continu sur le trottoir. Entouré de tous ces gens qu’il connaît parfaitement Gibelin se sent rassuré par la présence du clan. Ce brouhaha de voix familières et amies lui procure un bien être et une joie organique. Il suffit souvent d’une présence amie pour chasser les phobies ancestrales qui poursuivent l’homme depuis les glaciers du temps. Gibelin salue ses amis avec frénésie et bientôt le flot des invités se tarit et il se retrouve de nouveau seul avec l’autre à qui personne n’a prêté la moindre attention. -- Vous êtes encore là ? Vous avez l’intention de passé la nuit sur ce perron ? -- Cela dépend de vous -- De moi ? -- Parfaitement ! Si vous me demandez de partir je partirai -- Vous partirez ! et pour aller où ? L’autre a un geste vague qui peut signifier : « j’irai n’importe où cela n’a aucune importance ». Gibelin a beau le dévisager cet homme ne lui dit rien et pourtant cette silhouette ne lui est pas tout à fait inconnue. -- J’ai l’impression de vous avoir déjà vu quelque part ! -- Assurément ! Nous nous sommes rencontrés plusieurs fois. -- Plusieurs fois ? Cela m’étonnerait ; je vous aurai reconnu. -- Pas forcément ! Les autres fois vous n’étiez pas directement concerné. On ne voit pas les choses de la même façon quand on n’est pas directement concerné. Gibelin secoue la cendre de son cigare qu’il a laissé s’éteindre : -- Du diable si je comprends quelque chose à vos propos. Je suppose que vous n’avez pas l’intention de m’accompagner chez mes amis ? -- Si vous m’invitez je vous suivrai bien volontiers. Mais en aurez vous le courage ? Ne préfèrerez vous pas me laisser partir ? -- Vous croyez me faire peur ? -- Il n’y aurait pas de honte à ça ! J’en ai effrayé bien d’autres. -- Et bien Monsieur sachez que moi vous ne m’effrayez pas du tout et pour vous le prouver je vous invite à m’accompagner chez mes amis. -- Etes vous certain de ne pas le regretter par la suite ? -- Je pourrais le regretter si vous ne saviez pas vous tenir dans le monde. Mais ce n’est pas le cas n’est-ce pas ? Allons ! Venez ! Joignant le geste à la parole Gibelin se dirige vers la porte d’entrée. Au moment de tirer la sonnette il se retourne vers son compagnon : -- Je ne vous ai pas demandé votre nom. Ce n’est pas que je tienne particulièrement à le connaître, mais il va bien falloir que je vous présente. -- Je m’appelle Tromal, Désiré Tromal -- Très bien Monsieur Tromal, quant à moi, mon nom est Gibelin. -- Je sais. -- Vous savez ? …Bah ! ….. Allons ! Il est grand temps que nous allions participer à cette petite fête avant qu’elle ne se termine sans nous. Tout le monde est là, agglutiné et caquetant autour d’un gigantesque buffet froid. Gibelin se dirige aussitôt en direction de Madame Lambert qui pérore au milieu d’un cercle de douairières attentives. -- Mon petit Gibelin, minaude-t-elle en l’apercevant, nous vous attendions avec impatience. Que diable restiez-vous faire en plein courant d’air sur le perron ? Gibelin lui baisa la main avant de répondre -- Permettez, très chère, que je vous présente Monsieur Tromal dont j’ai fait la connaissance dans des circonstances peu ordinaires dont je vous offrirai la primeur du récit pour me faire pardonner mon retard. -- Ah ! Mon cher ! Vous nous étonnerez toujours. Edmond ! Approchez donc que je vous présente la nouvelle trouvaille de notre ami Gibelin. Tandis que son mari fait plus ample connaissance avec Tromal, Madame Lambert attire Gibelin à l’écart. -- Allez mon petit Gibelin ! Ne me faite pas languir d’avantage ; racontez moi vite comment vous avez déniché ce fabuleux personnage. Gibelin particulièrement excité mange peu mais boit beaucoup, se dispersant d’un groupe à l’autre, racontant pour l’énième fois son histoire. A minuit il est passablement éméché et l’alcool le rend euphorique et intarissable. Les invités prennent congé les uns après les autres et il ne reste bientôt plus que les maîtres de maison. , Tromal et Gibelin ; ce dernier s’entretient avec Madame Lambert accompagnant son discourt de gestes désordonnés : -- La force du Destin, voyez-vous, c’est son incommunicabilité. Le Destin n’est pas aveugle, il est muet. -- Ecoutez ça Edmond ! Notre ami est déchaîné ce soir. Savez vous de quoi il m’entretient depuis plus d’une heure ? -- De sa dernière conquête féminine je suppose ; c’est un sujet sur lequel il ne tarit jamais. -- Vous n’y êtes pas du tout pour une fois. Figurez-vous que notre petit Gibelin est en train de me faire un cours de mythologie. -- Diable ! joli sujet mais je crains que nous n’ayons pas le temps nécessaire ce soir pour le mener à bien -- Vous avez raison mon cher, je suis un incorrigible bavard. Mais où sont donc passés vos invités ? Le rire cristallin de Madame Lambert résonna dans la tête de Gibelin comme un carillon : -- Vous étiez si passionné par votre démonstration que vous ne vous êtes même pas aperçu de leur départ. -- Je suis abominablement confus de vous avoir importuné aussi longtemps. Je crois avoir un peu trop abusé de la bouteille ce soir. D’ailleurs je me sens un peu barbouillé. -- Voulez vous que nous appelions un taxi ? -- Non ! je vous remercie de votre sollicitude, mais un peu d’air me fera le plus grand bien -- Je rentrerai également à pied, déclara Tromal, et je prendrai soin de notre ami. Dehors les rues sont encore plus sinistres. Les réverbères ont été éteints à minuit et une obscurité opaque, presque palpable, enveloppe la ville. Impossible de voir où l’on met les pieds. Gibelin et Tromal s’enfonce dans la nuit, tâtonnant, trébuchant, renversant les poubelles dans un bruit de ferraille assourdissant dans le silence oppressant de la nuit. Le vent a cessé, mais un ciel bas, lourd de gros nuages noirs, pèse sur la cité endormie. Gibelin sent monter la sourde angoisse indéfinissable qui lui a gâché le début de soirée. Et toujours ces quatre notes obsédantes qui lui trotte dans la tête depuis ce matin. -- Vous êtes bien aimable Monsieur de m’avoir accompagné jusqu’ici. Mais si nos chemins divergent ne vous sentez pas obligé de faire un détour pour m’être utile ; Je n’éprouverai aucune difficulté à rentrer seul chez moi. -- Je n’en doute pas. Mais mon chemin est devenu le vôtre. Gibelin commence à regretter de n’avoir pas pris de taxi. Les deux hommes se font face dans l’obscurité ; ils ne se voient pas mais il sent sur son visage le souffle glacé de son compagnon. Arrivé quai Pétri il perçoit les murmures de l’eau en contre bas. Un long frisson le parcourt des pieds à la tête. -- Que me voulez-vous ? -- Vraiment ! Vous n’avez pas deviné ? -- C’est à mon argent que vous en voulez ? -- Pas du tout ; vous n’y êtes absolument pas. Je vous aurai cru plus perspicace. -- Foutez moi la paix voulez vous ! Cessez de me suivre. -- Il est trop tard à présent ; c’est tout à l’heure qu’il fallait me laisser partir. Je vous ai pourtant prévenu. Ils poursuivent leur chemin en silence. Gibelin se sent de plus en plus fébrile ; de grosses gouttes de sueur froide inondent son front et dégoulinent le long du cou. Sa respiration se fait de plus en plus haletante, de plus en plus sifflante. Il a l’impression d’avoir un étau dans la poitrine et les tempes lui cognent comme des vagues le long de la jetée. -- C’est idiot, halète-t-il, nous sommes seuls dans la rue à une heure pas possible à tenir des propos abracadabrants. Et dire que je ne sais même pas qui vous êtes ! -- Mais si bien sur que vous savez qui je suis. Tout le monde sait qui je suis, mais personne ne fait le moindre effort pour le reconnaître. A la longue ça devient pénible. Gibelin a un rictus de douleur. Malgré le feu qui lui ronge la poitrine il se sent envahi par un froid polaire. Il lui faut faire des efforts considérables pour continuer à marcher et quand enfin il arrive devant chez lui il peut à peine respirer. Les dents serrées par la douleur laisse échapper l’air en un chuintement écorché. Il a la paume des mains moite. Il fouille dans sa poche à la recherche des clefs qu’il ne trouve pas. Il s’énerve. -- Désirez vous que je vous aide ? Il n’a même plus la force de répondre. Ses jambes flageolent et il doit s’appuyer au mur pour ne pas tomber. -- Je vous ai dit mon nom, vous en souvenez vous ? Il lui semble que sa vue se trouble, mais comme il fait noir il n’en n’est pas tout à fait sur. Tromal sort de la poche de son imperméable un morceau de craie et écrit son nom sur le trottoir, puis il prend le briquet de Gibelin pour éclairer le graffiti. Gibelin observe, le regard vide, le souffle rauque. Il lui semble que les lettres s’enflamment comme des feus-follets et illuminent les ténèbres. -- Vous ne voyez toujours pas ? Il secoue faiblement la tête. -- Allons ! Faites un effort. Il faut lire de droite à gauche, comme de l’hébreux. Gibelin remue les lèvres mais aucun son n’en sort. Son visage se crispe, les lèvres deviennent bleues. Il porte la main à la poitrine et s’écroule foudroyé sur le trottoir glacé. Tromal s’éloigne en fredonnant : -- Pom ! Pom ! Pom ! Pom ! FIN
Par Malcomrys - Publié dans : polars-aux-ides
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Vendredi 16 février 2007 5 16 /02 /Fév /2007 12:29

DEUX MOIS A MOI

Trente ans ; trente ans que je n’étais pas venu dans cette ville, ma ville. Elle a tellement changé que je ne la reconnais plus. Moi aussi j’ai dû changer, mais les humains ne changent pas de la même façon. Avec le temps les humains se rident, se ratatinent, se courbent vers le sol. Les villes au contraire se lissent, s’enflent, se redressent. La mienne a vampirisé toute la campagne alentours, avalé les hameaux, rattrapé les gros bourgs qui ne se distinguent plus à présent que par un panneau de signalisation. Même au port où il paraissait impossible de s’étendre, elle a bouffé la mer. Seul le centre historique avec ses maisons moyenâgeuses à encorbellement est resté inchangé. Je remonte le boulevard Jean Moulin en direction de la rue de la Marne à l’angle de laquelle se trouve le « Lulu’s bar. Lulu qui avait une poitrine aussi imposante que celle de Lolo Ferrari, à ce détail près que celle de Lulu n’était pas siliconée ; c’était du vrai. Je me demande comment elle a supporté toutes ces années. Lulu n’avait pas son pareil pour lever le pigeon, le faire roucouler et le plumer sans l’égratigner. Tout un art. Sacrée Lulu ! Si ça se trouve je ne la reconnaîtrais même pas. Elle non plus ne me reconnaîtra sans doute pas. Au coin de la rue de la Marne il y a un nouveau carrefour. Ils ont rasé le « Lulu’s Bar » pour faciliter l’accès au boulevard Jean Moulin. C’est toujours comme ça, les maires jurent leurs grands dieux qu’ils font tout pour dissuader les gens de prendre leurs voitures pour se rendre en ville, mais ils leur en facilitent l’accès parce que, pour le budget communal, la voiture est un bon rendement. Entre le prix du stationnement et les P.V. les mairies s’y retrouvent. La politique c’est la faculté de promouvoir l’hypocrisie au niveau de l’art. Je ne saurai jamais si Lulu m’aurait reconnu. Me voilà désemparé. Avais-je vraiment besoin de revenir ? -- Un mois, deux mois, mais certainement pas plus.. Le ciel est gris, les rues sont sales, les immeubles sont laids. Je déambule sans but le long de rues que je ne reconnais pas. Cette ville qui m’a vu naître et qui a cajolé les plus belles années de ma vie, m’est devenue étrangère. La fatigue me prend, je m’assois sur un banc sous un abri-bus. Je me sens las et j’ai envie de vomir. Je monte dans le premier bus qui s’arrête sans connaître sa destination. Le bus est bondé ; je suis debout. A chaque arrêt des gens montent mais il me semble qu’il ne descend personne. Je suffoque. Sous l’aisselle coincée contre un poteau, je sens le colt qui m’enfonce les côtes. Le voyage est interminable. Je ne peux pas descendre, trop de gens agglutinés entre moi et la porte. Il faut attendre l’arrêt place de la mairie pour voir descendre la foule. Je trouve enfin une place assise. Le bus remonte vers le quartier Saint Marc et subitement me revient à l’esprit que la Toinette habitait dans le quartier ; rue Dixmude. Cette fois l’immeuble est toujours là. Un immeuble de quatre étages construits dans les années cinquante et qui porte son âge. Quatrième droite. Sur la boite aux lettres ce n’est pas le nom de la Toinette. Mais elle a très bien pu se marier et changer de nom. Je gravis l’escalier car il n’y a pas d’ascenseur. Dès le second étage je me sens mal et je dois m’asseoir sur le pallier. Enfin j’arrive au quatrième tout tremblant sur mes jambes. -- Un mois, deux mois, mais certainement pas plus Derrière la porte la radio fonctionne à fond. Je sonne une première fois mais rien ne se passe. Alors j’insiste et le son de la radio baisse. J’entends une voix rauque grommeler : -- Voilà ! voilà ! on arrive. La porte s’entrouvre. Ce n’est pas la Toinette. Elle est beaucoup trop jeune. Elle est en robe de chambre. Une grande rousse au visage grenelé avec des grands yeux délavés. Elle a une cigarette au bec. La robe de chambre est barbouillée de taches, les cheveux sont gras, la mine est renfrognée. Elle n’apprécie pas d’avoir été dérangée. -- Qu’est-ce vous voulez ? Je lui explique. Mais elle n’est ici que depuis deux ans. Elle n’a jamais entendu parler de la Toinette. Elle s’en fout complètement et ne comprend pas qu’on puisse venir l’emmerder comme ça pour un oui ou pour un non. Je m’en retourne dans la rue. Plus de Lulu, pas de Toinette. Et les autres ? où sont ils passés ? morts ou vivants ? Est-ce que ça a encore une importance ? Le Colt est là, dans son étui, sous l’aisselle. Je tâte avec la main pour me rassurer. Reste Célestine. Elle doit avoir un peu plus de quatre vingt ans si elle vit toujours. Elle saura peut être. Il y a un petit bar en face de l’immeuble de la rue Dixmude. Je commande un café. J’ai froid et je suis secoué de frissons. Le café ne parvient pas à me réchauffer. Je n’ai plus l’habitude de ce temps gris, de ces nuages bas. Un deuxième café ne me fait pas plus d’effet. -- Un mois, deux mois, mais certainement pas plus Je demande au patron de m’appeler un taxi. Il me facture l’appel deux Euros. Le taxi me conduit rue d’Aboukir où logeait jadis Célestine. Un coup d’oeil sur les boites aux lettres m’indique qu’elle habite toujours là. La chance va peut être enfin me sourire. Elle est bien là Célestine. Mais je ne l’aurais jamais reconnue si je l’avais croisée dans la rue. La dernière fois que je l’ai vue, elle descendait la rue Jean Jaurès vêtue d’un manteau en peau de léopard. Elle était grande, svelte, et malgré son âge (cinquante ans) elle avait une épaisse toison de cheveux noirs frisés. Aujourd’hui j’ai devant moi un être frêle, tout courbé vers le sol, un visage émacié, la tête penchée parsemée de quelques rares cheveux blancs. Elle ne me reconnaît pas. Mon nom ne lui dit rien. Les autres noms que je lui mentionne non plus. Célestine ne se souvient plus de rien si se n’est de sa plus tendre enfance. Elle se rappelle les noms de toutes ses camarades de classe quand elle était en dixième comme on disait alors. Elle se souvient même du nom et du prénom de la maîtresse. Elle me récite les poèmes qu’on lui a appris sur les bancs de la Communale : « le bonheur est dans le pré, cours-y vite », « donne-lui tout de même à boire lui dit mon père ». Mais pour le reste, la mémoire a foutu le camp. Une fois dehors je l’entend encore chanter de sa petite voix chevrotante : « Il était un p’tit homme Qui s’appelait Carabi guilleri ! Pas plus haut que trois pommes Carabi, guilleri…………. » Il ne me reste plus aucun espoir. J’aurais pu bien entendu me lancer à la recherche de Lulu, de Toinette et des autres. Mais cela aurait pris trop de temps. -- Un mois, deux mois, mais certainement pas plus C’était vraiment une idée stupide que d’être revenu ici. Je me dirige vers le port. La mer est grise et il y flottent toutes sortes de détritus qui se balancent au gré du clapot ; le ciel devient de plus en plus sombre. Je regrette le soleil tropical, les plages de sable blanc, la mangrove, les cases de pisé noyées sous le soleil. J’ai froid, je suis épuisé. Qu’est-ce qui a bien pu me pousser à revenir ? Si je les avais retrouvé, aurai-je eu le courage de les tuer tous, les uns après les autres ? Et pourquoi ? Existe-t-il encore une raison d’agir ? Tout cela en somme c’est la faute du Toubib. -- La tumeur est trop avancée ; elle couvre entièrement le foie. On ne peut plus opérer. Je vais vous prescrire des médicaments pour tenir le coup. Le choc. Terrible ! C’est d’une voix à peine audible que j’ai demandé : -- Combien de temps ? Il m’a répondu d’une voix sans âme, comme s’il s’adressait à ses étudiants et non à la personne qu’il venait de condamner : -- Un mois, deux mois, mais certainement pas plus C’est alors que j’ai décidé de revenir en France pour en finir avec le passé. Mais le temps m’est compté. Trop compté. Et puis quand il n’y a plus d’avenir, ou presque, existe-t-il encore un passé ? Je me suis dirigé vers les docks, dans ce coin retiré, engoncé entre deux bâtiments, que l’on appelait autrefois « le coin des amoureux ». C’est là que les enfants de treize ou quatorze ans, venaient embrasser leurs premières fiancées. Les premières gouttes de pluie commencent à tomber. Pas de cette pluie tropicale chaude et sensuelle ; non ! Un crachin poisseux et froid comme le marbre des tombes dans les cimetières. -- Deux mois ! Un mois ! Une heure ! Une minute ! Quelle importance ! J’ai appuyé le canon du Colt sur ma tempe et mon index a pressé la gâchette d’un coup sec, sans hésiter.

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Jeudi 15 février 2007 4 15 /02 /Fév /2007 16:26

MAUX DE TETES

 

Le corps fut découvert par des promeneurs dans la forêt du Cranou le dimanche des rameaux dans l’après midi. Il était allongé dans un fossé le long d’un talus. Ce qui frappa les gendarmes de la gendarmerie du Faou arrivés sur les lieux, se fut l’absence de tête. La tête avait été tranchée à hauteur du cou aussi nettement que par la guillotine. On organisa une vaste battue, mais en vain ; la tête ne fut pas retrouvée. La victime était un homme de quarante ans représentant de commerce de son état. Les journaux parlèrent de l’affaire pendant trois jours et puis plus rien ; l’actualité avait d’autres priorités. Fanch Glazic, journaliste pigiste à Ouest éclair continua néanmoins à s’intéresser à l’affaire qui avait été confiée par le Parquet de Quimper à la brigade de recherche de la gendarmerie. Le deuxième corps fut découvert le 28 mai dans la forêt du Huelgoat, plus précisément dans la clairière de la pierre branlante. Allongé contre un talus, il avait également la tête tranchée. Il s’agissait d’une femme de trente ans qui exerçait la profession de femme de ménage. Il ne faisait aucun doute que les deux affaires étaient liées. Ce deuxième meurtre avait attiré la presse régionale et les journalistes se bousculaient dans les locaux de la gendarmerie à la recherche d’informations. Le soir on en parla aux actualités sur France 3. Les gendarmes étaient à cran. Fanch Glazic quant à lui s’activait fiévreusement, interrogeant voisins, patrons de bistrot, braconniers, tueurs des abattoirs publics et privés, bûcherons, vagabonds ; mais il ne paraissait pas plus avancé que les gendarmes. Le troisième corps fut découvert le 22 Juin dans la forêt de Paimpont au lieudit l’enclos de la fée Viviane. La victime cette fois était une mineure de quinze ans. Toute la presse nationale parla de l’affaire qu’elle qualifia de meurtres en séries. Le Parquet décida d’enlever l’enquête à la gendarmerie pour la confier au SRPJ de Rennes. Cela n’arrangeait pas les affaires de Fanch qui avait de très bons contacts avec les gendarmes mais était brouillé avec le SRPJ à la suite d’un article peu amène qu’il avait publié l’an passé. L’été fut calme, les fonctionnaires de police étaient en nombre réduit compte tenu des congés et l’assassin semblait lui aussi être parti en vacances. Seul Fanch Glazic parcourait sans relâche les routes de Bretagne, retournant sur les lieux des crimes pour interroger les gens et tenter de trouver, sinon des indices, du moins matière à articles pour son journal. A cette période de creux dans l’information tout est bon à prendre. Le quatrième corps fut découvert le 29 septembre par des ramasseurs de champignons dans le bois de Prat Ar Raz à la périphérie de Quimper ; il s’agissait d’un retraité de la marine marchande. Cette fois l’opinion commença à s’affoler et les ministres de l’intérieur et de la justice firent savoir qu’ils entendaient avoir des résultats immédiatement. Le préfet s’agita car il tenait à conserver son poste et le directeur de la P.J. fit savoir qu’il pourrait y avoir des mutations dans l’air. Bref tout le monde était sur les dents. On fit venir de Paris un profileur pour aider la police dans ses investigation. Comme il n’y avait plus en France de coupeur de têtes officiel depuis l’abolition de la peine de mort Quelqu’un eut l’idée de faire contrôler l’attribution des visas pour les pays de l’Amérique Latine proches de l’Amazonie où sévissaient encore les fameux indiens réducteurs de têtes. Les enquêteurs enquêtaient, le profileur profilait et l’assassin courrait toujours. Ce fut un adepte du Jogging qui découvrit le cinquième corps dans les bois de Kéradennec à Quimper le 30 novembre par un petit matin bruineux. La femme avait soixante ans et travaillait comme secrétaire dans une entreprise quimpéroise. Quand on découvrit le sixième corps dans le bois de Kistinic le 24 décembre veille de Noël. Un immense rassemblement eut lieu à Quimper en signe de mécontentement. La presse fustigea la police et le préfet fut muté à Guéret. Fanch Glazic qui s’activait toujours par monts et par vaux, publiait un article par jour ou il rendait compte des étapes de son enquête. Il ne semblait pas avoir de résultat probant, mais tenait son public en haleine en échafaudant des théories sur le comportement du meurtrier. Somme toute il n’était ni plus ni moins doué en la matière que le profileur qui ne parvenait pas à cerner son personnage. Cependant on constata un changement de comportement dans l’attitude de celui que la vindicte populaire n’appelait plus que « le monstre » et qui n’était pas fait pour rassurer les habitants de la basse Cornouaille : les trois derniers crimes avaient eut lieu dans la banlieue de Quimper. Le 20 janvier on découvrit un septième corps dans le bois de Pleuven. Le ministre de l’intérieur fit savoir à la presse qu’il donnerait une conférence sur le sujet le lendemain à dix huit heures. Au jour et à l’heure dite, Fanch Glazic alluma son poste de télévision, prit une canette de bière dans son réfrigérateur, et s’installa dans son fauteuil. « Nous allons mettre en oeuvre tous les moyens possibles. Nous organiserons des battues avec l’aide de l’armée. Nous….. » Fanch écoutait le ministre en sirotant sa bière. A la fin de l’intervention ministérielle il se dirigea vers le cellier, ouvrit le congélateur, où, rangées comme à la parade, sept têtes aux yeux grand ouverts le fixaient gentiment avec tout de même un petit air de reproche.

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Lundi 12 février 2007 1 12 /02 /Fév /2007 17:15

La dernière balle

CHAPITRE I

A l’instant précis où Milan appose sa signature au bas du rapport qu’il vient de terminer six heures sonnent au clocher de la

cathédrale et la femme de ménage entre dans le bureau. Milan range ses affaires, ferme l’armoire forte à clef et brouille le

code, enfile son manteau, glisse dans la poche droite le paquet entouré de papier Kraft qui se trouve sur une chaise, salue la

femme de ménage et sort.

Dehors il fait froid ; un froid sec et coupant qui ronge les poitrines, brûle les bronches et gerce les lèvres. Il fait nuit depuis

plus d’une heure déjà et les rues sont illuminées de guirlandes multicolores qui scintillent en myriades de feux follets. Les

vitrines des magasins étalent des pyramides de marchandises offertes aux chalands et l’on perçoit chez les passants cette

excitation électrique qui précède l’approche des fêtes de fin d’année.

La foule se presse sur les trottoirs, se bouscule sans aménité, s’interpelle, se coagule devant les vitrines et s’écoule dans les

rues avec la précipitation saccadée des films muets. Les hommes passent d’un pas rapide, les bras chargés de paquetscadeaux

derrière lesquels ils disparaissent. Les enfants, engoncés dans de lourds manteaux de drap, le cache nez remonté

jusqu’aux oreilles, se trémoussent d’impatience, crient, chahutent, tirent par la manche leurs mères qui papotent sur un coin

de trottoir, tracent de leurs doigts englués de confiserie des rayures grasses sur les vitrines des magasins et tentent d’attirer

l’attention des parents sur le jouet depuis longtemps convoité.

-- Mais cesse donc ! Tu vois bien que je parle avec madame Pichon.

Cette foule multicolore anime bruyamment la ville qui, sans elle, se serait assoupie, recroquevillée sous le poids des lourds

nuages gris.

Dans la vitrine du chocolatier trône une magnifique crèche à l’enfant Jésus en sucre roux posée sur une mer de chocolat noir.

Milan s’attarde un moment, pensif, le nez collé à la vitre, enveloppé dans une foule de souvenirs d’enfance, puis il s’éloigne à

regrets les mains bien au chaud dans les poches de son manteau et l’âme mélancolique embrumée de nostalgie. Il erre encore

quelques instants parmi ces inconnus en qui il pressent une chaleur et un réconfort qu’il ne retrouvera nulle part ailleurs.

Hélène est occupée à préparer le repas, cheveux tirés en arrière et retenus au sommet du crâne par un chignon serré, tablier à

carreaux ceint autour de la taille, les lèvres pincées, le regard vide. La viande cuit dans un gros chaudron bleu où l’eau

commence à frissonner. La vapeur se répand dans la pièce, perle sur les murs ripolinés de la cuisine, suinte aux vitres des

fenêtres et s’écoule en minces filets d’eau le long des plinthes. Des effluves poivrés mêlés à la fade odeur des poireaux

embaument la pièce.

Milan embrasse sa femme sur le front, se débarrasse de son manteau, enfile ses pantoufles, prend le journal qui traîne sur la

table et lance négligemment avant d’aller s’enfoncer dans un fauteuil du salon :

-- Comment ça va aujourd’hui ?

Tout en continuant à faire glisser entre ses doigts les épluchures torsadées des pommes de terre Hélène répond d’une voix

rauque :

-- Pourquoi voudrais-tu que ça aille mieux qu’hier !

Milan évite de répondre et se plonge dans la lecture du journal. Des bruits lui parviennent de la cuisine : casseroles qui

s’entrechoquent, eau du robinet qui jaillit à gros bouillon dans l’évier inox, claquement sec du couvercle posé avec force sur

le fait-tout, long sifflement aigu de l’autocuiseur. Tirant par petites bouffées sur sa pipe il envoie dans l’air surchauffé des

nuages bleutés qui vont patiner le plafond du salon. Il ne lit déjà plus ; il somnole perdu dans ses rêveries.

A huit heures précises on se met à table. C’est ainsi depuis vingt ans et il faudrait une catastrophe planétaire pour déroger à

cette habitude. ; Pendant le dîner on ne parle pas ; Hélène fait des mots croisés et Milan mange en silence. On ne perçoit

d’autres bruits que celui des couverts. Le repas rapidement expédié Milan regagne le salon et allume la télé tandis qu’Hélène

débarrasse la table et range la vaisselle dans le lave-vaisselle.

Les programmes de la soirée n’offrent rien de bien alléchant mais Milan s’astreint à regarder avec beaucoup de stoïcisme une

émission de télé réalité qui va certainement pulvériser l’audimat mais qui s’avère particulièrement débile. Il retarde l’heure

d’aller se coucher. Quand enfin il se décide à monter Hélène est déjà au lit, bourrée de somnifères. Il se déshabille sans bruit

dans le noir, se glisse dans les draps avec mille précautions pour ne pas déranger et embrasse doucement sa femme avent de

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La dernière balle

se blottir dans son coin. Elle respire avec peine les poumons encombrés de la fumée des trois paquets de cigarettes

quotidiennes qu’elle fume à longueur de journée allongée sur son lit. Il commence à s’endormir lorsqu’il perçoit un léger

soupir ; un soupir si ténu que personne d’autre que lui ne l’aurait pu discerner.

-- Quelque chose qui ne va pas ?

-- Dors ! T’occupe pas de moi.

Milan hésite. Engager la conversation reviendra à provoquer une nuit blanche passée à ressasser toujours les mêmes litanies

stériles ; Mais ne rien dire, c’est abandonner Hélène seule avec ses angoisses et elle finira de toute façon par descendre à la

cuisine boire du café et fumer un énième paquet de cigarettes et cette seule pensée l’empêchera de dormir.

-- Dis moi au moins ce qui se passe !

-- Rien ! Il ne se passe jamais rien

Elle se retourne brusquement avant d’ajouter :

-- Tu le sais bien ce qui se passe ! J’en ai marre de cette vie de merde. Je m’ennuis à mourir.

La nuit sera blanche.

-- Fais un effort bon Dieu ! Secoue toi !

-- Fous moi la paix

Milan sait bien qu’il ne doit pas s’énerver ainsi, mais c’est plus fort que lui ; Il perd de plus en plus souvent patience.

-- Ca ne peut plus durer comme ça. Il faut faire quelque chose.

-- Je n’ai rien envie de faire

-- Merde !!!! Il doit bien y avoir une solution ?

Hélène allume le chevet, s’assied dans le lit et prend une cigarette

-- Je n’y peux rien mais la vie m’emmerde et je deviens un fardeau pour toi. Si j’étais morte tu serais débarrassé et moi je ne

souffrirai plus.

-- Qu’en sais-tu ?

-- Je ne crois en rien

-- Raison de plus pour profiter de la vie jusqu’au bout.

Hélène écrase sa cigarette à peine entamée.

-- Profiter de quoi ? Il n’y a rien à espérer dans cette vie de con.

Rester calme, ne pas s’énerver davantage, ne rien brusquer et surtout ne rien dire qui pourrait être interprété de travers.

-- Il y a toujours quelque chose à faire dans la vie.

-- Oui ! Les courses, le ménage, la cuisine, la vaisselle, tous les jours dimanche compris. C’est une éternelle et monotone

rengaine

C’est vrai, mais tout dans la vie n’est qu’un éternel recommencement. Le peintre utilise toujours les mêmes couleurs, le

musicien les mêmes notes, l’écrivain les mêmes lettres et pourtant c’est à chaque fois un tableau nouveau, une nouvelle

symphonie, un nouveau roman. Tout est toujours pareil et tout finit par être différent.

Hélène rejette les draps et sort du lit en maugréant. Elle enfile nerveusement sa robe de chambre et descend au rez-dechaussée.

Milan sait qu’il ne pourra pas dormir avant longtemps et comme il n’ose pas la laisser seule il descend la rejoindre.

Ils s’installent dans la cuisine et grignotent un morceau de poulet froid qu’Hélène a sorti du frigo. Ils mangent sans appétit et

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La dernière balle

sans un mot. Le coeur n’y est pas. Milan préfère se taire que de risquer de déclencher une crise. Ils sont assis face à face mais

ils évitent de se regarder. Le temps s’écoule, interminable, tendu. Hélène allume une cigarette, range les restes de poulet au

frigo et remonte dans la chambre. Milan la retrouve assise dans le lit écrasant un mégot dans le cendrier.

-- Tu es donc si malheureuse ?

-- Je ne suis pas malheureuse, je m’ennuie ; je m’ennuie à mourir. Si j’avais une arme tiens….

C’est peut être le moment de franchir le pas se dit Milan, de tenter de créer un choc pour voir jusqu’où ira sa volonté

suicidaire. Avec une arme dans les mains osera-t-elle aller jusqu’au bout ?

-- Si tu y tiens tant que ça, dit-il d’une voix blanche, je peux te donner mon revolver.

Elle tourne calmement la tête vers lui et dit simplement :

-- Donne le !

Il se sent soudain mal à l’aise. Il est allé trop loin. Cette idée était complètement ridicule. Il le sent à présent et il prend peur.

-- Je plaisantais

Mais le ton sonne faux et Hélène ne s’y laisse pas prendre ; elle le toise d’un air méprisant et ses yeux d’ordinaire gris-bleu

virent au vert comme à chaque fois qu’elle est en colère.

-- Donne-moi ce revolver !

-- Je plaisantais je te dis ; tu sais bien qu’il ne quitte jamais mon bureau.

-- Tu mens ! Donne le moi.

-- Mais puisque je te dis……

Hélène s’est agrippée à lui et lui enfonce ses ongles dans la chair.

-- Donne le moi ! Tu m’entends !

Milan hésite. Il est allé trop loin, elle ne le lâchera plus. Il répond d’une voix sourde :

-- Je descends le chercher.

Il se lève, avance jusqu’à la porte et se retourne une dernière fois, hésitant :

-- Tu es certaine que…….

-- Dépêches-toi !

Il descend, fébrile, et sort de la poche de son manteau le paquet entouré de papier kraft. Il casse d’un coup sec la vieille ficelle

pourrie, prend l’arme d’une main, déloge le chargeur de l’autre, ôte les balles qu’il compte une par une (sept en tout) puis les

range dans la poche du manteau. Il jette un coup d’oeil dans le canon pour s’assurer qu’il ne reste aucune balle dedans et

remet le chargeur vide dans le magasin avant de remonter rejoindre Hélène qui l’attend en fumant une cigarette ; une de plus :

-- Tu en as mis du temps !

Sans répondre il lui tend le revolver d’une main tremblante.

Il est lourd ; Beaucoup plus lourd qu’Hélène ne se l’était imaginé. Elle le soupèse longuement, essaie plusieurs positions (le

coeur, la bouche, la tempe), examine l’oeil dubitatif le petit trou noir dans le canon et pose l’arme sur le lit. Milan se prend à

espérer. Face à la mort Hélène va reculer, elle n’osera pas se servir de l’arme, c’est ce qu’il avait espéré quand l’idée lui est

venue de tenter une thérapie de choc. Mais il déchante vite quand il voit sa femme reprendre le revolver ; il a beau savoir

l’arme vide il se sent mal à l’aise. Elle tient le pistolet à deux mains à bout de bras, ferme les yeux, vise le mur en face et

appuie sur la gâchette. Rien ne se passe. Elle se retourne vers Milan :

-- Ca ne marche pas !

-- C’est bien possible après tout, depuis le temps que personne ne s’en ai servi ! Et puis il n’a jamais été entretenu.

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La dernière balle

-- Tu mens ! Il n’est pas chargé, c’est pour cela qu’il ne marche pas. Vas chercher les balles.

Le coeur de Milan se met à battre la chamade. Si Hélène trouve les balles Dieu sait ce qu’elle serait capable de faire. N’a-telle

pas voulu tirer dans le mur. Jamais il n’aurait dû amener l’arme chez lui, surtout avec les balles.

-- Regarde ! Le chargeur est en place. Si le revolver était vide il y aurait un trou dans la crosse.

-- Alors pourquoi il ne s’est rien passé quand j’ai appuyé sur la gâchette ?

-- Parce que tu n’as pas armé le chien. Tiens ! regarde

Milan tire le chien vers lui et tend l’arme à sa femme. Elle paraît douter encore :

-- Maintenant si je tire le coup partira ?

-- Bien sûr qu’il partira

Hélène pose le canon sur sa poitrine et tire déclenchant un petit bruit métallique

Milan transpire, une sueur froide et gluante lui coule le long de l’échine. Il ne l’aurait jamais cru capable d’accomplir ce

geste. S’il n’avait pas pris soin de retirer les balles quel désastre !

-- Tu te fous de moi !

-- Ca suffit maintenant, rends moi le revolver.

Hélène ne répond pas. Avec un effort qui lui arrache une grimace elle réarme le chien, porte le canon contre sa tempe

gauche, se tourne vers on mari, lui sourit et appuie sur la détente.

Un vacarme assourdissant déchire l’air tandis que le buste d’Hélène se trouve violemment projeté sur les genoux de Milan

qui, affolé, pousse un hurlement, saute hors du lit et contemple hébété le cadavre de sa femme qui gît dans une mare de sang

le visage à moitié arraché.

Il se précipite sur l’arme, l’enlève de la main d’Hélène en écartant l’un après l’autre les doigts qui s’étaient crispés dessus et

fait glisser le chargeur. Il est vide. C’est à n’y rien comprendre car en plus le canon est froid.

Atterré il prend sa femme dans ses bras, embrasse le pauvre visage défiguré, l’inonde de larmes, appelle Hélène, tente de

réchauffer ses mains en les serrant dans les siennes, mais rien n’y fait. Hélène est morte, irrémédiablement morte, tuée par

une balle tirée à bout portant. Alors, à cette évocation, un doute, un doute affreux s’empare de Milan. Il dévale l’escalier,

fouille dans les poches de son manteau, sort les balles, les compte, les recompte : Il y en a bien sept, les sept balles qu’il avait

retirées du chargeur.

-- Elles sont toutes là ! Toutes ! Je ne comprends pas ; ou alors c’est un cauchemar…. Oui c’est sûrement ça ! C’est un

affreux cauchemar, je vais me réveiller et alors tout sera éffacé et la vie reprendra comme avant.

La tête dans les mains, assis sur le plancher le dos appuyé au mur, il sanglote doucement en murmurant le nom d’Hélène.

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CHAPITRE II

La salle où se trouve Milan est étroite, sombre et poussiéreuse. Il y règne une odeur de vieilles paperasse et de moisissure. Le

mobilier sommaire et vieillot se compose d’une armoire métallique à clapets, de deux classeurs en bois aux fermetures en

accordéon, d’un bureau sans âge encombré de piles de dossiers épars et de deux chaises au cannage usés jusqu’à la corde.

Milan commence à trouver le temps long ; bientôt une heure que l’appariteur l’a introduit dans ce bureau et il n’a encore vu

personne. Il n’y a rien à faire pour tuer le temps. L’unique fenêtre donne sur un mur aveugle qui domine une courette

crasseuse où il ne se passe rien. Milan laisse errer son regard sur la tapisserie défraîchie qui pend par endroits en lambeaux

pathétiques.

Enfin la porte s’ouvre pour laisser le passage à un petit homme gras aux sourcils épais et bruns, aux yeux gris terriblement

vifs : Le commissaire Gossen. Il se dirige vers Milan et lui tend la main :

-- Veuillez m’excuser de vous avoir fait attendre, mon cher, mais un problème de planning à régler au dernier moment. Ah !

Vous en avez de la chance de ne pas avoir ce genre de contrainte. Avec du personnel réduit et les nombreuses missions

qui sont les nôtres, l’organisation des tours de garde et les astreintes sont un casse-tête permanent

Tandis qu’il s’adresse à Milan, le commissaire pousse une chaise devant son interlocuteur, l’invite à s’asseoir d’un geste de la

main, se glisse derrière son bureau et dépose trois ou quatre dossiers par terre pour dégager un espace libre.

-- Avant tout, mon cher, je ne sais comment vous exprimer ma compassion après le drame que vous vivez en ce moment.

Ah ! s’il n’y avait que moi……

Il balaie l’espace d’un geste circulaire de la main

-- Mais enfin ! C’est le procureur qui insiste. Il y a eu mort par balle, vous comprenez ? On m’a confié la charge de

déterminer la cause exacte du décès de votre épouse. Je ferai ce qu’il faut, croyez le bien, mon cher, pour agir discrètement

et avec le maximum de tact. Vous savez ce que c’est n’est-ce pas ? Ce n’est pas à vous que je vais apprendre le métier.

Milan le sent bien : Il ne bluffe pas Gossen, il est franchement ennuyé et s’il ne s’est pas dérobé c’est qu’il n’a vraiment pas

pu faire autrement. Les deux hommes se connaissent depuis longtemps car, bien que ne faisant pas partie de la même

administration, ils ont mené ensemble plusieurs enquêtes pendant lesquelles ils ont pu apprécier mutuellement leurs

compétences. Il en est résulté un profond respect réciproque.

Gossen recule son fauteuil, ouvre le tiroir de son bureau et sort un sac en plastique étiqueté contenant un revolver.

-- Vous reconnaissez cette arme ?

-- Je pense qu’il s’agit de la mienne

-- De la vôtre ?

-- Enfin ! C’est à dire que c’est une arme de service.

-- Je comprends mieux

Gossen pose l’arme sur le bureau et se gratte énergiquement la nuque, ce qui chez lui traduit un embarras ou de l’énervement.

-- Avez-vous pour habitude de l’amener chez vous ?

-- Non ! D’ailleurs depuis dix ans que j’occupe ce poste je ne m’en suis jamais servi. Ce revolver n’est jamais, avant l’autre

soir, sorti de l’armoire forte.

-- Alors pourquoi l’avoir amené chez vous justement avant-hier soir ?

De la cour monte le bruit lancinant d’un moteur que quelqu’un tente vainement de faire démarrer. Un coup de feu éclate ;

Milan sursaute. Le moteur vient enfin de se décider et ronfle bruyamment.

-- Je voulais…….

Milan cherche ses mots :

-- Je voulais…….. Comment dire ? …….. Je voulais tenter une expérience.

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La dernière balle

-- Une expérience ! Quelle genre d’expérience ?

Milan est mal à l’aise ; Il se trémousse sur sa chaise espérant faciliter la réflexion. Ca lui avait paru évident pourtant, mais à

présent qu’il faut donner une explication, traduire concrètement la pensée, les mots justes ne viennent pas et plus rien ne

semble évident.

-- Ma femme….. Ma femme était victime d’une maladie morbide. Elle n’avait qu’une idée en tête, mourir.

-- Je vous en prie, mon cher, continuez

-- Hélène avait une idée fixe : elle ne parlait que de se tuer. Elle n’avait aucune occupation et passait des journées entières

allongée sur son lit à fumer cigarettes sur cigarettes. Elle en consommait plus de deux paquets par jour. Elle se bourrait de

cachets pour dormir et malgré cela passait des nuits blanches à ruminer des idées noires. Elle répétait sans cesse qu’elle avait

envie de mourir, qu’elle en avait marre de cette vie de merde. Je ne supportait plus de la voir souffrir ainsi. Alors l’idée m’est

venue de la mettre au pied du mur. J’étais certain qu’elle se dégonflerait et qu’elle n’accomplirait pas le geste fatal. J’espérais

ainsi lui démontrer qu’au fond d’elle-même elle tenait encore à la vie. C’est pour ça que j’ai amené le revolver chez moi.

-- Je vois…….. Une sorte de thérapie de choc en quelque sorte ?

-- C’est à peu près ça. Je ne pensais pas qu’elle irait jusqu’au bout.

Gossen sort de sa poche un grand mouchoir à carreaux blanc et bleu et s’éponge nerveusement la nuque.

-- Il fait chaud ici, ne trouvez-vous pas ?

Puis après avoir remis le mouchoir dans la poche de son veston :

-- Vous n’aviez pas envisagé ce risque ?

-- Quel risque ?

-- De voir votre épouse aller jusqu’au bout.

-- A vrai dire je n’y croyais pas, ce qui ne m’a pas empêché de prendre des précautions.

-- A quelles précautions faîtes-vous allusion ?

-- Avant de monter l’arme j’ai vidé le chargeur.

-- A quel moment exactement ?

-- Lorsque je suis redescendu chercher le revolver. J’ai vidé le chargeur et déposé les balles dans la poche de mon par-dessus.

Je me suis également assuré qu’il n’y avait aucune balle dans le canon. Quand je suis remonté l’arme était vide. J’en suis

tout à fait certain. J’ai compté et recompté trois fois les balles.

Gossen tourne et retourne entre ses doigts boudinés un vieux coupe papier en fer à la pointe émoussée et dont on a tordu la

lame, vraisemblablement en bricolant quelque chose.

-- Avez vous la certitude que l’arme était vide ?

-- Tout à fait ; Je n’ai pas l’ombre d’un doute.

-- Vous auriez pu ne pas vous en rendre compte. Vous n’avez pas, si mes souvenirs sont exacts, l’habitude de manipuler des

armes à feu.

-- Certes ! Mais je vous assure que celle ci était vide.

Gossen pose le coupe papier sur le bureau et fixe Milan droit dans les yeux :

-- Il vous est sans doute difficile de l’admettre mon cher, mais vous avez peut être commis une erreur. Selon le rapport

d’autopsie votre femme a reçu dans la tempe une balle tirée à bout portant. Il nous faut bien considérer que cette balle

venait de quelque part.

-- Cela reste incompréhensible. J’ai beau repasser dans ma mémoire chaque minute du drame, le mystère reste entier.

-- Je conçois votre désarroi, mais si vous voulez mon avis il ne peut s’agir que d’un stupide accident.

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La dernière balle

-- Non ! Je suis certain que le revolver était vide, tout ce qu’il y a de plus vide.

Gossen se lève lentement en prenant appui sur le bord de son bureau.

-- Soit ! Si vous le voulez bien, mon cher, je vais prendre votre déposition. Vous savez ce que c’est ! Le procureur y tient. La

paperasserie ! Comme toujours dans l’administration impossible de s’en dépêtrer.

Il se dirige vers une petite table où trône une machine à écrire d’un autre âge et commence à taper, avec deux doigts et en

tirant la langue comme un écolier qui apprend à écrire.

*

La pièce où se trouve Milan n ‘a pas changé depuis l’autre jour si ce n’est que les dossiers ont retrouvé leur place sur le

bureau. Le vieux coupe-papier inutilisable traîne négligemment dans un cendrier de réclame.

« Comment peut-on travailler dans un tel bordel » songe Milan.

Comme la première fois on l’a laissé seul. Quand il s’est rendu au commissariat avant hier il pouvait encore penser qu’il

s’agissait d’une visite purement formelle. Gossen l’avait invité par téléphone à le retrouver à son bureau. Mais aujourd’hui

les choses ont pris une tournure plus officielle : Il a été convoqué par lettre recommandée avec avis de réception. Quelque

chose a changé qui ne présage rien de bon.

Enfin le commissaire arrive, lance un bonjour sec, désigne un siège de la main et s’installe derrière son bureau. Cette fois il

ne s’excuse même pas de s’être fait attendre. Il farfouille en silence parmi les dossiers épars sur le bureau et en saisit un sur

lequel Milan peut apercevoir son nom. Le commissaire est nerveux, transpire et se gratte la nuque tout en parcourant les

feuillets étalés devant lui. La chaleur de la pièce devient rapidement insupportable. Dehors il pleut ; Un crachin visqueux qui

colle à la vitre de la fenêtre et descend en larges traînées grasses dessinant des arabesques sur le carreau. Dans cet écran de

grisaille le mur d’en face paraît encore plus colossal.

« On dirait un mur de prison » se surprit à penser Milan.

Il se passe un long moment avant que le commissaire relève la tête :

-- De quel genre de maladie souffrait exactement votre femme ?

Le ton est impersonnel, sans âme. Il ne s’agit plus d’une conversation courtoise mais bel et bien d’un interrogatoire.

-- Il me semble vous l’avoir déjà expliqué.

Le policier se cabre et répond sèchement.

-- Mais encore ?

-- Elle avait une idée fixe : mourir. Elle y pensait nuit et jour ; elle ne pensait qu’à ça.

Dans la cour en contre-bas un chien aboie. Il fait presque nuit tant le ciel est gris, et pourtant il est à peine quinze heures. Les

gouttes de pluies glissent en silence le long de la vitre et quelque part, dans une autre pièce, une radio crépite.

-- A-t-elle consulté un spécialiste ?

-- Non ! C’est son médecin traitant qui la soignait. Il en avait l’habitude, depuis le temps que ça durait.

Le commissaire qui transpire beaucoup s’éponge le front avec son mouchoir à carreaux. Il se gratte la nuque tout en

éparpillant les feuillets du dossier. Il finit par trouver ce qu’il cherchait et y jette un rapide coup d’oeil avant de la reposer

devant lui.

-- D’après vos déclarations et les constatations du service il ne restait que sept balles. Or ce genre de chargeur peut contenir

huit balle. Quelle explication avez vous à me fournir concernant le projectile manquant ?

La tournure de cet entretien déplait de plus en plus à Milan. On le suspecte de quelque chose et tout dans l’attitude du policier

le laisse à penser.

Page 7

La dernière balle

-- Je sais, mais quand j’ai pris mes fonctions il y a maintenant dix ans, il en manquait déjà une. Deux anciens collègues m’ont

raconté alors que mon prédécesseur s’en été servi un jour de fiesta pour tirer un lapin dans les clapiers jouxtant la cour du

restaurant où ils avaient pris un repas plus que raisonnablement arrosé.

-- Pouvez vous me donner les coordonnées de ces deux collègues ?

-- Je peux vous donner leurs noms, mais je ne sais pas où ils se trouvent. Ils ont fait valoir leur droit à la retraite depuis

plusieurs années et j’ignore l’endroit où ils demeurent. Je ne pourrais même pas vous dire s’ils sont encore en vie..

L’air est devenu de plus en plus irrespirable mais Milan n’ose pas tomber la veste. Dehors une brève éclaircie jette une clarté

jaunâtre sur le mur aveugle. La radio, entre plusieurs séries de grésillements, produit des onomatopées inaudibles. Quelqu’un

tousse dans le bureau contigu. L’immeuble est sonore, vétuste, poussiéreux et laid.

-- Pourquoi avoir attendu d’être chez vous pour vider l’arme ? Pourquoi ne pas l’avoir fait au bureau ? N’était-ce pas prendre

un risque supplémentaire en amenant les balles à votre domicile ?

-- Je n’ai pas pu faire autrement. J’avais un rapport urgent à terminer et la femme de ménage est arrivée sans que je me sois

rendu compte de l’heure. Ensuite il était trop tard ; Je ne pouvais quand même pas vider l’arme devant elle.

Le commissaire repousse son siège, se lève lourdement en se grattant la nuque à un point tel qu’il finit par s’écorcher et son

sang rougit le col de sa chemise. Il se dirige vers la fenêtre pour contempler rêveusement le ciel qui s’est de nouveau

obscurci.

-- Vous prétendez avoir vider le chargeur, constater qu’aucune balle ne subsistait dans le canon, et pourtant c’est une balle

provenant de votre revolver qui a tué votre femme. Il n’y a aucun doute la dessus, les expertises balistiques l’ont confirmé.

Il se tient debout devant Milan qui, assis sur le bord de sa chaise, transpire dans sa veste de velours qu’il n’a pas osé ôter. Il le

regarde fixement guettant la moindre réaction, puis il hoche la tête, se frotte la nuque avec son mouchoir à carreaux pour

éponger le sang, retourne s’asseoir avant d’ajouter d’un air pensif :

-- On ne trouve que vos empreintes sur l’arme.

-- Rien d’étonnant, répond Milan d’une voix mal assurée, je l’ai tellement manipulée.

-- Sans doute ! Sans doute ! Mais comment expliquez-vous qu’on y ai trouvé aucune empreinte de votre femme alors même

qu’elle est sensée avoir tenu le revolver dans ses mains ?

*

Milan relève le col de sa veste autour de son cou et l’y maintient bien serré. Le contraste entre la pièce surchauffée et la rue

humide et glaciale le fait frissonner et il regrette de ne pas avoir pris un manteau.

-- Manquerait plus que d’attraper la crève à présent.

Il avance d’un pas rapide afin de se réchauffer. Toutes ces questions l’ont passablement énervé. Que cherche-t-il à la fin ? Et

cette manie de vouloir à tout prix se servir d’une machine à écrire ! Il ne sait même pas s’en servir ; Il lui faut une éternité

pour écrire deux mots. A la main il irait dix fois plus vite et on gagnerait du temps. Cette attente tandis qu’il cherche les

lettres sur le clavier et que ça n’en finit pas ! Quelle barbe !

Il longe les murs pour tenter d’éviter les gouttes. Cette foutue pluie pénètre partout. Jamais encore il n’avait désiré avec

autant d’impatience de se retrouver chez lui.

C’est en se laissant tomber dans son fauteuil grelottant de froid et peut être même de fièvre, que ça lui revient soudain comme

une évidence. Cette chose impalpable qu’il a ressenti pendant l’interrogatoire et qu’il ne parvenait pas à définir surgit d’un

coup dans toute sa limpidité : Pas une seule fois Gossen ne lui a dit « mon cher ».

CHAPITRE III

Page 8

La dernière balle

La voiture avance au pas. La circulation est complètement bouchée, tout le monde s’est donné rendez-vous en ville

aujourd’hui pour les ultimes emplettes du réveillon de ce soir. L’homme au volant garde son calme au milieu de cette cohue

bruyante et indisciplinée. Les piétons traversent n’importe où sans se soucier des passages cloutés, ils déambulent au milieu

de la chaussée tandis que les voitures s’engagent dans les carrefours sans être assurées de pouvoir franchir la ligne médiane et

bloquent la circulation rendant les feux de croisement parfaitement illusoires. Depuis une heure qu’ils sont partis ils n’ont pas

progressé de plus d’un kilomètres. Milan assis à côté du chauffeur s’impatiente :

---- Vous ne pourriez pas actionner votre gyrophare ?

L’autre hausse les épaules sans répondre.

Il a sonné à son domicile à quatorze heure, Milan finissait tout juste de déjeuner. Il s’est présenté sèchement :

-- Inspecteur de police Sinclair. Le commissaire Gossen désire vous rencontrer de nouveau.

-- Pour quelles raisons ?

-- J’ai pour ordre de vous conduire au commissariat. Le commissaire ne m’a pas fait de confidence.

La voiture est une vieille 305 noire banalisée. Elle n’a plus d’âge à force d’être vieille. Les sièges sont complètement

défoncés et très inconfortables. Sinclair est un grand escogriffe maigre à la silhouette Don Quichotesque affublée d’un nez

long et pointu. Les joues émaciées sont couperosées sans que l’on puisse deviner si la cause en est l’abus d’alcool ou le froid.

Les cheveux grisâtre sont rares et gras. Il est vêtu d’un complet veston de couleur grise et mâche continuellement des cachous

pour combattre une mauvaise haleine inhérente à des problèmes gastriques. Il est nanti d’un tempérament flegmatique que les

embouteillages ne parviennent pas à écorner.

Après deux jours de redoux le temps est redevenu glacial. Le chauffage de la voiture ne fonctionne plus depuis des lustres et

Milan est gelé jusqu’aux os. Dans le coin droit du pare-brise, par delà le mur de la caserne des Ursulines, au-dessus des toits,

on aperçoit comme un lampion en suspension entouré d’un halo. C’est le soleil voilé qui grelotte de froid à travers un voile

de nuages neigeux.

Il n’est guère bavard l’inspecteur de police Sinclair. Pas nerveux non plus d’ailleurs. Ce calme tranquille au milieu des

embouteillage est exaspérant.

-- Faites donc quelque chose Bon dieu ! On ne va pas passer la nuit ici.

Le policier prend un paquet de gitanes maïs dans la boite à gants et allume une cigarette, enfumant du même coup l’habitacle.

Il répond à Milan sans le regarder :

-- Vous savez en ce qui me concerne je suis de garde cette nuit. Alors ici, ailleurs ! Quelle importance.

-- Votre emploi du temps m’est indifférent. J’aimerai bien en finir au plus vite, je ne suis pas de garde cette nuit moi.

-- Qui sait ?

-- Oh ! Puis merde à la fin. Je vais me rendre au commissariat à pied. J’y serai avant vous.

L’inspecteur saisit d’une main ferme le bras de Milan

-- Je ne vous conseille pas d’essayer de sortir de la voiture Monsieur. J’ai ordre de vous conduire dans le bureau du

Commissaire Gossen et soyez certain que je le ferai quoi qu’il arrive.

Le ton est monocorde mais glacial. Le regard est tranchant. Il ne plaisante pas. Il relâche le bras de Milan, rallume sa gitane

qui s’était éteinte et profite d’un intervalle entre deux voitures pour se faufiler d’une dizaine de mètres au milieu du carrefour.

Soudain la radio crépite.

-- Autorité à Siméon.. Vous me recevez ?

Sinclair décroche le micro coincé sous la boite à gants

-- Siméon j’écoute

Un grésillement de poêle à frire et la voix nasillarde répond.

Page 9

La dernière balle

-- Qu’est-ce que vous foutez bordel ! le patron s’impatiente

-- Impossible d’aller plus vite , ça bouchonne de partout. Un vrai foutoir.

-- Ben démerdes-toi quand même, le boss n’a pas l’intention de passer le réveillon au bureau à cause de vous.

Le policier jette un regard méfiant à Milan avant de répondre :

-- Bien reçu autorité, on continue à pied.

Il raccroche le micro, ouvre la vitre, ce qui a pour effet de libérer l’habitacle de la fumée de cigarette et d’y faire pénétrer un

froid paralysant. Il attrape le gyrophare, le colle sur le toit et pour mieux encore se faire comprendre klaxonne à tue-tête. Il

parvient péniblement à garer la voiture sur un trottoir sous l’oeil agacé des passants. Il rabat le pare-soleil contre le pare-brise,

coupe le contact et s’adresse à Milan :

-- Pas de connerie surtout. Le patron a l’air aussi pressé que vous. On va continuer à pied jus qu’au commissariat.

Il plante la 305 au milieu du trottoir. Derrière le pare-brise, à la place du conducteur, on peut lire en gros caractères blancs sur

le fond noir du pare-soleil le mot : P O L I C E

Ils longent à pas pressés la rivière qui coul

Par Malcomrys - Publié dans : polars-aux-ides
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Samedi 10 février 2007 6 10 /02 /Fév /2007 18:03

LA FANTINE

Au début j’ai vraiment regretté de l’avoir traitée de grosse truie ; c’était pas très gentil, mais

comme elle avait fait chier un max, j’étais énervé.

Faut dire quand même que la Fantine était grosse, vraiment grosse : un quintal et demi.

Dommage que le cours du porc ait chuté. De toute façon j’aurai pas pu la vendre en l’état.

Elle avait pas les critères la Fantine ; Ça l’aurait jamais fait à Guerlesquin au marché au

cadran. Un problème de proportion, elle avait pas la graisse où il fallait.

Et puis la Fantine était crade avec ses cheveux graisseux, ses doigts boudinés aux plis

encrassés, ses ongles en deuil et son tablier crasseux. L’eau, la Fantine, elle s’en servait

jamais, ni pour se laver, ni pour boire : trop de nitrate qu’elle disait. Par contre pour le picrate

c’était jamais trop. Quand elle avait éclusé sa dose quotidienne, elle s’affalait sur la table et

elle ronflait entre les assiettes sales.

Tout ça j’aurais encore pu le supporter, il suffisait de pas trop la regarder et de penser à autre

chose. Mais y avait la jacte ! elle gueulait comme c’est pas possible la Fantine. Pour un oui ou

pour un non elle me traitait de sale faignant, d’ordure, de salaud, de bon à rien. J’avais pas

une minute de répits.

Malgré tout j’ai quand même regretté de l’avoir traitée de grosse truie, c’était pas utile et ça

manquait d’élégance, mais ça a été plus fort que moi, quand elle m’a traité de pédé mon sang

n’a fait qu’un tour. C’était tard dans la nuit. On venait juste de terminer le quatrième litron du

Guével des pauvres dans sa boutanche en plastique. J’ai vu rouge, forcément : moi, pédé ? Il

fallait que je fasse quelque chose; je ne pouvais pas laisser passer l’affront ; alors je l’ai

traitée de grosse truie et je l’ai crevée avec le couteau à saigner les porcs. Elle a pissé tout son

raisin sur le carrelage de la cuisine, et vu ce qu’elle picolait la Fantine, il était bien rouge son

raisin. J’ai mis trois plombes à éponger. Mais éponger c’était le hors d’oeuvre. Après l’a fallu

la découper la Fantine, et caser sa barbaque dans des sacs poubelle. Huit tours j’ai du faire

jusqu’à la déchetterie.

C’est bien vrai quand même que la Fantine c’était une grosse truie.

Par Malcomrys - Publié dans : polars-aux-ides
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