
Chapitre XVIII
Je suis à Brest depuis deux jours et j’ai rendez-vous ce midi avec un flic de la D.S.T. au bar du Continental. Je leur ai bigophoné hier et ils voulaient que je me rende dans leurs bureaux rue Inkermann dans un petit immeuble discret à l’angle de la rue Saint-Marc. Il aurait fallu être con pour accepter. Au bar du Conti il y a toujours du monde à l’apéro à cette heure là. Au milieu de la foule ils n’oseront pas faire de remous. Enfin c’est ce que je pense et je n’ai de toute façon pas le choix. Ce qui m’étonne tout de même c’est qu’ils ont accepté de me rencontrer sans que je leur donne la moindre preuve concernant les documents. Peut être est-ce une habitude chez eux de contrôler toutes les informations susceptibles de les intéresser.
J’ai pris une table près du bar, au milieu de la salle. Je me sens plus à l’aise quand je suis entouré. Je tiens ostensiblement un exemplaire du « Guardian » que j’ai acheté au kiosque en bas de la rue Jean Jaurès. C’est le signe convenu pour me reconnaître car au téléphone je ne leur ai pas dit qui j’étais. Quand ils m’apercevront ils vont piger tout de suite vu que ma bouille a paru dans plusieurs journaux et que les flics possèdent ma photo. Peut être d’ailleurs s’en doutent-ils déjà. En tous cas ils ne sont pas à l’heure, il est midi un quart et je ne vois encore personne. A moins qu’ils ne m’observent. Il doit y avoir dans la salle un flic déguisé en pékin qui fait semblant de siroter son pastis en me biglant. Je baisse le journal et je jette un coup d’œil circulaire. Je n’aperçois rien de suspect mais je suis certain qu’il y a un flic parmi les clients. Plus j’y pense et plus ça devient une évidence. Ou alors c’est qu’ils ne m’ont pas pris au sérieux, qu’ils ont pensé avoir affaire à un mythomane. Il n’y a rien d’autre à faire qu’à attendre, alors j’attends en buvant un demi.
Quand ils sont arrivés j’ai franchement été surpris. Je ne m’imaginais pas les flic de la D.S.T. comme ça. Ils sont deux. Le plus grand a les yeux bleus et des cheveux gris coupés courts. Son visage est long et maigre, les lèvres pincées, Le nez droit et proéminent. Il est fringué comme un lord anglais : Veste en tweed, chemise à carreaux, cravate en cachemire. Son collègue est petit, boudiné, un visage rond aux oreilles décollées, le crâne dégarni. Il ressemble à Jugnot. Ils est vêtu d’un costume gris, d’une chemise bleue agrémentée d’un nœud papillon..
Ils m’ont repéré tout de suite because le « Guardian ». Comme ils n’ont pas paru surpris j’imagine qu’ils savent depuis le début qui je suis.
Ils se sont présentés mais je n’ai pas retenu leurs noms. Après s’être assis et m’avoir longuement observé, le petit gros m’a demandé :
-- Bon ! de quoi s’agit-il exactement?
J’ai préparé mon speech. Les débuts sont cependant laborieux :
-- Inutile de vouloir jouer au plus fin ; vousVous connaissez parfaitement mon identité n’est-ce pas ?
-- En effet
Répond le plus petit après avoir interrogé son collègue du regard. Il a une voix de fausset et parle du nez. Il devrait se faire opérer des végétations.
-- Alors je n’ai pas besoin de me présenter
-- En effet.
C’est tout ce qu’il sait dire celui là. Quant à l’autre il ne dit rien mais ses yeux me sondent comme s’il voulait lire dans mes pensées.
-- je possède des documents de la plus haute importance que je désirerai monnayer.
-- Nous sommes au courant. Vous avez rendu récemment visite à Monsieur Pickford.
Puis, après s’être retourné vers le grand maigre comme pour recueillir son avis :
-- Vous avez également joué au cow boy dans un bidon ville de la banlieue de Londres.
-- Je vois que les caméras ont livré leurs images.
-- C’est bien pratique. D’après nos collègues anglais on vous voit un peu partout dans Londres. Vous avez même été surpris à jeter une valise, ou quelque chose dans le genre, dans la Tamise. C’est vous dire comme leur système est efficace.
Je me doutais bien que ces caméras de surveillance me joueraient un sale tour, mais je pensais qu’ils mettraient plus de temps avant de me repérer. Ca ne va pas arranger mes affaires.
-- Puisque vous êtes au courant de tout vous devez savoir l’importance que revêtent les documents en ma possession ?
-- Nous n’avons aucune preuve que vous déteniez ces documents.
Je tends la copie du protocole français au petit gros. Il l’a prend et la parcourt rapidement. Le grand maigre ne dit toujours rien. Il ne bouge pas, continue de me fixer que ça en devient gênant et c’est à peine si ses paupières clignotent par instant.
-- Il s’agit d’une copie.
Jugnot hausse les épaules :
-- Je n’en doute pas. Où sont les originaux ?
-- Vous ne pensez pas quand même pas que je vais vous le dire ?
Le grand maigre se manifeste alors. Quand il parle il a une moue arrogante, une expression de supériorité pour vous faire comprendre qu’il considère que vous êtes une larve par rapport à lui. Il prend en s’adressant à moi cet air condescendant des Enarques imbus de leurs petites personnes :
-- Monsieur Le Pénautier , vous n’êtes pas en position de discuter de quoi que se soit. Dois-je rappeler à votre bon souvenir que nos collègues du S.R.P.J. sont à votre recherche, qu’il y a un mandat d’amené vous concernant et que la police britannique aimerait beaucoup vous interroger sur ce qui s’est passé lors de votre visite chez Monsieur Pickford juste avant sa mort. Ils désireraient également vous demander pourquoi vous avez blessé par balle deux traîne-misère qui n’en demandaient pas tant.
Qui n’en demandaient pas tant ! Il en à de bonnes le flicaillon , on voit bien que ce n’est pas après lui qu’ils couraient les forcenés.
Il rectifie d’un geste machinal un nœud de cravate qui n’en n’avait nul besoin avant de continuer :
-- Nous pourrions tout aussi bien vous arrêter et vous faire inculper pour intelligence avec l’ennemi.
Il m’énerve avec sa morgue de grand guignol
-- Mais vous ne le ferez pas !
-- Et pourquoi donc ?
-- Parce que si vous faîtes ça les journaux publieront une jolie copie qui sera très diversement apprécié par la population et qui aura pour effet de discrédité une fois de plus les politiques, et cela à quelques mois d’une échéance électorale de première importance.
A son regard je vois qu’il m’écraserait comme une vulgaire punaise s’il en avait la possibilité. Il se contente de me répondre avec dédain :
-- Inutile de vouloir bluffer avec nous. Nous en savons bien plus que vous ne l’imaginez.
-- Ah oui ! et vous savez sans doute où se trouve les documents ?
C’est le petit gros qui répond
-- Comprenez Monsieur Le Pénautier que nous pouvons nous passer de votre accord pour récupérer les documents que vous détenez illégalement. Vous n’êtes pas en position de pouvoir nous dicter vos volontés. Mais nous voulons bien faire un geste.
-- Je vous préviens que s’il m’arrive quoique se soit, si je ne contacte pas régulièrement la personne à qui j’ai confié les dossiers, cette dernière préviendra les journalistes et votre ministre ne pourra pas museler le « Canard Enchaîné » comme il le ferait d’un petit éditeur.
Jugnot se frotte l’oreille droite. Sa façon à lui de réfléchir sans doute.
-- Vous n’avez apporté que la copie du document français. Il y avait un autre document nous semble-t-il ?
-- Parfaitement. Il s’agit d’un document concernant les anglais. Je n’ai pas jugé utile de vous l’apporter.
Il se titille le lobe de l’oreille en frisant le nez. On dirait un lapin.
-- Vous n’auriez pas l’intention de traiter directement avec les Anglais par hasard ?
Comme je demeure silencieux en prenant un air entendu il me dit :
-- Parce que si vous avez l’intention de traiter avec eux je préfère vous mettre en garde dès maintenant. Ce sont les gars du MI 6 qui vous ont enfermé dans un blockhaus en espérant vous y voir mourir. Ils doivent regretter à présent de ne pas vous avoir directement liquidé.
-- Pourquoi auraient-ils fait cela ?
-- Si vous alliez le leur demander ?
Ils sont coriaces. Je n’obtiendrai que des emmerdes supplémentaires avec ces deux guignols. Quelque chose me dit cependant qu’ils craignent de voir ces documents tombés entre les mains de leurs collègues britanniques. C’est peut être la carte à jouer.
-- Pourquoi pas ? Ils n’auront sans-doute plus envie de me liquider quand ils sauront que je détiens les documents.
-- Parce que vous vous imaginez qu’ils l’ignorent ?
Je ne m’imagine rien du tout en fait. Je ne sais plus comment me tirer d’affaires. Et voila le grand squale qui laisse tomber avec dédain :
-- Nous avons perdu assez de temps avec vous Monsieur Le Pénautier. Soit vous nous remettez les documents, soit on vous embarque.
C’est l’impasse. Si je ne réagis pas immédiatement je suis foutu. Une fois entre leurs mains je n’aurais plus aucun moyen de m’en sortir. Je me lève , prend mon verre vide et le lance derrière le bar à la figure du barman qui le reçoit en pleine tronche. Je balance la table et flanque une baffe à un mec qui bouffe à côté de nous. En quelques secondes c’est une bousculade générale, mes deux pandores n’ont pas le temps de s’expliquer qu’ils sont pris à partie par le personnel en colère. Ils m’ont aussi agrippé mais j’ai réussi à m’en défaire et je m’enfuis pendant que les deux flics sont occupés à exhiber leurs fafiots.
J’ai couru droit devant sans me retourner. Dès que je juge être assez loin je m’arrête et regarde derrière moi. Je les ai semés, il n’y a personne sur le trottoir. Je continue calmement ma route en direction de la rue Jean Jaurès. C’est alors que je l’aperçois ; Une Laguna grise avec deux hommes à bord qui roule au pas. Les salauds ! il y en avait deux autres qui attendaient dehors dans une bagnole. Je me dirige vers le centre de Coat ar Guewen afin d’essayer de les semer. Y a pas à dire ! L’enfant se présente mal.
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