Lundi 18 février 2008
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Aoun serra autour de son cou le col de la vieille peau d’ours tellement usée qu’elle laissait passer le vent ; Il se pencha vers le brasier sur lequel il souffla pour ranimer les braises puis, après s’être redressé, fixa longuement l’immense glacier aux reflets bleutés dont la paroi frontale vomissait lentement un flot de galets cariés.

 

Le vent descendait de la montagne, glacé déjà d’avoir sucer le lait des sommets, et glissait le long du glacier où son souffle puisait les aiguilles qui transperçaient les os.

 

En contre-bas le torrent charriait d’énormes glaçons dans ses eaux limpides et s’écoulait puissamment, au milieu de tourbillons violents, à travers l’immense plaine pierreuse où pousse une herbe rase. Plus loin, beaucoup plus loin, par delà la grande plaine, au-delà de ce que les yeux fatigués d’Aoun pouvait voir, se trouvait la grande forêt aux arbres pointus dont les aiguilles piquaient la peau lorsque Aoun s’y frottait.

 

Aoun savait que les hommes étaient là bas, ils y étaient depuis longtemps déjà, depuis trop longtemps pensait Aoun, car la grosse boule de feu avait traversé le ciel autant de fois qu’il y avait de doigts dans une main. Ce n’était pas bon signe.

 

Aoun se tenait seul à l’entrée de la grotte car les femmes aussi étaient parties ; Elles s’en sont allé dès que la boule de feu est apparue au-dessus du sommet de la montagne noyant d’ombres mouvantes  la vallée où grondait le torrent.

 

Ce n’était pas souvent que les femmes quittaient seules le campement, il fallait pour cela  un évènement extraordinaire, un événement qui mettrait en péril la survie du clan. Aussi lorsque le sang du feu se mit à manquer les femmes durent-elles se résigner à descendre dans la plaine ramasser le précieux trésor. C’est Aoun qui leur donna l ‘ordre d’y aller, car si le feu mourait, Aoun aussi mourrait car c’est lui le gardien du feu et Ictam le tuera. Et puis les autres aussi finiront par mourir : Rham qui connaît les esprits et qui leur parle, Nekalia aux yeux de braise et Amvira aux longues jambes de gazelle mourront aussi ; Et Ictam ! Ictam le grand chasseur ! Lui aussi aura le corps tout refroidi.

 

Déjà tous les enfants étaient morts et tous les vieillards. Aoun lui vit encore, trop résistant pour mourir, trop faible pour la chasse. Depuis plus de lunes qu’il n’aurait su le dire Aoun était devenu le gardien du feu. Un jour, alors que les hommes s’apprêtaient à partir chasser et qu Aoun s’était joint à eux, sa longue lance avec sa pierre tranchante collée à son ventre, Ictam l’avait repoussé durement et de la main lui avait montré le foyer où rougeoyaient  les braises et le cœur d’Aoun se mit à saigner. Depuis ce temps il demeure accroupi auprès du feu tandis que les autres partent en criant chercher la nourriture.

 

Cela a l’air de rien de veiller sur l’esprit du feu, mais cela n’est pas rien. On ne place jamais le feu au fond de la grotte à cause de la fumée qui noircit les peintures sacrées et brûle le cœur des hommes.         Le feu, c’est à l’entrée de la caverne qu’on le pose, là où le vent  des sommets  perce les os et passe parfois avec tant de violence qu’on entend hurler la montagne. On l’entend hurler comme hurlait Almira quand le fruit de son ventre refusait de sortir et qu’elle se tordit sur le sol pendant trois lunes avant que son souffle ne s’éteigne. C’était au temps où le torrent se durcit, un temps où depuis plusieurs lunes déjà la nourriture manquait. Le ciel déversait nuit et jour la poudre blanche de la mort qui recouvrait le sol empêchant les hommes de chasser.

 

Almira portait en elle l’espoir de la tribu car mûrissait dans son ventre le petit de l’homme, celui que tout le monde attendait car une tribu sans enfant est une tribu est qui va disparaître, et la tribu d’Aoun avait déjà  perdu tous ses enfants quand Almira mourut à son tour avant d’avoir pu mettre bas. Le ventre des hommes était à ce point creux et les forces les avaient à ce point abandonnés qu’ils se résolurent à manger Almira et le fruit de son ventre. C’était ainsi, il en avait toujours été ainsi ; en période de famine on mangeait les morts, parfois même il arrivait qu’on achève les vieillards les plus faibles pour les dévorer.

 

Aoun le sait, s’il laisse s’enfuir l’esprit du feu, si les hommes ne ramènent rien de la chasse, il sera tué à son tour et sera dévorer par les siens. C’est ainsi ! Oui ! Mais il trouve ça injuste. Pourquoi le punir lui et épargner Ictam, le responsable de la chasse ? Jamais, au cours de sa longue existence, Aoun n’a vu un gardien de la chasse mis à mort pour n’avoir pas ramener de gibier, mais il a vu plusieurs gardiens du feu mourir de ne pas avoir su retenir l’esprit du feu.

 

Aoun fut, autrefois, un grand gardien de la chasse, respecté de tous. Aujourd’hui qu’il avait traversé trop de lunes on ne le respectait plus, on le confinait auprès des femmes, comme un petit d’homme, et il en souffrait.

 

Le vent soufflait trop fort et tout le sang du feu s’en allait et bientôt son esprit aussi s’en retournerait chez les anciens et Aoun serait mangé. Il fallut se résoudre à envoyer les femmes chercher dans la plaine le sang du feu. Aoun est inquiet car les femmes ne reviennent pas et le feu se meurt. Il s’est assis contre le vent pour protéger le foyer ; avec un vieil os de bison trouvé sur le sol il trace sur la terre l’esprit du feu pour le maintenir en vie, et les silhouettes des femmes pour que la cueillette soit bonne et que l’esprit de la terre les protège des attaques de l’ours et des autres tribus qui parfois rodent à la recherche du feu ou de la nourriture.

 

Esprit du feu, esprit de la terre, esprits de la chasse, esprits des anciens : les esprits ne sont pas toujours favorables, Aoun en avait fait plusieurs fois la triste expérience ; mais sans eux rien ne se faisait et l’esprit de la Mort, le Grand et terrible Esprit de la mort, alors triomphait de la force des hommes.

 

Depuis qu’il était gardien du feu Aoun pensait souvent à l’esprit de la mort et il avait peur. Peur de ce froid si froid qu’il raidissait le corps, le rendait immobile, les yeux grands ouverts et qui semblait ne plus rien voir. Aoun n’était pas certain que cela devait arriver ; il y avait peut être un moyen d’y échapper, si les femmes par exemple ramenaient le sang du feu avant que celui ci se soit enfui et si Ictam et les chasseurs ramenaient un ours ou un bison. Alors oui, pour Aoun l’esprit de la mort s’éloignerait de la grotte, mais il se disait aussi qu’il reviendrait, il reviendrait quand les hommes auraient faim, quand l’esprit du feu serait mort ayant perdu tout son sang.

Il se demandait comment l’esprit de la mort se manifesterait et aujourd’hui encore , devant les braises qui s’amenuisent, il se demande comment il le reconnaîtra.

 

Rahm qui est le gardien des esprits, ceux de la chasse et de la cueillette, mais aussi celui de la femelle pleine, celui du vent et celui de la pluie, Rahm le grand sorcier que chacun redoute et admire à la fois, Rahm n’a aucun pouvoir contre l’esprit de la mort. Ni ses cris, ni ses danses sacrées, n’y font quoique se soit. Il a renoncé depuis bien longtemps à tracer l’esprit de la mort sur la paroi de la grotte, là où bisons, gazelles, ours et chasseurs, dans l’obscurité du fond de la caverne, s’animent à la lueur vacillante des torches quand les hommes se réunissent avant la chasse pour la grande cérémonie des esprits.

 

Aoun retourne entre ses doigts le vieil os de bison et, à l’aide d’un petit éclat de pierre entreprend de vider la terre qui s’était tassée à l’intérieur là où jadis se trouvait la moelle, morceau de choix réservé au maître de la chasse.

 

Une fois vide, Aoun y colle son œil droit. Cela est drôle ; on y voit deux choses à la fois différentes et identiques. Il se lève, s’approche du rebord de la grotte et, debout sur le bord de la falaise, il observe en contre-bas la plaine où s’ébroue le torrent. Un instant il ferme l’œil gauche et d’un coup il n’y a plus qu’une seule plaine. Il ouvre l’œil gauche et de nouveau il y a deux plaines : l’une dans l’œil droit qui semble rétrécie à travers l’os, et l’autre dans l’œil gauche, beaucoup plus grande mais, semble-t-il moins précise. Quand il ferme l’œil gauche la plaine, pourtant si vaste, apparaît si petite dans l’orifice de l’os qu’il lui paraît qu’elle pourrait tenir dans sa main. Aoun demeure ainsi un moment à contempler cette plaine rétrécie et finit par ne plus trouver d’intérêt à cette vision étroite des choses.

 

De retour auprès du foyer il tourne et retourne entre ses doigts cet os qui possède le pouvoir de rapetisser la plaine et il se dit que l’esprit de la mort qui rétrécit les corps et les fait disparaître à tout jamais doit être pareil à cet os et que, s’il continue à regarder à travers lui, il va finir par attirer l’esprit de la mort. Il dépose alors délicatement l’os sur la terre et en détourne aussitôt son regard. Il faut toujours être respectueux envers les esprits, sinon ils se fâchent.  Mais a-t-il été bien respectueux envers celui ci ?  Il jette un regard à la dérobée. Il n’ose plus le toucher et pourtant il ne peut pas le laisser ainsi par terre à l’entrée de la grotte où tout un chacun pourrait le piétiner et alors c’est lui, Aoun, que l’esprit de la mort rendrait responsable. Bien sûr il lui fallait bien admettre que cet os devait se trouver là depuis beaucoup de lune car il y a beaucoup de lunes qu’on n’a pas vu le moindre morceau de viande. Alors certainement cet os avait été piétiné plus d’une fois et c’est pour cela que l’esprit de la mort s’était abattu sur Almira.

 

Mais peu-être aussi que l’esprit de la mort ne s’y trouvait pas encore, peut-être que c’est Aoun, en ôtant la terre et en jetant son œil dans le trou qui y a introduit l’esprit de la mort. Et maintenant l’esprit est là et c’est Aoun qui en est responsable.

 

Il réfléchit un long temps avant de trouver ce qu’il convenait de faire. Puisqu’il a attiré l’esprit de la mort dans cet os qui le retient prisonnier, il faut le libérer. En tremblant il saisit l’os, le porte à ses lèvres et souffle ; Il souffle de toutes ses forces jusqu’à ce que sa poitrine s’enflamme. Il entend un long sifflement lugubre, s’étirant dans l’air comme une plainte aiguë. C’est l’esprit de la mort qui s’enfuit là-bas au-delà de la plaine par-dessus le torrent.

 

Alors Aoun perçoit des cris et des rires : Se sont les femmes qui arrivent, les bras chargés du sang de feu, preuve, s’il en était besoin, que l’esprit de la mort s’en été allé.

 

Tandis que les femmes se chamaillent en riant autour de lui, Aoun tente en vain de ranimer le feu, mais le feu ne reprend pas vie. Il se dit alors que l’esprit de la mort est revenu et que cette fois c’est lui qu’il vient chercher. Alors, le cœur plein de colère, il prend l’os à deux mains, le porte à la bouche, et souffle sur le feu ; Il souffle, il souffle, Il souffle jusqu’à ce que dans ses yeux apparaissent les étoiles et l’esprit de la mort fait résonner sa plainte lugubre au-dessus de la plaine. Les femmes intriguées accourent, médusée de voir le vieil homme, à genoux devant le foyer, faire chanter l’esprit de l’os tandis que l’esprit du feu commence à s’élever dans l’air.

 

Les hommes alors, lourdement chargés de carcasses de cerfs, de bisons et de chevreuils,  commencent à gravir la côte et l’on entend de loin leurs cris, leurs rires et leurs grognements de joie.

 

Les femmes se précipitent vers les chasseurs et leur expliquent, dans un brouhaha confus, comment Aoun avait maîtrisé l’esprit de l’os pour le faire chanter et pour ranimer le feu qui s’était éteint. Ictam et Rham doivent convenir que jamais, non ! Jamais l’esprit du feu n’avait été aussi vaillant.

 

Comme la chasse a été bonne et la nourriture abondante, comme a été reconnu par Rham et par Ictam qu’Aoun avait le pouvoir sur l’esprit de l’os, on lui donna ce soir les meilleurs morceaux. Par prudence Aoun évita néanmoins de manger la moelle car il savait, lui le vieux gardien du feu, que dans le creux de l’os se nichait l’esprit de la mort qui rétrécissait le monde.

 

*  *

*

 

Post-scriptum d’Aoun :  L’esprit de la mort est caché partout et bien fou qui pensera l’avoir apprivoisé.

par Malcomrys publié dans : Nouvelles
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