Il ne se souvient plus à quelle époque il a pour la première fois rencontré Julien, mais il se souvient parfaitement que c’était à la fin du mois d’août, à l’heure où l’air devient enfin respirable, quand les hirondelles zèbrent le ciel de leur vol erratique en poussant des cris stridents, à ce moment précis où le soleil se fige un court instant au-dessus du vieux saule alors qu’une légère brise agite mollement ses longues branches chevelues. Il flottait dans l’air de cette fin d’après midi un parfum suave de fleurs de troènes auquel se mêlait l’odeur acre des pommes suries qui jonchaient le sol sous le pommier tordu.
L’homme s’est approché lentement ; sa longue silhouette éthérée, irradiée par les rais obliques du soleil à travers le feuillage du saule, flottait sur le gazon, aérienne et vaporeuse tel un Elfe échappé de sa forêt scandinave. Il esquissa un geste et le livre qu’il avait depuis longtemps posé sur ses genoux glissa. Il fit un mouvement pour le retenir ; Lorsqu’il releva la tête, l’inconnu avait disparu, volatilisé, mais l’air était, à l’endroit où il apparut, d’une opacité plus dense.
Par la suite, il le revit souvent. Il arrivait toujours à l’improviste. Il n’y avait ni jour ni heure déterminés. Parfois il demeurait plusieurs semaines sans venir, puis, ces longues périodes d’abstinence passées, comme s’il désirait compenser les moments perdus, il venait plusieurs fois dans la journée. Il finit par s’habituer à lui, par souhaiter ardemment sa venue, par ne plus pouvoir supporter son absence.
Il ne parlait pas et se mouvait à peine, fragile, évanescent, il traversait, fugace, l’espace avec légèreté et une certaine hésitation comme s’il cherchait un quelconque repère de lui seul connu. La moindre esquisse de mouvement, le moindre bruit, et il s’évanouissait dans l’air sans laisser de trace. Alors il apprit à vivre l’étonnante patience des choses inertes, la paralysie du geste stratifié, la respiration retenue jusqu’à la limite de l’étouffement, les battements du cœur réprimés jusqu’à friser l’implosion ; il apprit l’immuable rigidité du minéral.
L’homme ne se décida à parler que plusieurs années plus tard. C’était une nuit de pleine lune et sa silhouette sans cesse fluctuait dans la chambre où il était couché. La lumière était éteinte de sorte qu’il ne voyait que son ombre qui se découpait dans l’encadrement de la fenêtre, la tête auréolée par la pâle clarté lunaire. Il l’interpella d’un ton sec, autoritaire, avec cette agressivité des gens timides lorsqu’ils parviennent enfin après un gros effort à s’exprimer.
-- Je veux être libre !
Il n’ajouta rien à ces quatre mots et disparu aussitôt les avoir prononcés. A la suite de quoi il demeura de longs mois sans lui rendre visite. Il en perdait la tête, ne quittant plus sa chambre de peur de le manquer. Il s’était isolé du monde ; ne vivant que de son attente il avait occulté tout ce qui était étranger à cette expectative.
Le temps avait pris une épaisseur poisseuse dans laquelle il s’engluait un peu plus chaque jour et l’univers lui était devenu Iroquois.
Il avait écrit son nom sur des bristols glacés, il en avait tapissé sa chambre jusque sur les vitres de la fenêtre si bien que la pièce se trouvait continuellement dans l’obscurité.
Puis un jour il est revenu. Il ignorait si les bristols y étaient pour quelque chose mais cela n’avait guère d’importance. Il était là ; présence familière ; Comme s’il ne s’était jamais absenté. Il arborait le sourire triste d’un Pierrot lunaire dont il avait également la pâleur. Il se tenait à environ un mètre de lui mais la distance qui les séparait lui parut infranchissable. Son regard traversa le sien tandis qu’il prononça d’une voix blanche :
-- Je dois m’en aller maintenant.
Il ne s’en étonna pas. Il le savait, il l’avait toujours su. C’était aussi inéluctable que la succession des jours et des nuits. Cependant ces paroles le déchirèrent comme l’éclair déchire l’air. Existait -il une alternative ? Sur le moment il pensa que non. Aujourd’hui il doute.
Il a fait alors ce qu’il croyait devoir faire : Dans le grand cahier à la couverture noire il écrivit :
-- Julien pénétra dans la gare de N et se dirigea vers le quai N° 4
Quand il eut terminé il s’écroula sur son lit et demeura allongé sur le dos, les yeux grand ouverts, l’esprit noyé dans les brumes de sa rêverie éveillée. Il se trouvait plongé dans cette étrange contrée onirique où l’improbable lui-même devient une improbabilité.
*
Il fait une chaleur torride. Le soleil rebondit en éclats aveuglants sur l’acier huilé des rails de chemin de fer. Sous la verrière l’atmosphère devient irrespirable et les voyageurs avachis se liquéfient sous l’effet d’une chaleur moite qui dégouline de partout.
Sur le quai N° 4 une foule compacte piétine en plein soleil un ciment surchauffé d’où s’élève une vapeur ténue. Le ballaste exhale une odeur écœurante de fuel tiède, de bière chaude et de sueur rance. Des enfants endimanchés tourbillonnent comme des mouches agitées par l’orage et la buvette roulante disparaît sous des grappes humaines qui l’absorbent dans un brouhaha incessant. Au-dessus de la forêt des têtes circulent des billets de banque, des boissons gazeuses, des canettes de bière, que ponctuent des merci, des jurons, les cris aigus des enfants, les protestations indignées d’un vieillard que l’on bouscule et, dans le lointain, le long sifflement strident d’une locomotive.
Julien a disparu, fondu, digéré par cette marée humaine qui rejette dans l’air les effluves sauvages des transpirations suries de corps adipeux. Un haut-parleur nasillard annonce l’arrivée d’un train et la foule se fige l’espace d’un court instant le regard perdu là bas vers le point de convergence des rails, puis elle s’étire lentement le long du quai, les hommes encombrés de lourdes valises, les femmes tenant les enfants par la main. Ils se rangent le long de la voie en une longue file à présent muette.
Julien se tient à l’écart et discute avec une vieille dame, créature chétive entièrement vêtue de noir. Un chignon de cheveux gris rehausse une petite tête toute ronde en équilibre sur un corps gracile et frêle. Elle serre sous l’aisselle droite, précieusement comme on le ferait d’un trésor, un petit sac en cuir noir, défraîchi et difforme, dont les angles sont décousus. A ses pieds, une valise en carton bouilli de couleur marron qui pourrait la contenir tout entière sans qu’il lui soit nécessaire de se plier.
Elle a le regard inquiet d’un petit animal apeuré et ponctue ses paroles de gestes saccadés en agitant le bras gauche dont la minuscule main gantée de dentelle tient une ombrelle à bec de cane. Elle a l’air gentiment désuet des vieilles photographies sépia que l’on peut encore trouver chez les brocanteurs.
Julien saisit la grosse valise et se dirige vers le souterrain menant au quai N° 2. Il avance à grandes enjambées suivi par la petite silhouette qui trotte menu derrière lui, effleurant à peine le sol de son pas léger. Au moment précis où le couple s’engouffre dans le souterrain, sur le quai N°4, un train entre en gare dans un fracas étourdissant.
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