Il a fallu se résigner à lui parler. Il ne pouvait pas le laisser éternellement vissé à son banc la tête dans les mains. Il a tout de même hésité très longtemps. La crainte de le voir disparaître pour de longs mois, peut être définitivement. Mais il ne s’est pas enfui. Sans doute est-il las d’attendre lui aussi, alors lui a expliqué la raison de son immobilisme. Julien est tout simplement perdu ; perdu dans un monde qui n’est pas le sien, un monde trop précis, trop calibré pour qu’il puisse s’y repérer.
Il a repris son grand cahier noir, effacé la phrase qu’il y avait inscrite et la remplaça par la phrase suivante :
« Julien est dans la gare »
Il ne peut faire moins puisqu’il se trouve effectivement dans une gare.
-- Que vas-tu faire à présent ?
-- Je vais attendre le train de seize heures.
-- Pourquoi le train de seize heure ?
-- Parce que j’ai loupé celui de treize heures.
Il ne comprend pas et Julien doit lui expliquer
-- Tu penses avoir changé quelque chose, mais en réalité rien n’a changé. Le train que j’ai raté tout à l’heure devait me conduire quelque part. A présent il faut que je prenne le train suivant pour me rendre à destination. Je n’ai pas le choix ; ce qui a été écrit doit s’accomplir. On appelle cela le destin.
*
Quand le train entre en gare, une vitre d’un compartiment de l’avant dernier wagon est abaissée et laisse apparaître la tête et le torse défenestré d’un grand gaillard roux aux cheveux hirsutes qui scrute le quai quasiment désert l’air inquiet. Il est vêtu d’une veste ample couleur moutarde et d’une chemise blanche moulée au corps et fermée au cou par un nœud papillon noir. La silhouette disparaît de la fenêtre sitôt le train arrêté pour réapparaître quelques secondes plus tard sur le quai et Julien peut alors constater qu’il porte un pantalon de la même couleur que la veste.
Le jeune homme qui doit avoir environ trente ans possède une taille très supérieure à la moyenne, mince mais de carrure assez large aux épaules ce qui lui donne l’allure d’un porte manteaux. Le visage au teint pâle parsemé d’éphélides est surmonté d’une imposante chevelure rousse dont les épis flamboyants partent dans tous les sens. Il a une dentition à décroisser la lune comme disait Brel, avec un vide entre deux incisives qui fait chuinter les sons lors qu’il parle. Il se dégage de toute sa personne une sympathie communicative.
Une fois sur le quai, il faut bien se rendre à l’évidence : personne ne l’attend. Affolé il court alors vers le chef de train.
-- S’il vous plait ! Mon collègue n’est pas là et je suis seul pour descendre mon matériel. Pouvez vous retarder le départ de deux ou trois minutes s’il vous plait.
Le chef de train, un petit bonhomme rondouillard au regard autoritaire à qui le port de l’uniforme, et surtout de la casquette avec ses étoiles brillantes, donne une prestance et une importance qu’il ne mérite sans doute pas, est obligé de lever la tête pour regarder le rouquin et ce geste l’humilie.
-- Je ne peux pas retarder un express
répond-t-il sèchement avant d’ajouter d’un air méprisant :
-- Même si ça avait été un omnibus je ne l’aurai pas fait pour un type comme vous.
Il fait tournoyer son sifflet au bout de sa ficelle, le buste bien droit pour tenter de gagner quelques centimètres, le regard fixé dans les yeux du rouquin. On devine aisément qu’il apprécie au plus fort cet instant magique où lui, le petit, peut imposer sa loi au plus grand.
-- Ca ne prendra pas plus de deux minutes
Tente de plaider, mais en vain, le rouquin.
Le chef de train jette un rapide regard à sa montre bracelet avant d’ajouter.
-- Je vous conseille de regagner votre compartiment si vous ne voulez pas rester en rade sur le quai.
Il range le sifflet dans sa poche et fait signe au chef de gare qui discute avec les conducteurs près de la locomotive. Un coup de sifflet retentit, le chef de gare agite un drapeau et le train s’ébranle lentement faisant défiler les bâtiments gris de la gare puis les maisons basses avec leurs petits jardins potagers qui se font de plus en plus rares au fur et à mesure que les terrains vagues et la campagne absorbent le béton.
Dans le couloir Julien est en grande conversation avec le rouquin. Celui ci est agité, il enfonce les mains dans une chevelure déjà ébouriffée, balance ses longs bras maigres dans tous les sens et dévide un torrent de paroles. Il a cet accent rocailleux des terroirs vinicoles dont la rudesse a été modulée par les inflexions chantantes que les brises du sud-ouest essaiment dans l’entre deux mers. Quand il s’excite trop, le chuintement de l’air entre les incisives se transforme en un long sifflement douloureux qui noie une syllabe sur deux rendant le discours parfaitement incompréhensible. Il s’en rend compte et s’énerve d’autant plus si bien que son allocution se transforme en un long sifflement ophidien, mais comme il s’exprime avec son corps, agitant les bras, pétrissant l’air des mains, se balançant d’une jambe sur l’autre, faisant apparaître par chaque muscle de la face des mimiques et des expressions qui, si elles ne traduisent pas à proprement parler les mots inaudibles qu’il éructe, permettent néanmoins de comprendre, sinon la lettre du moins l’esprit du propos, Julien, qui l’écoute en silence, paraît suivre les méandres de la pensée de son compagnon de route.
-- Je m’emporte ! je m’emporte ! Et vous n’avez rien compris à ce que j’ai dit ?
-- Mais si ! Je crois bien avoir saisi l’essentiel à savoir que vous êtres en colère après le chef de train.
-- Ne m’en parlez pas ! Quelle brute épaisse !
Il s’est calmé à présent et comme chez lui le besoin de parler est aussi vital que celui de respirer, il profite de la présence d’un interlocuteur attentif pour lui raconter sa vie. A l’instar de Sisyphe condamné à gravir et à descendre pour l’éternité la même colline en poussant sans cesse devant lui la même pierre, le rouquin passe le plus clair de sa vie à parcourir quotidiennement le même chemin entre deux terminus en poussant devant lui dans les couloirs de l’express son chariot de « sandwichs, bières, eaux gazeuse et jus de fruit ». Deux mille quatre cent kilomètres par jour aller retour, sans compter les kilomètres parcourus dans les couloirs du train. Des millions de kilomètres par an, plusieurs fois le tour du monde en traversant toujours les mêmes paysages dont les seules métamorphoses sont dues aux changements de saisons. Un voyage dans l’immobilisme où tout est réglé une fois pour toutes à la minute près, où il ne se passe généralement rien et où le chapelet des gares égrène avec monotonie la même litanie de noms. Un voyage sidéral par la distance parcourue, mais qui ne mène nulle part. Voyageur sans voyage, le rouquin est condamné à une absurde déambulation sinon jusqu’à la mort, du moins jusqu’à la retraite.
Le chef de train, tel un ballot ballotté par la houle, apparaît au bout du couloir et s’approche, de sa démarche chaloupée, vers les deux hommes.
-- Vous descendez au prochain arrêt ? (Il s’adresse au rouquin) Il y a un express de nuit qui descend.
-- Il y a déjà un vendeur dans ce train ; je ne peut pas le bisser.
-- Il fallait prendre vos précautions mon vieux ! Si vous aviez préparé votre matériel dans le couloir avant l’entrée en gare vous auriez eu le temps de décharger.
Il disparaît happé par le soufflet. Le rouquin attend qu’il se soit éloigner et cligne de l’œil vers Julien :
-- J’ai relevé son numéro. Ils portent un numéro sur la casquette.
Il écrit le numéro sur le dos de sa main gauche avant de poursuivre :
-- Dès mon arrivée je ferai un rapport à ma compagnie. Elle n’appréciera pas le manque à gagner et ça va chauffer pour cet abruti.
Cette perspective du rapport vengeur le soulage, il est tout à fait calme à présent et paraît même joyeux.
Il semble avoir grande confiance en la puissance des rapports en général et du sien en particulier. Julien qui a fini de bourrer sa pipe l’allume et exhale un épais nuage de fumée blanche.
-- Pourquoi n’avez vous pas disposé vos caisses dans le couloir avant l’entrée en gare ?
-- Si je l’avais fait, il m’aurait engueulé parce que ça gène le passage des voyageurs.
-- A présent qu’il vous l’a suggéré, il n’y a plus à se gêner. Voulez-vous que je vous donne un coup de main pour transporter votre matériel près de la porte.
Secoués par les cahots, projetés contre les parois à chaque courbe de la voie, ils transportent une à une les lourdes caisses de boissons qui tintinnabulent à chaque faux pas et les déposent devant la porte d’accès au quai. L’opération terminée le rouquin s’assied sur une caisse et pousse un soupir de soulagement.
-- On va boire un coup aux frais de la compagnie ; On l’a bien mérité ; c’est qu’elles sont lourdes ces putains de caisses.
Il ouvre une glacière, en sort deux Heineken perlantes de fraîcheur, les débouche et en tend une à Julien.
-- On va aussi s’envoyer un sandwich. De toute façon demain ils ne seront plus vendables.
Tandis qu’ils collationnent, le train file à tout allure à travers la campagne.
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