à la devanture du magasin d’antiquités, mon regard fut attiré par un joli petit secrétaire qui me parut dater du XVIIIème et dont l’état de conservation était admirable pour un objet de cet âge. Il possédait en outre une facture remarquable si bien que je n’ai pu résister au désir de pousser la porte du magasin. En fait de secrétaire l’antiquaire m’apprit qu’il s’agissait d’un meuble dit « bureau à cylindre », une sorte de « dos d’âne » de l’époque de Louis XVI.
-- Ce meuble confectionné en bois de rose a été reverni au tampon. Le piètement est en gaine marqueté terminé par des sabots en bronze.
Un véritable petit bijou. Je n’ai pas marchandé et ce brave homme d’antiquaire s’est proposé de me le faire livrer gratuitement en début d’après-midi, puis il a ajouté d’air air entendu :
-- Ce meuble Monsieur se mariera très bien avec la magnifique bibliothèque de votre salon de lecture.
Cette phrase me laissa perplexe. Comment ce vieillard raffiné qui n’était jamais venu chez moi savait-il que je possédais une grande bibliothèque en chêne datant du XVIIIéme ? Mystère ! Mais je dois l’avouer aujourd’hui, ce brave homme avait raison.
* *
*
Voilà ! Je m’appelle Emilie, j’ai 22 ans, je mesure 1,60 mètres et j’ai des cheveux noirs coupés courts à la Louise Brooks, vous savez cette merveilleuse actrice du cinéma muet ? Je ne possède pas une silhouette de mannequin, j’ai des rondeurs là où il faut ce qui plait aux hommes ; Je le sais car je le vois tous les jours dans leurs regards. 22 printemps ce n’est généralement pas à cet âge que l’on débute un journal intime. Un journal intime, on commence à l’écrire à la sortie de l’enfance et il devient le confident de la tendre adolescence. Je m’y suis essayée mais j’ai vite abandonné : trop fastidieux et surtout je n’avais pas grand chose d’intéressant à raconter. Mais il m’arrive aujourd’hui quelque chose d’extraordinaire et j’aimerai pouvoir plus tard, quand la mémoire fichera le camp, retrouver les détails de cette aventure.
Et puis il y a ce cahier découvert dans un tiroir de la bibliothèque de Gaspard ; Un cahier à grands carreaux et à la couverture cartonnée, marbrée, avec des coins dorés pour protéger les angles. Le genre de cahier où l’on voudrait déposer quelque chose de rare, quelque chose comme un petit chef d’œuvre.
Mais il est temps que je vous narre (c’est sans doute l’influence du cahier) que je vous narre donc ce qu’il m’est advenu.
Il y a trois ou quatre jours, peut-être moins, peut-être plus, je ne saurais pas me montrer plus précise et je vous en donnerai l’explication plus tard. Ce dont je suis certaine, en revanche, c’est que tout a commencé le 16 Novembre 2008 alors qu’il faisait un très beau temps pour la saison. Sur le coup de trois heures de l’après-midi je me trouvais rue des Rosiers, face au canal ST. Tugdual, scotchée à la devanture d’un magasin d’antiquités éblouie par un petit secrétaire d’époque que j’aurais volontiers acheté si j’en avais eu les moyens. Hélas mon salaire de vendeuse au magasin de prêt-à-porter de la rue Gambetta ne me permet pas une telle folie. Je n’en demeurais pas moins à rêver devant cette merveille quand un homme plutôt grand, la trentaine, élégamment vêtu d’un costume gris clair, me posa la main sur l’épaule et prononça d’une voix grave :
-- Dépêchez-vous, ils arrivent !
Comme j’eus l’air surprise il me désigna du doigt le haut de la rue des rosiers où une dizaine d’hommes en uniformes, armés de fusils, se dirigeaient vers nous d’un pas rapide.
-- Vous voyez ? Il faut faire vite !
insista l’inconnu
Pourquoi l’ai-je alors suivi sans réfléchir ? J’en suis encore à me poser la question. Toujours est-il que nous avons fui vers l’autre bout de la rue et derrière nous je percevais nettement le bruit des godillots ferrés des policiers qui avaient eux aussi pressé l’allure. L’homme s’en aperçut et me prit par la main m’entraînant à courir avec lui. Derrière on courait aussi et je ne voyais pas le moyen de leur échapper. Je voulus m’arrêter mais il me tira par la main :
-- Ne soyez pas idiote, vous voyez bien qu’ils nous rattrapent !
Ce que je ne voyais pas très bien c’est ce que j’avais à faire dans cette histoire mais cela ne m’empêcha pas de continuer à lui obéir. Cependant d’autres uniformes apparurent à l’autre extrémité de la rue nous barrant le passage. Je pensais alors qu’on allait s’arrêter et s’expliquer, mais l’homme n’était pas du genre à se résigner ; Il me tira sèchement par le bras et m’entraîna de l’autre côté de la chaussée en direction du canal. Il escalada le muret qui dominait le canal et m’obligea à le suivre. Nous avons sauté dans l’eau froide et visqueuse. Très vite je me rendis compte que mes vêtements imbibés d’eau rendaient tout mouvement difficile. Je surnageais à peine. Heureusement dans ma chute j’avais perdu mes mocassins. En un autre temps j’en aurais pleuré de rage : des mocassins achetés hier en promo. Mais à ce moment j’étais bien aise de ne pas les avoir aux pieds. Mon compagnon d’infortune dont j’apercevais la tête hors de l’eau un peu sur ma droite me fit un signe en direction de la rue des Rosiers. Me retournant j’aperçus les uniformes qui s’accoudaient au muret pour nous mettre en joue.
-- Plongez ! Vite plongez avant qu’il ne soit trop tard !
J’ai plongé à l’instant précis où les fusils crépitaient. J’entendais nettement le sifflement des balles qui rebondissaient sur l’eau. L’une d’elles descendis en chandelle devant moi, légère comme un flocon de neige. A bout de souffle je remontais à la surface ; Les uniformes là bas rechargeaient leurs armes. Je replongeais aussitôt et à l’instant même je compris que je venais de faire une bêtise. J’aurais dû attendre le dernier moment pour disparaître sous l’eau, à présent il ne leur restait plus qu’à attendre tranquillement que j’émergeasse à nouveau pour ajuster leurs tirs. Je me débattis du mieux que je pus pour m’éloigner un maximum et ce fut à la limite de l’étouffement que je refis surface. Comme je le craignais les fusils fleurirent mais je me trouvais suffisamment loin et les tirs se sont fait moins précis.
-- Plongez ! et ne remontez pas avant l’entrée du tunnel
Devant moi, à quelques mètres, le canal disparaissait sous terre. Je plongeais donc, mais, tétanisée, et je sentais venir une crampe au mollet droit. J’avais l’impression de ne pas avancer pourtant lorsque j’émergeais à nouveau j’aperçus l’entrée du tunnel juste au-dessus de ma tête.
-- Bravo ! Mais ne traînons pas ; Il faut filer d’ici au plus vite.
Je n’eus pas la force de demander où nous devions filer. Le canal s’enfonçait sous la ville et je n’avais pas la moindre idée de l’endroit où se terminait le tunnel. Il faisait noir, il faisait froid, de plus en plus noir et de plus en plus froid.
-- Je n’en puis plus ! Je suis gelée !
-- Ce n’est pas le moment de flancher ! Accélérez les mouvements pour vous réchauffer.
Je n’avais guère le choix. Enfin j’aperçus un carré de lumière et je repris courage : le bout du tunnel ! Nous allions pouvoir remonter à l’air libre.
Hélas ! Il me fallut bientôt déchantée. La lumière qui baignait cet endroit d’une lueur laiteuse provenait d’un carré de gros cubes de verre dépoli. Nous n’étions pas au bout de nos peines.
-- Par ici !
Il me fit signe de le suivre et nous quittâmes le milieu du canal pour nous diriger vers le mur sur notre droite où j’aperçus avec soulagement un bout de quai à fleur d’eau sur lequel je me hissais non sans peine.
-- Courrez le long du quai ça vous réchauffera
-- Je n’en ai pas la force
-- Dans ce cas arpentez le quai en marchant et faites plusieurs allers/retours.
J’avais pris l’habitude d’obéir à cet homme sans poser de questions. Je fis plusieurs aller-retours le long du quai, laissant dégouliner de l’eau tout au long de mon parcours. La seule pensée que je devrai replonger dans cette eau froide me glaça le sang. Mes vêtements mouillés me collaient à la peau et mes pieds nus s’écorchaient sur les pierres du quai. Je me suis assise avec la ferme intention de ne plus bouger d’ici quoiqu’il arrivât. Soudain j’eus l’impression de rêver ; Le mur pivota laissant place à un passage suffisamment large pour pouvoir s’y engouffrer.
-- Dépêchez-vous avant qu’ils n’arrivent !
Une fois derrière le mur celui-ci se referma et nous fumes plongés dans l’obscurité la plus totale jusqu’à ce que, comme écrit dans la genèse, la lumière soit (fiat lux) et que devant mes yeux ébahis, j’aperçoive le jardin d’Eden tel que le découvrirent Adam et Eve. Je ne trouverais ni les mots ni les phrases pour décrire cette merveille. Imaginez un espace d’environ trois cent mètres carrés où, de chaque côtés d’un sentier de marbre rose, s’étendent des massifs d’hortensias, des bosquets de magnolias, des buissons de rosiers multicolores, des tapis de violettes, de primevères et de pensées que surplombe un parterre d’hibiscus et, tapissant le fond de cette grotte, des gerbes d’amaryllis et d’orchidées aux couleurs changeantes. Toutes ses merveilles en fleurs sont savamment éclairées par une kyrielle de spots disposés un peu partout de façon à faire jaillir la vie multicolore de ce jardin extraordinaire.
Une grille s’ouvrant avec une énorme clef semblable à celle qui illustrait les exploits du Barbe-Bleue de mon enfance nous séparait du jardin enchanteur. A l’extrémité du jardin se trouve ce que l’on peut désigner comme la façade d’un appartement : Une porte en bois avec à droite une fenêtre étroite, et à gauche une porte-fenêtre. La clef est cachée sous un pot de géranium.
-- Il serait plus raisonnable de nous dévêtir avant de pénétrer à l’intérieur ; Nos habits dégoulinent de partout
Joignant le geste à la parole il entreprit de se déshabiller sans complexe et je fis de même. En un instant, alors que nous nous connaissions que depuis quelques minutes, nous nous retrouvâmes en sous-vêtements, sans la moindre gène.
-- Entrons voulez-vous !
Il se précipita vers une petite pièce meublée d’une chaise et d’une table sur laquelle se trouvait un écran de télé et sur cet écran on apercevait le quai sous la lumière laiteuse du plafond de verre. Un faisceau de projecteurs éclaira soudain la scène d’une lumière crue et plusieurs uniformes apparurent devant l’objectif.
-- Vous ne craignez pas qu’ils découvrent notre cachette ?
-- N’ayez crainte ; Ils ne s’apercevront de rien. La caméra de surveillance est minuscule et située dans un coin sombre en haut du mur. Et puis ce sont des policiers, ils obéissent à une logique qui leur est propre. En parcourant le quai comme vous l’avez fait tout à l’heure vous avez laissé des trace d’eau un peu partout. Ces braves pandores vont en déduire deux certitudes et deux hypothèses. La première certitude est que nous sommes montés sur ce quai ; La seconde, comme nous n’y sommes plus, est que nous sommes retournés à l’eau. Quant aux hypothèses il n’y a rien de plus simple pour leur esprits cartésiens : soit nous sommes ressortis à l’autre extrémité du tunnel, soit nous sommes morts noyés. Ils n’iront pas chercher plus loin.
Comme pour illustrer ces propos le faisceau lumineux disparut et la silhouette d’une barque glissa le long du quai
-- Vous voyez ! Ils s’en vont déjà.!
-- Qu’est-ce qui vous fait croire qu’ils ne reviendront pas ?
-- Ils reviendront. Ils reviendront même sans tarder pour draguer le canal à la recherche des corps. Et comme ils ne les trouveront pas ils vont en déduire que nous nous sommes échappés par l’autre extrémité du tunnel et que nous nous cachons quelque part en ville.
-- Mais, ajouta-t-il, ne restons pas planté là comme deux asperges. Je vais faire couler un bain bien chaud. Vous aimez les bains chauds ?
-- Je suis plutôt douches. Je prends rarement des bains… sauf dans le canal bien entendu.
Ça nous a fait rire et j’ai redécouvert combien il est bon de rire.
Le bain moussant fouetté par un jet d’eau brûlante s’est transformé en édredon de mousse parfumée au jasmin dans lequel, après avoir sans autre cérémonie ôté nos sous-vêtements, nous avons plongé dans le plus simple appareil. Seules nos deux têtes émergeaient. Bien à l’abri au centre de la terre, le corps plongé dans une eau brûlante, je ressentis un bien-être proche de ce que devait être la sérénité du fœtus dans le sein maternel.
Après nous être sommairement séchés Gaspard m’a entraîné dans la chambre où nous avons fait l’amour. Je ne suis pas une rosière et j’ai connu dans ma courte vie plusieurs expériences sexuelles dont il faut bien admettre que certaines ne manquaient ni de plaisir ni de jouissance. Mais il me faut l’avouer aujourd’hui ; avec cet inconnu, j’ai découvert la béatitude, l’extase, le ravissement, appelons cela comme on voudra, mais cela se traduit par un souffle puissant qui entraîne l’âme vers des sommets divins.
Voilà ! C’est toute mon histoire. Comme ma montre, pourtant étanche, n’a pas supporté le séjour dans l’eau du canal et qu’ici il n’y a ni réveil, ni pendule, ni aucun moyen de communication avec l’extérieur, il ne m’est pas possible de savoir quel jour nous sommes, ni depuis combien de temps nous nous trouvons ici. Nous n’avons plus de contrainte externe ; Nous dormons quand nous avons sommeil, déjeunons lorsque nous avons faim et faisons l’amour à chaque fois que l’envie nous prend. Nous faisons le jour et la nuit, mais nos nuits ne sont jamais étoilées.
Aussi étrange que cela puisse paraître nous nous voussoyons malgré l’intimité de nos rapports et nous n’avons jamais éprouvé le besoin d’échanger nos prénoms. Si j’ai surnommé mon compagnon Gaspard, c’est en souvenir de film de Pierre Tchernia et par commodité
* *
*
Est-ce parce que nous n’avons aucune possibilité de le mesurer ou bien parce que nous nageons dans une espèce de félicité intemporelle ? Toujours est-il que le temps me file entre les doigts comme l’eau claire d’une clepsydre. Gaspard est un être merveilleux avec qui je vis des heures d’absolu bonheur. Il connaît à merveille l’histoire de cette ville et un tas d’autres choses encore si bien je ne me lasse pas de l’écouter. Il m’a expliqué, entre autre, qu’ici, de la dernière période du moyen-âge jusqu’au XIX ème siècle, le canal n’étant pas encore couvert, le jardin où nous nous trouvons actuellement était une placette à ciel ouvert où se déroulait le dernier mardi de chaque mois un marché aux légumes et aux produits de basse cour. A l’époque la ville était coupée en deux par le canal et pour passer d’une rive à l’autre il fallait faire le détour par la rue des Rosiers. Au XIX ème siècle la municipalité décida de couvrir une partie du canal pour faciliter la circulation et ainsi fut créée la Place Stanislas sur laquelle se déroule encore de nos jours, le dernier mardi de chaque mois, un marché. Les traditions ont la vie dure. Au centre de la place Stanislas se trouve ce carré de verre dépoli qui diffuse une pâle lueur sur cet endroit du canal.
J’ai appris beaucoup concernant l’histoire de cette ville, mais je n’ai rien appris de lui, ni lui de moi. Je n’ai pas d’explication mais c’est un fait assuré que ni l’un ni l’autre n’éprouvons le besoin de parler de nous. Tout concourt à nous faire vivre comme si nous étions Adam et Eve au paradis terrestre : Dépourvus de passé et avec un avenir qui nous est indifférant. Moi qui suis pourtant d’un naturel plutôt curieux je ne cherche même pas à comprendre ce que nous veulent ces uniformes.
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Voilà ! Sous terre comme sur terre tout a une fin et la béatitude plus encore peut-être que tout autre sentiment, n’est pas éternelle. Insidieusement sans que l’on s’en aperçoive, comme les plaques tectoniques glissent lentement les unes sur les autres, ses effets s’évanouissent et au sentiment de plénitude succède l’ennui. Bien entendu rien ne paraît avoir changé : nous dormons toujours lorsque nous avons sommeil, nous mangeons lorsque la faim nous tenaille et nous faisons encore l’amour lorsque l’envie nous prend, mais ce n’est plus l’extase. Certes j’y prends encore du plaisir et de la jouissance mais c’est devenu un coït banal. D’ailleurs tout ce qui m’avait paru si merveilleux m’est devenu parfaitement ordinaire. Le jardin lui-même, que j’ai cru si longtemps miraculeux, s’est révélé n’être qu’un jardin factice aux fleurs toujours ouvertes mais qui n’exhalent aucun parfum et je n’éprouve plus aujourd’hui de bonheur à m’y promener. Les journées sont devenues monotones au point que je me suis mise à calculer les jours. Calcul, j’en suis consciente, parfaitement arbitraire puisque c’est nous qui créons les jours et les nuits et que nous ne disposons d’aucun moyen pour connaître leurs durées, mais j’ai besoin d’un repère, aussi fragile et illusoire soit-il : La lumière s’allume et un jour commence ; Elle s’éteint et une journée se termine. « Il y eut un soir, il y eut un matin : ce fut le premier jour » Peut importe en fait la durée, ce qui devient palpable c’est l’épaisseur, l’épaisseur du temps qui se traîne. Certaines journées paraissent interminables. Je me suis lassée de ce nid douillet et j’aspire au grand air, à voir briller le soleil, à sentir le vent sur ma peau ou la pluie dégouliner dans mon cou.
Mais Gaspard prétend qu’il est trop tôt pour quitter les lieux, que là haut les recherches continuent et que nous courrons le risque d’être arrêtés. Alors je passe le temps comme je peux, le plus souvent devant l’écran de la caméra de surveillance guettant je ne sais quel imprévu, mais il ne se passe presque jamais rien. Parfois un rat sort de l’eau pour se friser les moustaches et ce phénomène est si rare qu’il m’arrive de le désirer de toutes mes forces. Je souhaiterai apercevoir les uniformes là, sur le quai ; Enfin une présence humaine. Je suis persuadée qu’ils ne me feraient plus peur. Mais voilà ! Ils ne viennent pas, personne ne vient et « rien n’égale en longueur les boiteuses journées ».
* *
*
Lorsque les journées deviennent de plus en plus interminables c’est que l’ennui s’est approprié le terrain. J’en ai plus que marre de ce trou, j’ai besoin d’air mais je récolte toujours la même réponse de Gaspard :
-- Nous ne serions pas en sécurité dehors. Ils nous recherchent toujours.
« Ils » ? Qui sont-ils et qu’avons nous fait de si grave qu’ils n’ont pas hésité un seul instant à nous tirer comme des lapins ? Je n’ai trouvé aucune réponse qui puisse me satisfaire. Pas plus d’ailleurs que je ne parviens à m’expliquer pourquoi l’autre jour, rue des Rosiers, j’ai suivi Gaspard sans hésitation, pensant sans doute être victime d’une chasse à l’homme. A y regarder de plus près cette attitude était totalement irrationnelle et rien ne pouvait, en ce qui me concerne en tout cas, justifier cette fuite et ce plongeon dans le canal ; à croire que j’ai été envoûtée par cet homme au point de perdre tous mes repères.
* *
*
Voilà ! L’ennui peu a peu a fait place à l’inquiétude et l’inquiétude à l’angoisse, cette oppression étouffante qui fait ressurgir des profondeurs de l’âme les terreurs ancestrales que l’on croyait à jamais disparues. C’est une émotion qui n’a aucune raison apparente et qui s’amplifie en se nourrissant de sa propre substance. Une ombre derrière la porte-fenêtre de la bibliothèque (mais est-ce vraiment une ombre ?) et je m’imagine que Gaspard espionne le moindre de mes mouvements. Un regard un peu soutenu et j’y entrevois une sorte d’interrogation. Je me suis persuadée qu’il se méfie de moi bien que je n’aie pas la moindre idée de la cause de cette méfiance, et je me sens perpétuellement surveillée.
* *
*
Je suis bien décidée à sortir d’ici, seule, car j’ai acquis l’intime conviction que Gaspard n’a nulle envie de quitter son terrier. Le problème c’est la clef, la grosse clef de la grille. Je pense qu’elle doit être quelque part dans la bibliothèque, mais comme Gaspard y passe le plus clair de son temps il m’est impossible d’y aller fouiller. Impossible aussi de profiter de son sommeil car quel que soit l’interrupteur que l’on active, c’est l’ensemble de l’appartement qui s’éclaire. Inutile également d’espérer pouvoir l’éloigner suffisamment longtemps de cette pièce. Je n’ai pas de solution et je m’en veux d’avoir suivi cet homme que je ne connaissais pas. Pourquoi avoir commis cet acte irrationnel ? Plus j’y pense et plus je suis persuadée que Gaspard avait la certitude que je le suivrai sans broncher ; Il n’aurait pas pris le risque sans cela de perdre quelques précieuses secondes à tenter de me convaincre. Mais pourquoi était-il si sûr de lui ? Je ne sais rien de cet homme et j’en arrive parfois à penser que c’est le diable en personne. Je sais ce que cette pensée a d’absurde, mais je ne trouve aucune explication rationnelle à ma conduite. J’éprouve les plus grandes difficultés à ne pas sombrer dans la désespérance.
* *
*
Terrifiée ! Le mot n’est pas trop fort ; Terrifiée au point de ne plus pouvoir quitter le lit. Ce qu’il est advenu ?
Il y a de cela un certain temps l’espoir m’est apparu de pouvoir enfin sortir de ce trou. Le réfrigérateur était vide et le congélateur ne contenait plus grand chose. La question du ravitaillement devenait primordiale. Lorsque j’en touchais un mot à Gaspard il me répondit sans la moindre hésitation :
-- Je sais. Mais il est encore trop tôt pour sortir. D’ailleurs personne n’est jamais sorti vivant d’ici.
Cette phrase me glaça les sangs.
-- Comment ça ? bafouillais-je
Un éclair froid traversa son regard
-- Personne ! confirma-t-il
-- Mais…… Mais vous ?
-- Oh moi !
Et il disparut dans la bibliothèque.
J’acquis alors la certitude que ma seule chance de ne pas mourir dans ce trou était de me débarrasser de Gaspard. J’ai caché sous mon oreiller un grand couteau de cuisine et j’ai attendu le moment favorable pour accomplir le geste fatal. Mais voilà ! Y penser est une chose, mais passer à l’acte réclame un aplomb que je ne possède pas. Aussi est-ce d’un bras tremblant que je m’apprêtais à exécuter mon geste lorsque la lumière éclaboussa la chambre. Gaspard à demi tourné vers moi en appui sur son coude me souriait.
-- C’est idiot ce que tu fais là !
Il ne m’avait encore jamais tutoyée
-- En me tuant tu te condamnes à mourir de faim sans jamais pouvoir sortir d’ici. Tu ne sais ni où se trouve la clef de la grille ni comment fonctionne le mécanisme du mur. Tu vas demeurer auprès d’un cadavre pourrissant dont tu ne pourras pas te débarrasser. Tandis que si tu me laisse agir, ta fin sera douce.
Il ôta délicatement le couteau de ma main.
-- Tu m’as demandé l’autre jour comment j’avais réussi à sortir d’ici. Cela ne fut pas très compliqué. Celui qui m’avait introduit dans ce lieu est sorti plusieurs fois pour aller nous ravitailler. J’ai pu observé où il cachait la clef et comment il ouvrait le mur. Je me suis alors débarrasser de lui et j’ai jeté son cadavre dans le canal. Tu te souviens du corps que la police a repêché l’an dernier ?
Je m’en souviens très bien. Malgré toutes les recherches entreprises personne n’a jamais su qui était cet homme.
Puis il ajouta
-- Voilà pourquoi je ne commettrais pas la même erreur. Toi vivante, je ne sortirais pas d’ici.
Depuis ce moment la fièvre m’a clouée au lit; Je tente de me familiariser avec l’idée que je vais mourir.
* *
*
J’ai la tête qui tourne, ce doit être le champagne ; Il y a bien longtemps que j’en ai perdu l’habitude. Mais aujourd’hui j’ai quatre vingt douze ans et les blouses blanches ont décidé de fêter cet évènement. Nous avons même eu droit à un gâteau d’anniversaire dont j’ai soufflé les bougies. Tout évènement ici prend des proportions importantes tant est monotone ce quotidien à petite vitesse que seule la mort d’un pensionnaire vient rompre par intermittence. Car nous sommes tous, dans cet établissement où flotte en permanence des relents de café au lait mêlés à l’odeur acide de l’urine, dans l’attente d’une mort prochaine. Les vieillards sont ainsi parqués dans ce genre de mouroir pour ne pas déranger les vivants et les jours s’écoulent lentement, indifférents à nos solitudes.
Hier j’ai retrouvé par hasard ce cahier. Soixante dix ans déjà que je fus entraînée dans cette étrange aventure qui fut la seule véritable aventure de ma vie.
Bien sûr je ne suis pas morte dans ce terrier. Gaspard ne m’a pas tuée, il s’est contenté de m’endormir et quand je me suis réveillée je gisais sur un vieux matelas dans la cave d’un immeuble au cinq de la rue des orfèvres. Y avait-il un passage entre le terrier et cet immeuble situé sur les premières pentes de la colline Sainte Geneviève ? J’ai cherché comme vous devez bien vous en douter, de même que je suis retournée sous le canal jusqu’au quai. Je n’ai rien découvert. Je n’ai jamais non plus revu ni entendu parlé de Gaspard. Qui était-il ? Je ne l’ai jamais su, mais il est sans conteste devenu mon plus beau souvenir.
* *
*
J’ai envie d’écrire moi aussi « et voilà ! » Tant il y a de « voilà ! » Dans ce récit, comme autant de balises jalonnant la route toujours inexplorée de la vie.
Peu de temps après avoir réceptionné le bureau cylindre j’ai découvert une petite clef dans un tiroir, ce qui n’a pas manqué de m’intriguer, le meuble ne possédant aucune serrure apparente. Je n’ai pas tardé à découvrir un tiroir secret dans lequel j’ai découvert ce cahier où se trouve inscrit cet étrange récit.
Je me suis rendu, par un bel après midi de printemps, sur le canal et j’ai arpenté moi aussi et sans résultat, le quai qui se trouve sous la verrière de la place Stanislas. Je n’ai pas eu plus de chance au cinq de la rue des orfèvres, la cave étant tellement encombrée d’objets hétéroclites qu’il était impossible d’y mener une quelconque exploration sans la vider de son contenu. Je pensais alors qu’il devait s’agir d’une histoire sortie tout droit de l’imagination d’une jeune fille romantique où d’une vieille femme qui attendait la mort dans l’ennui d’une maison de retraite. A moins qu’il ne s’agisse d’un manuscrit oublié dans ce tiroir par un écrivain. D’après la date ce récit à près de cent ans car nous sommes en 2090. Je pense que l’auteur n’est plus de ce monde, mais peut-être a-t-il des héritiers ou des ayants-droit. Je me rendis donc un beau matin au magasin d’antiquité de la rue des rosiers afin de me renseigner sur l’origine du meuble pour pouvoir contacter les personnes qui en seraient destinataires.
Je fus reçu par un homme d’une trentaine d’années, grands, élégant, vêtu d’un costume gris clair. Ce n’était pas le vieillard au regard doux qui m’avait vendu le secrétaire. Comme je lui en fit la remarque il m’expliqua qu’il s’agissait de son grand-père qui le remplaçait au magasin lorsqu’il était absent. J’allais aborder le sujet de ma visite lorsqu’une jeune femme aux cheveux noirs coiffés un peu à la manière d’Audrey Tautou dans le fabuleux destin d’Amélie Poulain, fit irruption dans le magasin. Après s’être excusée elle s’adressa à l’antiquaire :
-- Je vais au terrier Gaspard, tu n’as besoin de rien ?
-- Non
Elle avait fait demi-tour et s’éloignait lorsqu’il la rappela :
-- Si Emilie ! En passant devant la teinturerie tu pourrais me rapporter ma veste en daim ?
J’ai bafouillé je ne sais plus quoi et je suis sorti précipitamment.
Accoudé au petit muret je regarde à mes pieds frissonner l’eau grasse du canal.
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