Le rêve du Lotophage

Lundi 2 février 2009 1 02 /02 /Fév /2009 17:25


CHAPITRE III

Il a fallu se résigner à lui parler. Il ne pouvait pas le laisser éternellement vissé à son banc la tête dans les mains. Il a tout de même hésité très longtemps. La crainte de le voir disparaître pour de longs mois, peut être définitivement. Mais il ne s’est pas enfui. Sans doute est-il las d’attendre lui aussi, alors lui a expliqué la raison de son immobilisme. Julien est tout simplement perdu ; perdu dans un monde qui n’est pas le sien, un monde trop précis, trop calibré pour qu’il puisse s’y repérer.

 Il a repris son grand cahier noir, effacé la phrase qu’il y avait inscrite et la remplaça par la phrase suivante :

« Julien est dans la gare »

Il ne peut faire moins puisqu’il se trouve effectivement dans une gare.

-- Que vas-tu faire à présent ?

-- Je vais attendre le train de seize heures.

-- Pourquoi le train de seize heure ?

-- Parce que j’ai loupé celui de treize heures.

Il ne comprend pas et Julien doit lui expliquer

-- Tu penses avoir changé quelque chose, mais en réalité rien n’a changé. Le train que j’ai raté tout à l’heure devait me conduire quelque part. A présent il faut que je prenne le train suivant pour me rendre à destination. Je n’ai pas le choix ; ce qui a été écrit doit s’accomplir. On appelle cela le destin.

*

 Quand le train entre en gare, une vitre d’un compartiment de l’avant dernier wagon est abaissée et laisse apparaître la tête et le torse défenestré d’un grand gaillard roux aux cheveux hirsutes qui scrute le quai quasiment désert l’air inquiet. Il est vêtu d’une veste ample couleur moutarde et d’une chemise blanche moulée au corps et fermée au cou par un nœud papillon noir. La silhouette disparaît de la fenêtre sitôt le train arrêté pour réapparaître quelques secondes plus tard sur le quai et Julien peut alors constater qu’il porte un pantalon de la même couleur que la veste.

 

Le jeune homme qui doit avoir environ trente ans possède une taille très supérieure à la moyenne, mince mais de carrure assez large aux épaules ce qui lui donne l’allure d’un porte manteaux. Le visage au teint pâle parsemé d’éphélides est surmonté d’une imposante chevelure rousse dont les épis flamboyants partent dans tous les sens. Il a une dentition à décroisser la lune comme disait Brel, avec un vide entre deux incisives qui fait chuinter les sons lors qu’il parle. Il se dégage de toute sa personne une sympathie communicative. 

Une fois sur le quai, il faut bien se rendre à l’évidence : personne ne l’attend. Affolé il court alors vers le chef de train.

-- S’il vous plait ! Mon collègue n’est pas là et je suis seul pour descendre mon matériel. Pouvez vous retarder le départ de deux ou trois minutes s’il vous plait.

Le chef de train, un petit bonhomme rondouillard au regard autoritaire à qui le port de l’uniforme, et surtout de la casquette avec ses étoiles brillantes, donne une prestance et une importance qu’il ne mérite sans doute pas, est obligé de lever la tête pour regarder le rouquin et ce geste l’humilie.

-- Je ne peux pas retarder un express

répond-t-il sèchement avant d’ajouter d’un air méprisant :

-- Même si ça avait été un omnibus je ne l’aurai pas fait pour un type comme vous.

Il fait tournoyer son sifflet au bout de sa ficelle, le buste bien droit pour tenter de gagner quelques centimètres, le regard fixé dans les yeux du rouquin. On devine aisément qu’il apprécie au plus fort cet instant magique où lui, le petit, peut imposer sa loi au plus grand.

-- Ca ne prendra pas plus de deux minutes

Tente de plaider, mais en vain, le rouquin.

Le chef de train jette un rapide regard à sa montre bracelet avant d’ajouter.

 

-- Je vous conseille de regagner votre compartiment si vous ne voulez pas rester en rade sur le quai.

Il range le sifflet dans sa poche et fait signe au chef de gare qui discute avec les conducteurs près de la locomotive. Un coup de sifflet retentit, le chef de gare agite un drapeau et le train s’ébranle lentement faisant défiler les bâtiments gris de la gare puis les maisons basses avec leurs petits jardins potagers qui se font de plus en plus rares au fur et à mesure que les terrains vagues et la campagne absorbent le béton.

Dans le couloir Julien est en grande conversation avec le rouquin. Celui ci est agité, il enfonce les mains dans une chevelure déjà ébouriffée, balance ses longs bras maigres dans tous les sens et dévide un torrent de paroles. Il a cet accent rocailleux des terroirs vinicoles dont la rudesse a été modulée par les inflexions chantantes que les brises du sud-ouest essaiment dans l’entre deux mers. Quand il s’excite trop, le chuintement de l’air entre les incisives se transforme en un long sifflement douloureux qui noie une syllabe sur deux rendant le discours parfaitement incompréhensible. Il s’en rend compte et s’énerve d’autant plus si bien que son allocution se transforme en un long sifflement ophidien, mais comme il s’exprime avec son corps, agitant les bras, pétrissant l’air des mains, se balançant d’une jambe sur l’autre, faisant apparaître par chaque muscle de la face des mimiques et des expressions qui, si elles ne traduisent pas à proprement parler les mots inaudibles qu’il éructe, permettent néanmoins de comprendre, sinon la lettre du moins l’esprit du propos, Julien, qui l’écoute en silence, paraît suivre les méandres de la pensée de son compagnon de route.

-- Je m’emporte ! je m’emporte ! Et vous n’avez rien compris à ce que j’ai dit ?

-- Mais si ! Je crois bien avoir saisi l’essentiel à savoir que vous êtres en colère après le chef de train.

-- Ne m’en parlez pas ! Quelle brute épaisse !

Il s’est calmé à présent et comme chez lui le besoin de parler est aussi vital que celui de respirer, il profite de la présence d’un interlocuteur attentif pour lui raconter sa vie. A l’instar de Sisyphe condamné à gravir et à descendre pour l’éternité la même colline en poussant sans cesse devant lui la même pierre, le rouquin passe le plus clair de sa vie à parcourir quotidiennement le même chemin entre deux terminus en poussant devant lui dans les couloirs de l’express son chariot de « sandwichs, bières, eaux gazeuse et jus de fruit ». Deux mille quatre cent kilomètres par jour aller retour, sans compter les kilomètres parcourus dans les couloirs du train. Des millions de kilomètres par an, plusieurs fois le tour du monde en traversant toujours les mêmes paysages dont les seules métamorphoses sont dues aux changements de saisons. Un voyage dans l’immobilisme où tout est réglé une fois pour toutes à la minute près, où il ne se passe généralement rien et où le chapelet des gares égrène avec monotonie la même litanie de noms. Un voyage sidéral par la distance parcourue, mais qui ne mène nulle part. Voyageur sans voyage, le rouquin est condamné à une absurde déambulation sinon jusqu’à la mort, du moins jusqu’à la retraite.

Le chef de train, tel un ballot ballotté par la houle, apparaît au bout du couloir et s’approche, de sa démarche chaloupée, vers les deux hommes.

-- Vous descendez au prochain arrêt ? (Il s’adresse au rouquin) Il y a un express de nuit qui descend.

-- Il y a déjà un vendeur dans ce train ; je ne peut pas le bisser.

-- Il fallait prendre vos précautions mon vieux ! Si vous aviez préparé votre matériel dans le couloir avant l’entrée en gare vous auriez eu le temps de décharger.

Il disparaît happé par le soufflet. Le rouquin attend qu’il se soit éloigner et cligne de l’œil vers Julien :

-- J’ai relevé son numéro. Ils portent un numéro sur la casquette.

Il écrit le numéro sur le dos de sa main gauche avant de poursuivre :

-- Dès mon arrivée je ferai un rapport à ma compagnie. Elle n’appréciera pas le manque à gagner et ça va chauffer pour cet abruti.

Cette perspective du rapport vengeur le soulage, il est tout à fait calme à présent et paraît même joyeux.

Il semble avoir grande confiance en la puissance des rapports en général et du sien en particulier. Julien qui a fini de bourrer sa pipe l’allume et exhale un épais nuage de fumée blanche.

-- Pourquoi n’avez vous pas disposé vos caisses dans le couloir avant l’entrée en gare ?

-- Si je l’avais fait, il m’aurait engueulé parce que ça gène le passage des voyageurs.

-- A présent qu’il vous l’a suggéré, il n’y a plus à se gêner. Voulez-vous que je vous donne un coup de main pour transporter votre matériel près de la porte.

Secoués par les cahots, projetés contre les parois à chaque courbe de la voie, ils transportent une à une les lourdes caisses de boissons qui tintinnabulent à chaque faux pas et les déposent devant la porte d’accès au quai. L’opération terminée le rouquin s’assied sur une caisse et pousse un soupir de soulagement.

-- On va boire un coup aux frais de la compagnie ; On l’a bien mérité ; c’est qu’elles sont lourdes ces putains de caisses.

Il ouvre une glacière, en sort deux Heineken  perlantes de fraîcheur, les débouche et en tend une à Julien.

-- On va aussi s’envoyer un sandwich. De toute façon demain ils ne seront plus vendables.

Tandis qu’ils collationnent, le train file à tout allure à travers la campagne.

Par Malcomrys - Publié dans : Le rêve du Lotophage
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Mardi 13 janvier 2009 2 13 /01 /Jan /2009 14:21

CHAPITRE II

Sous son manteau de feuilles rousses l’été s’étire longuement à la façon de ces agonisants qui n’en finissent pas de mourir. La terre exhale une profonde odeur charnelle un parfum de femme alanguie et cette fin d’après midi de Septembre renferme la quiétude et la plénitude d’une extase accomplie. Je me sens envahi par cette chaude atmosphère de sensualité qui s’est emparé de la terre, me ravit, me transporte bien au-delà de moi-même, dans ces étranges contrées lointaines où s’assoupissent les mangeurs de lotus. Le jardin d’acclimatation est là, à portée de main, et j’y pénètre avec la sensation d’entrer dans un océan de douceur.

Je remonte lentement ce fleuve aux effluves multiples qui serpente entre les massifs soigneusement étiquetés, dispersés dans l’espace par un ordonnateur méticuleux qui leur a assigné une place fixe dans une géométrie impeccable permettant aux différentes fragrances de s’irradier en cercles concentriques semblables à ceux que laisse sur l’onde la pierre qui vient de s’y noyer. A partir de la lourde veine charnue du chèvre-feuille les parfums se diffusent en senteurs suaves par delà les parterres de dahlias parsemés de fragiles touffes de violettes tandis que l’âcre fumet des arums neigeux se déchire en lambeaux aux épines d’une roseraie qui vaporise dans l’air une odeur obsolète de parfums d’antan.

Toutes ses senteurs s’égaient, poussées par une brise légère qui musarde dans la ville que les tempêtes d’automne n’ont pas encore bousculée. Que l’hiver semble lointain ! On peine à y croire. Il demeure les souvenirs des été d’autrefois. Des apparitions déliées de jeunes adolescentes à peine vêtues, étendues sur le sable, dorées par les jeux subtils du soleil et des embruns, la peau salée pigmentée de petites perles cristallines. Les éclats de rire se mêlent à l’odeur suave des troènes en fleurs dont la haie rectiligne sépare la plage de la route de la corniche. L’heure est à la baignade, aux jeux de plage, aux rêves, à l’insouciance, au palpitant désir à peine esquissé de caresser ces corps nubiles exposés pour on ne sait quel sacrifice. Iphigénies à moitié nues, offertes aux hommes et aux dieux, étendue sur le rivage d’une Aulide imaginaire qui porte en elle toutes nos Odyssées. Que de rêve ! Que de projets !

C’était l’été de mes quinze ans, l’été des premiers émois, des mains malhabiles aux caresses hésitantes, des gestes maladroits empreints d’innocente perversité, des baisers sans épice et des attouchements fébriles. C’était l’été de toutes les gaucheries mais c’était l’été des grandes découvertes et des immenses espoirs.

Aujourd’hui de l’encens de la terre ressurgissent  ces morts aux contours ténus, aux essences immatérielles, aux existences douteuses. Parfois un parfum à peine perceptible fait remonter une silhouette floue qui s’évanouit sitôt apparue. Tout effort de mémoire, toute tentative pour fixer ces résurgences demeurent vains. Tout se passe comme si les souvenirs les plus importants ne faisaient qu’effleurer la mémoire sans jamais l’imprégner. Il ne reste que des spectres éthérés qui apparaissent en filigrane à certains moments de notre vie. Ils ne possèdent aucune utilité ; ils ne sont en rien prémonitoires, ils émergent simplement de leurs limbes, passagers inconscients d’un train fantôme égaré dans la nuit des souvenirs oubliés.

Je m’éloigne du jardin d’acclimatation et cette magie éphémère se dissout lentement au fil de mes pas pour ne plus laisser subsister qu’une vague odeur de parfum tiède empreinte d’un arrière goût de bonheur disparu dont les effets s’estompent doucement.

Julien est assis à la terrasse du Léthé, le poil grisonnant implanté en touffes inégales sur un torse de taureau cramé par le soleil et le sel. La chemisette à fleurs est largement ouverte. Le Léthé ! Au temps de nos études nous l’avons plus souvent fréquenté que la fac et Julien a continué le rite, aux beaux jours sur la terrasse et l’hiver à l’intérieur, au plus profond de la salle, au coin de la fausse cheminée. Il dénote un peu à présent au milieu des étudiants, avec ses fringues d’un autre temps et ses cheveux gris. Mais il fait parti des meubles et seuls les premières années posent encore des question à son sujet.

Quand il m’aperçoit il se lève à demi, me hèle, agite le bras avec énergie pour m’inviter à le rejoindre. L’établissement est presque vide : les touristes sont partis et les cours n’ont pas encore repris à l’université. Je m’assieds sur une chaise en fer devant le petit guéridon au marbre bleuté fendu sur toute  la longueur. Collée au  mur, de l’autre côté de la rue, un mur sale et lépreux parcouru de lézardes grises, dans un cadre en bois au vernis craquelé, une superbe fille nue étendue sur le dos, survolée par un mâle également nu et beau comme un dieu, invite le chaland à vivre « d’amour et de Gini ».

L’homme est parfaitement asexué ; étrange façon de concevoir l’amour ! Quant au Gini….. ?

Je me surprends à contempler le contenu de mon verre en me demandant si ce breuvage ne risque pas de porter atteinte à ma virilité.

-- A quoi penses-tu ?

A ces instants fragiles où nous croyons faire revivre des sentiments évanouis dans une conscience stratifiée ? A ces moments privilégiés de l’adolescence qui ont traversé notre vie comme une étoile filante ? Ce ne sont que des sensations intraduisibles dans le langage courant. Plus facile à exprimer ce qu’à d’anachronique ce mec émasculé qui se prend pour l’archange de l’amour Ginifié.

-- Intéressant ! Fait Julien ; frustrant mais intéressant : Si ça marche il serait possible de remplacer le bromure par du Gini à bord des bateaux. Sérieux ! Il faudra que j’y songe avant d’embarquer.

-- Tu as l’intention d’embarquer toi ?

Un étrange sourire illumine son visage boucané qui, malgré les rides et les cheveux gris, a retrouvé soudain son aspect enfantin.

-- Tu te souviens des Abers ? Des étés de soleil et de sel ? Tu te souviens de l’odeur des troènes en fleurs ?

Et voici revenues mes ombres impalpables. Si je m’en souviens des Abers ? Et comment que je m’en souviens! La terrifiante hémorragie de l’océan vidant la ria à la poursuite d’un soleil qui ensanglantait l’horizon bien au-delà du phare de la vierge.

Les roches moussues d’algues Véronèse que la marée abandonnait pantelantes tandis que le vieil océan poursuivait ses chimères. La voile ocre en décalcomanie sur le ciel pourpre, glissant, porteuse de nos rêves, vers des rivages inconnus. Les grands appareillages chez nous se font toujours en Septembre, au même moment que les hirondelles. Fuir ! Fuir l’odeur du cuir neuf des cartables, l’odeur de la craie et des livres. Tout larguer et partir  vers l’inconnu bercé par l’odeur du varech. La mer n’est après tout qu’un vaste terrain vague.

-- Comment les appelais tu déjà ces îles où vont hiverner les hirondelles ?

-- Les îles du Cap Vert, je crois

-- C’est en Afrique?

C’est beaucoup plus loin ; ces îles se situent quelque part à l’horizon d’un rêve d’adolescent quasiment inaccessible.

 

Toutes voiles dehors la goélette franche embouque l’étroit chenal en glissant sans bruit sur une mer plate que le couchant rosit. Sur le pont les marins s’activent, lovant les cordages, rangeant les espars. Apparition presque irréelle d’un vaisseau fantôme se dirigeant lentement vers la dentelure acérée d’un écueil à demi immergé dans un silence à peine troublé par le chuintement de l’eau le long de la carène. Un calme absolu qui dissimule un drame imminent : le bruit déchirant des bordées qui s’éventrent sur la roche. Les hommes d’équipage sur le pont du navire ont des gestes lents, méticuleux, dérisoires face au danger qui menace. On voudrait les voir courir en tous sens, crier et se précipiter à la barre en désignant le récif de la main, au lieu de quoi ils continuent  à appliquer avec flegme les gestes millénaires qui semblent avoir perdu ici toute signification. Vingt mètres, dix mètres, et soudain le voilier appuie sur tribord. Dans un claquement de toile rêche il dessine un arc de cercle qui laisse le récif sur bâbord à moins d’une encablure. Quelqu’un veillait ; il n’était pas nécessaire de s’affoler.

La goélette fait route vers l’ouest et si près de la côte que l’on peut lire son nom écrit en grosses lettres de laiton sur la poupe : « SWALLOW »

-- Tu crois qu’elle va descendre vers le sud ?

-- Sûr qu’elle va descendre vers le sud

-- Aux îles du Cap Vert ?

Le navire n’est bientôt plus qu’une ombre chinoise fondue avec l’horizon.

-- Elle relâchera peut-être avant aux Açores.

-- Quand nous serons grands nous irons en Afrique

-- Oui ! Quand nous serons grands !

-- Il faut jurer ! Croix de bois, croix de fer.

-- Pa question de  mourir avant d’aller en Afrique.

Juré. Nous avons juré plus dur que fer et le temps a passé. Chaque année à la même époque je regarde partir les hirondelles. Elles se rassemblent en criant sur les fils électriques. On dirait une portée musicale : des noires, des blanches, des croches, des doubles croches, une fugue, une fugue de Bach, légère, aérienne, fugace.

Julien sirote son Gini avec le même entrain qu’il mettrait à avaler une cuillerée d’huile de foie de morue.

-- Tu as vraiment l’intention de partir ?

Il pose son verre sur la table et se cale au dossier de la chaise. Ses yeux habituellement bleus ont viré au gris clair.

 

-- Tu ne crois pas qu’il est temps ?

D’un geste de la main il me montre les hirondelles sur un fil.

-- SWALLOW ! Elle s’appelait SWALLOW ; t’en souviens-tu ? Cela va faire trente ans qu’elle a foutu le camp. Elle a dû en faire du chemin depuis ce temps. Mais nous, nous nous sommes toujours ici et qu’avons-nous fait ? …… Rien ! Absolument rien qui en vaille la peine. Et pourtant ! Pourtant on avait juré.

Il avale une gorgée de Gini avant d’ajouter :

-- Je pars demain. Bayonne, Bilbao. Le sud. Là bas je trouverai bien à embarquer. A chacun son Harar, le tout est de s’y retrouver. Moi je ne m’y retrouve plus, alors je pars.

Partir ! Mais  pour cela il faut rompre avec des habitudes patiemment acquises, au cours de l’existence, renoncement après renoncement,  lâcheté après lâcheté,. Il faut avoir la force de se passer de cette protection que nous avons érigée autour de nous, la force de quitter ce pré carré où nous nous sommes douillettement installés. Tout le monde n’est pas Gauguin ou Rimbaud et il y a plus de semelles de plomb que de semelles de vent.

Certes j’ai juré. Mais que ne jure-t-on pas à quinze ans ? Je n’ai pas le chromosome voyageur ; je suis né sous le signe du végétal et je m’enracine facilement là où la vie me dépose. Les seules évasions que je me suis offertes ont été quelques nuits de dérives alcoolisées quand la marée de Whisky a atteint son niveau de vives eaux et que l’ancre chasse au pied du bar et vous fait dériver dans la nuit noire et froide d’un hiver particulièrement cafardeux.

-- Je pars ! Je pars ! Je pars !

Je répète à haute voix ces mots au volant de ma voiture, coincé dans un embouteillage, ce choléra des temps moderne. Après avoir quitter Julien j’ai éprouvé le besoin de respirer un grand bol d’air.

Un besoin de mouvement aussi, de vitesse avec la musique à fond. Je me traîne à dix à l’heure au milieu d’un paquet de voitures qui obstrue le centre ville. L’air est doux et je roule la vitre grande ouverte. Les badauds flânent sur les trottoirs profitant des derniers instants de quiétude. Un couple passe tendrement enlacé. Il lui murmure quelque chose à l’oreille et elle rit comme un enfant. Ils ont à peine vingt ans, ils sont beaux, ils sont jeunes et ils semblent heureux.

Un clochard traverse juste devant le capot. Il a le visage parcheminé d’un palimpseste égyptien, marbré de fines rigoles de crasse noirâtre et un nez violet, boursouflé, parsemé de nombreux cratères qui le font ressembler à une fraise qu’une forte de chaleur aurait fait tourner. Il est en outre bossu et affublé d’une démarche claudicante. Il me regarde d’un air interrogateur. Il pèse le pour et le contre. Il jauge, puis il se décide et se dirige vers la portière.

Il passe la tête par la vitre ouverte. Il pue, il pue le vomi, le vin suri et la sueur aigre. Son regard parcourt l’habitacle lentement, méticuleusement, à la manière d’un huissier qui aurait à dresser un inventaire. Il se retire enfin et me demande en plissant les yeux :

-- T’as pas cent balles ?

Je fouille mes poches. Rien, ou si peu (deux ou trois pièces jaunes sans grandes valeur). Il m’observe l’œil soupçonneux. Je n’ai pas de monnaie et je lui file un billet de cent francs. Il n’ose pas s’en saisir ; la main tremble et hésite. J’agite le fafiot avec une certaine impatience ; il a beau se tenir un peu à l’écart, l’odeur est si forte qu’elle continue à m’incommoder. Il finit par prendre le billet, le froisse dans son poing , le fourre prestement dans sa poche et s’éloigne en clopinant sans dire merci et en grommelant :

-- Ben mon pote ! Ben mon pote !

La mer est parfaitement immobile. A la sortie du chenal, paralysée par un calme plat, une goélette toutes voiles pendantes attend une hypothétique risée qui la pousserait vers le large. Les ocres et les rouges descendant en faisceaux des nuages d’altitude engluent, dans un même mouvement immobile, le bateau et les roches déchiquetées de l’île de la Croix. On se croirait au premier jour de la création quand le néant en gestation hésitait encore à s’extraire de ses limbes et que le feu de la terre coloriait de teintes fauves l’univers en gestation.

Une bande de goélands traverse le paysage en piaillant et le charme est rompu. Une risée fait frémir les voiles marron de la goélette et le monde reprend sa course après avoir hésiter quelques instants. Quel lien y a-t-il entre ce paysage, les amoureux du boulevard, le clochard, Julien et ma propre existence ? Qu’est-ce qui unit l’homme à l’univers ? Et si nous n’étions qu’un accident ? Un phénomène imprévu et non désiré ? Rien ne prouve qu’à l’origine la vie humaine ait eu un sens, ni même une place, dans l’œuvre de la création. L’homme serait entré en fraude, se serait déguisé pour passer inaperçu et aurait évolué lentement afin de ne pas attirer l’attention. Mais l’attention de qui ?  De toute façon il est bien trop tard pour y penser ;  le mal est fait.

Gwenaëlle qui vient m’ouvrir la porte est nue sous son peignoir de soie bleu qui lui descend jusqu’aux chevilles. Sa chevelure rousse aux reflets cuivrés ondule autour d’un visage oblong et contraste avec la pâleur de la peau. La main posée sur le chambranle de la porte, au-dessus de la tête, donne au peignoir une allure de toge romaine aux plis figés dans le marbre mais dont l’échancrure laisse entrevoir la blancheur veloutée d’un sein. Quand elle sourit, ses lèvres s’étirent à peine, toute la joie se concentre dans ses yeux verts en étincelles éblouissantes. La déesse aux yeux pers, c’est elle, et son logement ressemble à s’y méprendre à l’antre de Circée. Une fois entré il devient difficile d’en sortir tant le charme envoûtant du lieu invite à la paresse lascive que la présence de Gwenaëlle rend irrésistible.

La pièce est tendue de tissus de satin rouge et les deux fenêtres donnant sur le boulevard sont condamnées par de lourdes tentures de velours cramoisis. La lumière du jour ne pénètre jamais dans cette pièce uniquement éclairée par la lumière tamisée de deux lampes en pied disposées près du mur du fond. Les ombres et les reflets enveloppent les meubles arrondissant les angles si bien que tout ici fait penser à l’intérieur d’une coquille d’œuf.

Le sofa est moelleux, recouvert d’un tissu incarnat aux motifs géométriques qui donnent une impression de mouvement perpétuel. Sur le mur face au sofa une reproduction grandeur nature, du serment des Horaces de Louis David. C’est le seul tableau, mais il est de taille impressionnante. A droite du sofa, un meuble vitré contient des bibelots représentant des animaux (éléphant en ivoire, buffle en bronze, serpent en étain, oiseau en argent posé sur une branche) et des hommes (pêcheur chinois au large chapeau, bonze vietnamien, joueur de trompette noir). En revanche il n’y a aucun livre, aucune revue. Gwenaëlle ne lit jamais. Il n’y a non plus ni poste de télévision ni radio. Le monde extérieur ne pénètre pas ici et les rares visiteurs qui sont admis dans ce temple sont priés de laisser dehors leurs états d’âme qui appartiennent aux oripeaux du monde.

Personne jamais n’a rencontré Gwenaëlle en dehors de son boudoir. Elle n’en sort jamais et si elle en sortait un jour elle mourait asphyxiée comme un poisson hors de l’eau car cette pièce où elle vit confine une atmosphère particulière sans laquelle il lui serait impossible de survivre. Sa lourde silhouette flamande évolue avec volupté dans ce cosmos douillet où le temps est prisonnier des murs et des pesantes tentures. Cet univers est égoïstement sien et ne se livre à personne ; je le sais d’expérience moi qui le fréquente assidûment et depuis la nuit des temps. Même si j’y étais né, j’y serais quand même étranger. L’on vient ici comme le papillon de nuit vient à la flamme, attiré par l’ardente lumière d’un paradis perdu. Il arrive parfois qu’on s’y brûle les ailes, que la cicatrice soit longue à se refermer et qu’il en reste des traces, on n’en revient pas moins rechercher une fois encore ce ravissement divin qui propulse l’âme et le corps dans les limbes de la félicité.

Je plonge dans un souffle brûlant qui ne fait qu’activer la moiteur des chairs. Je suis absorbé par la vague tiède d’un océan tropical qui chavire le cœur en s’emparant du corps qu’elle pousse vers le large avant de le rouler sur les galets du temps et de le plonger avec une infinie volupté dans un torrent de tiédeur ruisselante qui le transporte dans cet univers délicieusement délétère où il se décompose en un prisme de lumière multicolore et sonore comme le tintement des bijoux d’une imaginaire bayadère. Puis il prend lentement conscience de la pesanteur de la chair, de son volume propre et il s’affaisse, vaincu. Alors seulement, le désir renaît de son apaisement, s’empare encore une fois  de l’être tout entier dans un tournoiement de lumières kaléidoscopiques qui pousse le flot de lave torride qui monte des entrailles de la terre pour se répandre le long des parois visqueuses d’un volcan bouillonnant aux lèvres charnues. Je n’entends plus Gwenaëlle, je ne perçoit plus son entité ; J’ai pénétré le ventre de la terre, je plonge dans l’immense cratère du volcan en éruption, je plonge dans l’Océan amniotique et purificateur des Abers.

Julien est là, en plein soleil ; il a le hideux sourire des têtes de mort. Gwenaëlle n’est plus qu’une ombre qui s’estompe et que j’entends gémir au loin dans une sorte de brouillard cotonneux. La vague qui nous avait étreints et si fortement soudés nous sépare irrémédiablement et Gwenaëlle se dirige seule vers un rivage flamboyant que je n’atteindrai pas ; La faute à Julien. On ne peut pas accepter sous bénéfice d’inventaire l’héritage de l’enfance. Il faut tout prendre ou tout rejeter sans tergiverser, sans vouloir se poser de question.

Gwenaëlle se blottit contre moi et je sens la présence muette de son corps aux chairs amollies par l’immense paix que procure le plaisir enfin comblé.

-- Qu’est-ce qui ne va pas ?

-- Rien !

Elle me presse la main

-- Je voudrai t’aider.

Elle me caresse doucement, maternellement, et je sombre lentement dans cette demi-inconscience qui est l’antichambre du sommeil.

Un bruit sourd, un bruit de gong thaïlandais, me ramène à la vie. Il est cinq heures du matin, j’ai dormi d’un sommeil de plomb, d’un sommeil noir, lourd, sans rêve ; j’ai dormi comme un minéral. Gwenaëlle baille, s’étire, s’éveille à son tour. Je voudrai lui dire quelque chose mais je ne trouve pas les mots pour le dire. Je ne trouve jamais les mots qu’il faut quand il faut.

Par Malcomrys - Publié dans : Le rêve du Lotophage
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Lundi 1 décembre 2008 1 01 /12 /Déc /2008 10:26

CHAPITRE I

Il ne se souvient plus à quelle époque il a pour la première fois rencontré Julien, mais il se souvient parfaitement que c’était à la fin du mois d’août, à l’heure où l’air devient enfin respirable, quand les hirondelles zèbrent le ciel de leur vol erratique en poussant des cris stridents, à ce moment précis où le soleil se fige un court instant au-dessus du vieux saule alors qu’une légère brise agite mollement ses longues branches chevelues. Il flottait dans l’air de cette fin d’après midi un parfum suave de fleurs de troènes auquel se mêlait l’odeur acre des pommes suries qui jonchaient le sol sous le pommier tordu.

L’homme s’est approché lentement ; sa longue silhouette éthérée, irradiée par les rais obliques du soleil à travers le feuillage du saule, flottait sur le gazon, aérienne et vaporeuse tel un Elfe échappé de sa forêt scandinave. Il esquissa un geste et le livre qu’il avait depuis longtemps posé sur ses genoux glissa. Il fit un mouvement pour le retenir ; Lorsqu’il releva la tête, l’inconnu avait disparu, volatilisé, mais l’air était, à l’endroit où il apparut, d’une opacité plus dense.

Par la suite, il le revit souvent. Il arrivait toujours à l’improviste. Il n’y avait ni jour ni heure déterminés. Parfois il demeurait plusieurs semaines sans venir, puis, ces longues périodes d’abstinence passées, comme s’il désirait compenser les moments perdus, il venait plusieurs fois dans la journée. Il finit par s’habituer à lui, par souhaiter ardemment sa venue, par ne plus pouvoir supporter son absence.

Il ne parlait pas et se mouvait à peine, fragile, évanescent, il traversait, fugace, l’espace avec légèreté et une certaine hésitation comme s’il cherchait un quelconque repère de lui seul connu. La moindre esquisse de mouvement, le moindre bruit, et il s’évanouissait dans l’air sans laisser de trace. Alors il apprit à vivre l’étonnante patience des choses inertes, la paralysie du geste stratifié, la respiration retenue jusqu’à la limite de l’étouffement, les battements du cœur réprimés jusqu’à friser l’implosion ; il apprit l’immuable rigidité du minéral.

L’homme ne se décida à parler que plusieurs années plus tard. C’était une nuit de pleine lune et sa silhouette sans cesse fluctuait dans la chambre où il était couché. La lumière était éteinte de sorte qu’il ne voyait que son ombre qui se découpait dans l’encadrement de la fenêtre, la tête auréolée par la pâle clarté lunaire. Il l’interpella d’un ton sec, autoritaire, avec cette agressivité des gens timides lorsqu’ils parviennent enfin après un gros effort à s’exprimer.

-- Je veux être libre !

Il n’ajouta rien à ces quatre mots et disparu aussitôt les avoir prononcés. A la suite de quoi il demeura de longs mois sans lui rendre visite. Il en perdait la tête, ne quittant plus sa chambre de peur de le manquer. Il s’était isolé du monde ; ne vivant que de son attente il avait occulté tout ce qui était étranger à cette expectative.

Le temps avait pris une épaisseur poisseuse dans laquelle il s’engluait un peu plus chaque jour et l’univers lui était devenu Iroquois.

Il avait écrit son nom sur des bristols glacés, il en avait tapissé sa chambre jusque sur les vitres de la fenêtre si bien que la pièce se trouvait continuellement dans l’obscurité.

Puis un jour il est revenu. Il ignorait si les bristols y étaient pour quelque chose mais cela n’avait guère d’importance. Il était là ; présence familière ; Comme s’il ne s’était jamais absenté. Il arborait le sourire triste d’un Pierrot lunaire  dont il avait également la pâleur. Il se tenait à environ un mètre de lui mais la distance qui les séparait lui parut infranchissable. Son regard traversa le sien tandis qu’il prononça d’une voix blanche :

-- Je dois m’en aller maintenant.

Il ne s’en étonna pas. Il le savait, il l’avait toujours su. C’était aussi inéluctable que la succession des jours et des nuits. Cependant ces paroles le déchirèrent comme l’éclair déchire l’air. Existait -il une alternative ? Sur le moment il pensa que non. Aujourd’hui il doute.

Il a fait alors ce qu’il croyait devoir faire : Dans le grand cahier à la couverture noire il écrivit :

-- Julien pénétra dans la gare de N et se dirigea vers le quai N° 4

Quand il eut terminé il s’écroula sur son lit et demeura allongé sur le dos, les yeux grand ouverts, l’esprit noyé dans les brumes de sa rêverie éveillée. Il se trouvait plongé dans cette étrange contrée onirique où l’improbable lui-même devient une improbabilité.

    *

Il fait une chaleur torride. Le soleil rebondit en éclats aveuglants sur l’acier huilé des rails de chemin de fer. Sous la verrière l’atmosphère devient irrespirable et les voyageurs avachis se liquéfient sous l’effet d’une chaleur moite qui dégouline de partout.

Sur le quai N° 4 une foule compacte piétine en plein soleil un ciment surchauffé d’où s’élève une vapeur ténue. Le ballaste exhale une odeur écœurante de fuel tiède, de bière chaude et de sueur rance. Des enfants endimanchés tourbillonnent comme des mouches agitées par l’orage et la buvette roulante disparaît sous des grappes humaines qui l’absorbent dans un brouhaha incessant. Au-dessus de la forêt des têtes circulent des billets de banque, des boissons gazeuses, des canettes de bière, que ponctuent des merci, des jurons, les cris aigus des enfants, les protestations indignées d’un vieillard que l’on  bouscule et, dans le lointain, le long sifflement strident d’une locomotive.

Julien a disparu, fondu, digéré par cette marée humaine qui rejette dans l’air les effluves sauvages des transpirations suries de corps adipeux. Un haut-parleur nasillard annonce l’arrivée d’un train et la foule se fige l’espace d’un court instant le regard perdu là bas vers le point de convergence des rails, puis elle s’étire lentement le long du quai, les hommes encombrés de lourdes valises, les femmes tenant les enfants par la main. Ils se rangent le long de la voie en une longue file à présent muette.

Julien se tient à l’écart et discute avec une vieille dame, créature chétive entièrement vêtue de noir. Un chignon de cheveux gris rehausse une petite tête toute ronde en équilibre sur un corps gracile et frêle. Elle serre sous l’aisselle droite, précieusement comme on le ferait d’un trésor, un petit sac en cuir noir, défraîchi et difforme, dont les angles sont décousus. A ses pieds, une valise en carton bouilli de couleur marron qui pourrait la contenir tout entière sans qu’il lui soit nécessaire de se plier.

Elle a le regard inquiet d’un petit animal apeuré et ponctue ses paroles de gestes saccadés en agitant le bras gauche dont la minuscule main gantée de dentelle tient une ombrelle à bec de cane. Elle a l’air gentiment désuet des vieilles photographies sépia que l’on peut encore trouver chez les brocanteurs.

Julien saisit la grosse valise et se dirige vers le souterrain menant au quai N° 2. Il avance à grandes enjambées suivi par la petite silhouette qui trotte menu derrière lui, effleurant à peine le sol de son pas léger. Au moment précis où le couple s’engouffre dans le souterrain, sur le quai N°4, un train entre en gare dans un fracas étourdissant.

Par Malcomrys - Publié dans : Le rêve du Lotophage
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