

Pour l’heure on m’enferme dans une pièce sans fenêtre meublée d’une planche de bois scellée dans le mur et qui doit servir de couchage. La cellule de garde à vue. Comme on m’a aussi confisquer ma montre je n’ai aucune idée de l’heure qui passe mais je commence à trouver le temps long. Ces salauds ont l’air de bien picoler. J’entends d’ici leurs grandes gueules, leurs rires gras et leurs histoires scabreuses. Et cette odeur d’anis qui empeste partout. Quand ils ont eu fini de picoler ils déguerpissent en braillant. Il n’en reste plus que deux pour garder la tôle. Ils bouffent des sandwichs, je les aperçois à travers les barreaux de la cellule. Les autres sont très certainement allés se payer un gastro et on me laisse jeûner sans scrupule.
D’un autre côté ça me permet de préparer mon interrogatoire. Ce qui me pose problème c’est que je ne sais absolument pas à quel service je suis confronté. Une seule certitude cependant : ce n’est pas la D.S.T. Sont-ils au courant pour les documents ? C’est ce que j’aimerai bien savoir ! Ma seule, mon unique chance de tirer un tant soit peu mon épingle du jeu ce sont ces foutus documents. Ils constituent ma seul monnaie d’échange. Espérons que ce ne soit pas de la monnaie de singe.
Enfin, les pandores reviennent. Ils parlent haut, rigolent fort, je crois qu’ils sont bien éméchés. Et voilà mes deux cerbères qui viennent me chercher pour continuer l’interview comme on dit à la Télé.
Je me retrouve de nouveau assis sur la chaise. Tandis que le petit Mickey s’installe derrière son portable le grand Stroumph se plante devant Mézigue :
-- Tu foutais quoi le 28 Mars ?
-- Le 28 Mars ? J’sais pas. Pourquoi ?
-- Ben t’as intérêt à savoir……. Alors ?
Qu’est-ce que je pouvais bien foutre ce jour là ? Même si je désirais leur répondre j’en serais incapable.
-- Je veux un avocat.
Vlan ! Y me balance une baffe et je manque perdre l’équilibre sur ma chaise. Je vais me lever et lui voler dans les plumes à ce grand connard. Mais au moment de lever mon cul j’aperçois le sourire hypocrite de l’Homo ordinatus. Ils n’attendent que ça ces deux cons : Rébellion à représentant de la force publique ; C’est ça qui va arranger mon cas ! Alors je repose lentement mon derrière sur la chaise. Déçus qu’y sont les deux affreux.
Le grand squale tourne dans la pièce comme un lion en cage. Le petit chafouin allume une clope et regarde d’un œil bovin la fumée monter au plafond. J’ai la joue en feu et je suis humilié. Peuvent toujours galoper pour que je leur dise quoi que ce soit. Bande de minables !
Ouais ! n’empêche ! S’ils commencent à cogner je vais tenir combien ? Interrogatoire musclé ils appellent ça. Les vaches. Et soudain j’ai envie de gueuler à en faire trembler les murs de la pièce, gueuler à leur péter les tympans :
-- Mort aux vaches !
Cool Mec ! Si tu te laisse aller ils vont te transformer en hamburger.
-- Alors ça vient ? Tu étais où le 28 Mars ?
-- J’en sais rien ! vous savez ce que vous faisiez vous le 28 Mars ?
Il me virgule une autre baffe. Cette fois, comme j’ai vu venir le coup, j’ai incliné la tête. Mal m’en a pris car j’ai reçu la mandale sur l’oreille et ça s’est mis à bourdonner. J’ai l’impression d’avoir une ruche dans l’oreille.
-- Faites chier merde !
Il me refile une troisième baffe pour, dit-il, m’apprendre à parler poliment. Joyeuses Pâques, y a pas à dire !
-- Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise à la fin ? C’était un quel jour d’abord le 28 Mars ?
Le petit écrase son mégot et s’adresse à son compère :
-- Il ne se souvient plus dis donc ! Tu te rends compte Robert, Monsieur a oublié quel jour c’était !
-- Ouais ! qui répond le grand cleps. Montres zy donc les photos, ça va lui rafraîchir la mémoire.
Le petit Tékel sort une série de clichés d’une grosse chemise posée près de son ordinateur et la tend à son collègue.
-- Tiens ! regarde mon salaud !
La môme crevette. La prostituée de Rennes. La photo a été prise après sa mort. Elle est assise par terre le dos au mur. Un trou béant et rouge lui a défoncé la poitrine. Merde ! Voilà où ils veulent en venir. Le 28 Mars doit être le jour où elle m’a offert à bouffer. Avec tous ces évènements qui se bousculent depuis quelque temps j’avais oublié la date. Ben me v’là dans d’beaux draps.
-- Alors ? tu la reconnais ? Hein ! Ne me dis pas que tu sais pas qui s’est ?
J’dis rien. Qu’est-ce que je pourrais bien dire. De toute façon leur siège est fait. Quoique je raconte ils ne me croiront que si j’avoue le meurtre.
-- Tu vois qu’on a une idée de l’endroit où tu te trouvais le 28 Mars. Mais on aimerait bien te l’entendre dire.
-- J’ai rien à dire. Je veux un avocat. C’est mon droit et vous le savez. Il y a longtemps que j’aurais dû l’avoir.
-- Ma parole mais tu ne sais dire que ça : « un avocat ! Je veux un avocat ! » et mon poing sur la gueule ? Tu le veux aussi mon poing sur la gueule ?
Il se précipite vers moi et m’agrippe par le col de mon blouson. Son visage se trouve contre le mien. Il pue le pinard à plein nez. Juste comme il commence à me secouer la porte s’ouvre. Il desserre son étreinte et se retourne vers le nouvel arrivant.
-- C’est vous patron !
Le commissaire à ce que je crois comprendre. C’est un type grand aux épaules de déménageurs, à la tête carrée surmontée d’une coupe en brosse. Il porte une petite moustache en balais brosse qui n’atteint pas la commissure des lèvres. Tifs et bacchante sont couleur poivre et sel tirant tout de même beaucoup plus sur le sel que sur le poivre. Il est vêtu d’un costard gris anthracite, d’une chemise bleue et d’une cravate bicolore.
-- Comment ça se passe ?
Il a une voix de basse d’opéra. Il me regarde sans me voir, comme si j’étais l’homme invisible.
-- Ca va patron. Il a un vocabulaire un peu limité, mais il ne va pas tarder à faire des progrès.
-- Bien. Tâchez de terminer cette affaire pour ce soir.
Là dessus il sort en refermant délicatement la porte, comme pour ne pas déranger.
-- T’as entendu ce qu’il a dit le boss ? Faut qu’on ait fini pour ce soir. Alors tâche de collaborer, sinon……. !
Avant que je puisse prononcer un mot, le petit chafouin dactylographe me dit de sa voix de fausset :
-- Et puis cesse de réclamer un avocat. Pour l’instant tu n’est ni suspect, ni en garde à vue. Tu es ici en qualité de témoin, et un témoin n’a pas besoin d’avocat.
Témoin mon cul ! je ne suis même pas suspect, à leurs yeux je suis déjà coupable. Ils tentent de me faire avaler des couleuvres pour éviter qu’ultérieurement je soulève un vice de procédure.
-- Viens voir !
Le grand échalas a étalé une ribambelle de photos sur le bureau. Je m’approche. Pas joli joli. Le proxo est méconnaissable avec la moitié de la tronche partie en vadrouille. S’il n’y avait pas le schlass que je lui ai planté dans la poitrine je ne le reconnaîtrais pas.
-- Qu’est-ce que t’en dis ?
J’ai rien à dire. Le couteau de cuisine d’accord, c’est moi qui l’ai foutu là ; Mais la tronche en biais c’est pas ma pomme et je me demande bien qui ça peut être. Quand je me suis tiré la môme parlait d’appeler quelqu’un de sa connaissance susceptible de l’aider. Tu parles d’une aide !
-- On va pas passer la nuit à mater ces photos. Dis nous plutôt pourquoi tu as zigouillé la pute et son mac ?
-- Qu’est-ce qui vous fait croire que c’est moi ?
Le petit flic dactylographe hausse les épaules
-- T’es vraiment un blaireau toi ! Ecoutes ! j’vais pas te raconter de salades. Les copines de la môme Gilberte t’ont vu filer avec elle. Dans l’appart on a retrouvé tes empreintes un peu partout. On sait que c’est les tiennes parce qu’on les connaît depuis que tu as laissé tes papelards auprès du cadavre de la plage de Rozulien. Encore un cadavre entre nous que tu as reniflé de près. Pas vrai ?
Y a pas grand chose à répondre à ça. Ils ne leur reste qu’à prendre mes empreintes et ils n’auront même pas besoin de mes aveux. Je ne pourrais jamais nier ma présence chez la dénommée Gilberte. Merde ! C’est pas moi qui les aie dessoudés, j’vais quand même pas payer pour ça non !
-- Bon ! alors t’accouche ?
Je ne sais pas pourquoi mais mon instinct me dit que je dois fermer ma gueule. Moins je leur en dirai, plus j’ai de chance de ne pas m’enfoncer davantage.
-- Puis que vous savez tout je n’ai rien à vous dire.
Je me suis tassé sur ma chaise m’attendant à ramasser une nouvelle baffe, mais le gars Robert s’est contenté de balancer un énorme rot ce qui fait rigoler son collègue. Puis il s’approche de moi et je reçois en pleine poire son haleine nauséabonde.
-- Quand comprendras-tu pauvre pomme que tu es fait comme un rat ? Pour la gonzesse de la plage c’est sans doute pas toi, mais certaines personnes se demandent ce que tu foutais là. Tu vois de qui je veux parler ? Tu sais les mecs à qui tu as faussé compagnie l’autre jour au bar du Conti ?
Puis prenant un peu de recul ce qui me permet de respirer un air plus sain :
-- Mais nous on s’en bat les burnes de la pouf de la plage. Une fille à Papa qu’aura mal tournée. Nous ce qu’on aimerait bien savoir se sont les raisons pour lesquelles tu as dézingué la pute et son mac. Tu vois ! c’est pas compliqué tout de même. Tu nous expliques bien tout ça et on te ramène peinard dans ta cellule. Tiens ! même qu’on te fait monter un sandwich et une bière. On n’est pas chiens nous autres ! N’est-ce pas Bernard qu’on n’est pas chien?
Le Nanard n’a pas le temps de répondre, la porte s’ouvre de nouveau sur le commissaire qui fait signe au mastar de le suivre. Je reste seul avec Mickey qui allume une nouvelle clope. On est là comme deux glands. On évite de se regarder et on poireaute en silence.
Au bout d’un certain temps le dénommé Robert se pointe l’air franchement en colère. Je pense que ça va encore barder pour mon matricule. Il a le regard mauvais. Il s’est arrêté au milieu de la pièce. Mickey se doute qu’il y a un os mais il ne dit rien.
Chapitre XIX
Je n’ose plus sortir de l’hôtel. Je descends le matin à sept heures prendre mon petit déj. avant que la foule n’arrive et je remonte illico dans ma chambre. A onze heures trente, avant la cohue je redescends prendre un sandwich et passe l’après midi de nouveau dans ma piaule. Heureusement il y a la télé et je zappe un max. Il y a trois jours que je vis ainsi et je pense que c’est un miracle que les condés ne m’aient pas encore logé. Je ne vais pourtant pas pouvoir m’éterniser ici, le tôlier va finir par se poser des questions. Seulement j’ai peur. Je vois des flics partout et surtout je me demande ce que manigancent les mecs de la D.S.T. J’ai plus confiance. Si ça se trouve ils sont en train de s’acoquiner ave les services secrets britanniques et je vais les avoir tous sur le dos.
Je suis de plus en plus persuadé qu’ils craignaient que je traite avec les Rosbifs. Mais à présent que je leur ai filé entre les doigts ils collaborent peut être tous ensemble. Il y a vraiment trop de gens qui voudraient me mettre la main dessus. Comment m’en dépatouiller ? Je n’en n’ai aucune idée et je reste ici à glander en suant la peur comme un con de lapin coincé dans son terrier. Faut que j’ me bouge ; De toute façon c’est aussi dangereux de rester ainsi terrer dans une chambre et le taulier ou les femmes de ménage vont se demander un jour ou l’autre ce que je fous là. Avoir constamment à l’esprit que dans chaque patron de bistrot ou d’hôtel de troisième zone il y a un indic qui sommeille.
Aujourd’hui le temps est superbe. L’air de cette mi-Avrill est doux, le ciel bleu et les feuilles des platanes du square Marc Sangnier bruissent sous l’effet d’une légère brise. Le printemps s’est installé dans la ville et dans ma tête. Il fait trop beau pour rester enfermé. Mon café- crème croissants avalé, je sors prendre l’air. Je me dirige vers les halles Saint Louis et les petits estaminets qui bordent la place. Je flâne rue de Siam, passe le pont de Recouvrance, baguenaude du côté de la porte Caffarelli. De tout ce temps je guettes les passants ; Je leur trouve à tous un air suspect. Celui ci marche trop vite, celui là trop lentement, il y a celui qui s’est mis à lacer ses godasses sur le trottoir d’en face au moment où j’arrive, celle qui fait semblant de fouiller dans son sac à main et tous ceux qui ne font rien de particulier mais qui ont un air louche.
Je me ballade dans Recouvrance, longe la Penfeld, mais le cœur n’y est pas. Le Doute, l’impression d’être traqué, c’est insupportable à la longue. Je descends la rue de la Porte avec la ferme intention de retourner m’enfermer à l’hôtel.
Je ne l’ai pas vue arriver. En fait je guettais les piétons, pas les bagnoles. La Mégane s’arrête à ma hauteur et deux hommes en jaillissent illico. Ils me prennent par les bras en me disant :
-- Police ! tiens toi tranquille. Fais pas le con et tout ira bien.
Ils m’ont fait monter à l’arrière de la voiture entre eux deux. Il y a un troisième larron à l’avant au volant. Une fois dans le véhicule ils me passent les menottes. Plus personne ne parle. Bêtement je me sens presque soulagé mais il va falloir tenir bon, ne pas révéler la planque avant d’avoir obtenu quelque chose.
Nous traversons le pont de recouvrance et bifurquons à gauche vers le boulevard Jean Moulin. Puis on tourne rue Michelet et nous voici de l’autre côté du square Marc Sangnier ; j’aperçois mon hôtel en face rue Louis Pasteur. Ils continuent en direction de la rue Duquesne ; Ils ne doivent pas être au courant pour l’hôtel. Je ne comprends pas trop la route qu’ils prennent ; pourquoi ne pas avoir remonté par la rue de Siam ? Peut être ne m’amènent-ils pas à leur bureau. Ils n’ont pas du tout le genre des deux pingouins de l’autre jour. Ceux ci ne sont pas fringués comme des milords ; ils portent des blousons en toile et des polos. Un doute me vient : et si ce ne sont pas des flics ? Les menottes ce n’est pas une preuve et ils ne m’ont pas montrés leurs cartes.
La voiture tourne rue Colbert et passe sans s’arrêter devant le commissariat central pour descendre une petite rue à droite où elle se range contre le trottoir. Il n’y a là que des immeubles d’habitation. Ce ne sont pas des poulets qui m’ont serré. Mais qui alors ? En tout cas ce n’est pas la D.S.T.
On me sort durement de la voiture, l’un d’entre eux tient à la main la chaîne des menottes. J’ai le temps de lire le nom de la rue sur une plaque : rue du Bois d’Amour. Tu parles d’un nom !
En face, le long du trottoir, assis sur l’aile avant d’une grosse B.M.W., un type fume un cigarillo et semble nous observer. C’est un grand balaise au visage dur et mal rasé qui ressemble au Reno de Léon. Je n’ai guère le temps de le mater plus longtemps car on me pousse avec brutalité dans le hall d’un immeuble.
Nous sommes trois dans un ascenseur où l’on ne tient d’ordinaire qu’à deux ; C’est dire si on est serré. Mes deux tontons sentent la bière et le saucisson à l’ail et vue l’étroitesse du lieu me souffle en pleine gueule leur haleine fétide. Le troisième lascar s’est élancé en courant dans l’escalier et arrive avant nous au terminus. D’après mon intuition, car je ne vois rien collé contre ces deux ostrogoths, nous devons avoir atteint le deuxième ou le troisième étage lorsque l’ascenseur stoppe.
Nous sommes sur un palier et sur une des portes il y a une plaque en cuivre avec le nom d’un avocat. Nous entrons dans la porte d’à côté, porte anonyme, sans aucune mention. Cela pourrait être n’importe quel appartement. A l’intérieur un long couloir et des bureaux de part et d’autre. Le premier à droite en rentrant est celui d’un dénommé Loïc Petitjean commissaire principal. J’aurais dû m’en douter ; à l’odeur les deux acolytes de l’ascenseur ne pouvaient être que des flics. Mais quel peut bien être ce service de police dissimulé dans un immeuble lambda à deux pas du commissariat central de la rue Colbert ?
Sur la gauche, un bureau qui semble plus grand que les autres abrite un bar. Je le sais parce que lorsque je passe devant la porte est ouverte et quatre types assis sur des tabourets de bar sirotent leurs pastis que ça sent l’anis à plein nez.
J’ai pas droit à l’apéro. Il est un peu tôt tout de même, à peine onze heures. Ils m’ont amené dans un des deux bureaux du fond. Je me demande vraiment à qui j’ai affaire. M’est avis que je vais avoir droit à un interrogatoire en règle, comme dans les films policiers, sauf que là c’est moi qui trinque et c’est beaucoup moins plaisant.
Qui que se soit, tenir le coup. J’ai une chance si je parviens à garder le secret sur l’endroit où j’ai planqué les documents.
La pièce est étroite et comporte deux bureaux munis chacun d’un ordinateur portable. La flicaille s’est mise au goût du jour. L’un d’eux s’installe derrière l’ordi tandis que l’autre me pousse sur une chaise où il m’ordonne de m’asseoire. Il m’ôte les menottes et me fouille. Il n’y a pas grand chose à piquer : environ deux cent Euros, toute ma fortune, un paquet de mouchoirs en papier et ma montre. Encore heureux que j’ai laissé le pétard à l’hôtel planqué dans un placard à balais du couloir de l’étage du dessus. On ne me demande pas d’enlever ma cravate ni mes lacets car je n’ai ni l’un ni l’autre. Pas de ceinture non plus : On gagne du temps.
Celui qui est passé derrière l’ordinateur commence le questionnement comme on disait au moyen âge :
-- Nom, prénom, date et lieu de naissance, domicile actuel.
-- Si vous m’avez coffrez c’est que vous devez me connaître. Vous n’en n’êtes tout de même pas arrivé à arrêter n’importe qui comme ça dans la rue que je sache !
-- Cesse de faire le malin ! tu riras moins tout à l’heure. Et réponds aux questions qu’on te pose.
C’est l’autre qui m’interpelle. Je me demande s’il m’est permis à moi aussi de le tutoyer.
-- Olivier Le Pénautier, en deux mots Le Pénautier. Né le 12 Novembre 1975 à Quimper. Domicilié à Rennes rue de la Duchesse Anne.
Ils se sont modernisés mais ils tapent toujours de la même façon qu’avec leurs vieilles Olivetti : Concerto à deux doigts et ça prend du temps.
-- Pourquoi n’avez-vous aucun papier sur vous ?
-- Je m’appelle Olivier Le Pénautier, en deux mots Le Pénautier. Né le 18 Novembre 1975 à Quimper. Domicilié à Rennes rue de la Duchesse Anne
-- Tu te fous de notre gueule ? Monsieur veut jouer au malin ?
Subitement je me dis que si ces pingouins prennent conscience de la signification de mes initiales, je vais avoir droit à Ramona.
-- Je veux un avocat. Il y en a un sur le palier. Je connais mes droits, hors la présence d’un avocat la seule chose que vous pouvez exiger c’est mon état civil.
Le flic dactylo a un léger sourire mais son collègue ne se marre pas du tout. Il m’agrippe par le colbac et me secoue comme un prunier :
-- Le seul droit que t’as connard c’est de répondre à nos questions.
A ce moment un type entre dans le burlingue et fait un signe de tête. On me ramène dans le couloir. Il y a foule au bar ; Ils doivent arroser quelque chose et on est venu avertir mes deux lascars que c’est l’heure des libations.
Chapitre XVIII
Je suis à Brest depuis deux jours et j’ai rendez-vous ce midi avec un flic de la D.S.T. au bar du Continental. Je leur ai bigophoné hier et ils voulaient que je me rende dans leurs bureaux rue Inkermann dans un petit immeuble discret à l’angle de la rue Saint-Marc. Il aurait fallu être con pour accepter. Au bar du Conti il y a toujours du monde à l’apéro à cette heure là. Au milieu de la foule ils n’oseront pas faire de remous. Enfin c’est ce que je pense et je n’ai de toute façon pas le choix. Ce qui m’étonne tout de même c’est qu’ils ont accepté de me rencontrer sans que je leur donne la moindre preuve concernant les documents. Peut être est-ce une habitude chez eux de contrôler toutes les informations susceptibles de les intéresser.
J’ai pris une table près du bar, au milieu de la salle. Je me sens plus à l’aise quand je suis entouré. Je tiens ostensiblement un exemplaire du « Guardian » que j’ai acheté au kiosque en bas de la rue Jean Jaurès. C’est le signe convenu pour me reconnaître car au téléphone je ne leur ai pas dit qui j’étais. Quand ils m’apercevront ils vont piger tout de suite vu que ma bouille a paru dans plusieurs journaux et que les flics possèdent ma photo. Peut être d’ailleurs s’en doutent-ils déjà. En tous cas ils ne sont pas à l’heure, il est midi un quart et je ne vois encore personne. A moins qu’ils ne m’observent. Il doit y avoir dans la salle un flic déguisé en pékin qui fait semblant de siroter son pastis en me biglant. Je baisse le journal et je jette un coup d’œil circulaire. Je n’aperçois rien de suspect mais je suis certain qu’il y a un flic parmi les clients. Plus j’y pense et plus ça devient une évidence. Ou alors c’est qu’ils ne m’ont pas pris au sérieux, qu’ils ont pensé avoir affaire à un mythomane. Il n’y a rien d’autre à faire qu’à attendre, alors j’attends en buvant un demi.
Quand ils sont arrivés j’ai franchement été surpris. Je ne m’imaginais pas les flic de la D.S.T. comme ça. Ils sont deux. Le plus grand a les yeux bleus et des cheveux gris coupés courts. Son visage est long et maigre, les lèvres pincées, Le nez droit et proéminent. Il est fringué comme un lord anglais : Veste en tweed, chemise à carreaux, cravate en cachemire. Son collègue est petit, boudiné, un visage rond aux oreilles décollées, le crâne dégarni. Il ressemble à Jugnot. Ils est vêtu d’un costume gris, d’une chemise bleue agrémentée d’un nœud papillon..
Ils m’ont repéré tout de suite because le « Guardian ». Comme ils n’ont pas paru surpris j’imagine qu’ils savent depuis le début qui je suis.
Ils se sont présentés mais je n’ai pas retenu leurs noms. Après s’être assis et m’avoir longuement observé, le petit gros m’a demandé :
-- Bon ! de quoi s’agit-il exactement?
J’ai préparé mon speech. Les débuts sont cependant laborieux :
-- Inutile de vouloir jouer au plus fin ; vousVous connaissez parfaitement mon identité n’est-ce pas ?
-- En effet
Répond le plus petit après avoir interrogé son collègue du regard. Il a une voix de fausset et parle du nez. Il devrait se faire opérer des végétations.
-- Alors je n’ai pas besoin de me présenter
-- En effet.
C’est tout ce qu’il sait dire celui là. Quant à l’autre il ne dit rien mais ses yeux me sondent comme s’il voulait lire dans mes pensées.
-- je possède des documents de la plus haute importance que je désirerai monnayer.
-- Nous sommes au courant. Vous avez rendu récemment visite à Monsieur Pickford.
Puis, après s’être retourné vers le grand maigre comme pour recueillir son avis :
-- Vous avez également joué au cow boy dans un bidon ville de la banlieue de Londres.
-- Je vois que les caméras ont livré leurs images.
-- C’est bien pratique. D’après nos collègues anglais on vous voit un peu partout dans Londres. Vous avez même été surpris à jeter une valise, ou quelque chose dans le genre, dans la Tamise. C’est vous dire comme leur système est efficace.
Je me doutais bien que ces caméras de surveillance me joueraient un sale tour, mais je pensais qu’ils mettraient plus de temps avant de me repérer. Ca ne va pas arranger mes affaires.
-- Puisque vous êtes au courant de tout vous devez savoir l’importance que revêtent les documents en ma possession ?
-- Nous n’avons aucune preuve que vous déteniez ces documents.
Je tends la copie du protocole français au petit gros. Il l’a prend et la parcourt rapidement. Le grand maigre ne dit toujours rien. Il ne bouge pas, continue de me fixer que ça en devient gênant et c’est à peine si ses paupières clignotent par instant.
-- Il s’agit d’une copie.
Jugnot hausse les épaules :
-- Je n’en doute pas. Où sont les originaux ?
-- Vous ne pensez pas quand même pas que je vais vous le dire ?
Le grand maigre se manifeste alors. Quand il parle il a une moue arrogante, une expression de supériorité pour vous faire comprendre qu’il considère que vous êtes une larve par rapport à lui. Il prend en s’adressant à moi cet air condescendant des Enarques imbus de leurs petites personnes :
-- Monsieur Le Pénautier , vous n’êtes pas en position de discuter de quoi que se soit. Dois-je rappeler à votre bon souvenir que nos collègues du S.R.P.J. sont à votre recherche, qu’il y a un mandat d’amené vous concernant et que la police britannique aimerait beaucoup vous interroger sur ce qui s’est passé lors de votre visite chez Monsieur Pickford juste avant sa mort. Ils désireraient également vous demander pourquoi vous avez blessé par balle deux traîne-misère qui n’en demandaient pas tant.
Qui n’en demandaient pas tant ! Il en à de bonnes le flicaillon , on voit bien que ce n’est pas après lui qu’ils couraient les forcenés.
Il rectifie d’un geste machinal un nœud de cravate qui n’en n’avait nul besoin avant de continuer :
-- Nous pourrions tout aussi bien vous arrêter et vous faire inculper pour intelligence avec l’ennemi.
Il m’énerve avec sa morgue de grand guignol
-- Mais vous ne le ferez pas !
-- Et pourquoi donc ?
-- Parce que si vous faîtes ça les journaux publieront une jolie copie qui sera très diversement apprécié par la population et qui aura pour effet de discrédité une fois de plus les politiques, et cela à quelques mois d’une échéance électorale de première importance.
A son regard je vois qu’il m’écraserait comme une vulgaire punaise s’il en avait la possibilité. Il se contente de me répondre avec dédain :
-- Inutile de vouloir bluffer avec nous. Nous en savons bien plus que vous ne l’imaginez.
-- Ah oui ! et vous savez sans doute où se trouve les documents ?
C’est le petit gros qui répond
-- Comprenez Monsieur Le Pénautier que nous pouvons nous passer de votre accord pour récupérer les documents que vous détenez illégalement. Vous n’êtes pas en position de pouvoir nous dicter vos volontés. Mais nous voulons bien faire un geste.
-- Je vous préviens que s’il m’arrive quoique se soit, si je ne contacte pas régulièrement la personne à qui j’ai confié les dossiers, cette dernière préviendra les journalistes et votre ministre ne pourra pas museler le « Canard Enchaîné » comme il le ferait d’un petit éditeur.
Jugnot se frotte l’oreille droite. Sa façon à lui de réfléchir sans doute.
-- Vous n’avez apporté que la copie du document français. Il y avait un autre document nous semble-t-il ?
-- Parfaitement. Il s’agit d’un document concernant les anglais. Je n’ai pas jugé utile de vous l’apporter.
Il se titille le lobe de l’oreille en frisant le nez. On dirait un lapin.
-- Vous n’auriez pas l’intention de traiter directement avec les Anglais par hasard ?
Comme je demeure silencieux en prenant un air entendu il me dit :
-- Parce que si vous avez l’intention de traiter avec eux je préfère vous mettre en garde dès maintenant. Ce sont les gars du MI 6 qui vous ont enfermé dans un blockhaus en espérant vous y voir mourir. Ils doivent regretter à présent de ne pas vous avoir directement liquidé.
-- Pourquoi auraient-ils fait cela ?
-- Si vous alliez le leur demander ?
Ils sont coriaces. Je n’obtiendrai que des emmerdes supplémentaires avec ces deux guignols. Quelque chose me dit cependant qu’ils craignent de voir ces documents tombés entre les mains de leurs collègues britanniques. C’est peut être la carte à jouer.
-- Pourquoi pas ? Ils n’auront sans-doute plus envie de me liquider quand ils sauront que je détiens les documents.
-- Parce que vous vous imaginez qu’ils l’ignorent ?
Je ne m’imagine rien du tout en fait. Je ne sais plus comment me tirer d’affaires. Et voila le grand squale qui laisse tomber avec dédain :
-- Nous avons perdu assez de temps avec vous Monsieur Le Pénautier. Soit vous nous remettez les documents, soit on vous embarque.
C’est l’impasse. Si je ne réagis pas immédiatement je suis foutu. Une fois entre leurs mains je n’aurais plus aucun moyen de m’en sortir. Je me lève , prend mon verre vide et le lance derrière le bar à la figure du barman qui le reçoit en pleine tronche. Je balance la table et flanque une baffe à un mec qui bouffe à côté de nous. En quelques secondes c’est une bousculade générale, mes deux pandores n’ont pas le temps de s’expliquer qu’ils sont pris à partie par le personnel en colère. Ils m’ont aussi agrippé mais j’ai réussi à m’en défaire et je m’enfuis pendant que les deux flics sont occupés à exhiber leurs fafiots.
J’ai couru droit devant sans me retourner. Dès que je juge être assez loin je m’arrête et regarde derrière moi. Je les ai semés, il n’y a personne sur le trottoir. Je continue calmement ma route en direction de la rue Jean Jaurès. C’est alors que je l’aperçois ; Une Laguna grise avec deux hommes à bord qui roule au pas. Les salauds ! il y en avait deux autres qui attendaient dehors dans une bagnole. Je me dirige vers le centre de Coat ar Guewen afin d’essayer de les semer. Y a pas à dire ! L’enfant se présente mal.
Chapitre XV
Me voilà arrivé devant la cabane. C’est une cabane
de chantier en tôle type ALGECO. Un fil électrique
part du toit et se perd dans la nuit. Je frappe. Remue-
ménage à l’intérieur : une chaise qui racle le sol, un
claquement sec indéfinissable, des pas qui se
rapprochent de la porte, une voix chevrotante qui
demande qui est là. Je tente d’expliquer que je viens
de la part de Mister Pickford, mais soit mon anglais
est vraiment trop nul, soit l’homme est hyper
méfiant. Il me crie quelque chose qui doit signifier
qu’il faut que je m’en aille. J’insiste. La porte s’entre
ouvre et le canon d’un fusil de chasse apparaît.
Vraiment méfiant le tonton. Il est vrai qu’avec les
voisins qu’il a il y a de quoi faire gaffe.
Je lui explique tant bien que mal que j’ai une lettre
pour lui :
-- A letter. For you. You understand ?
Il a compris, une main se tend et j’y dépose la lettre.
La porte se referme d’un coup sec et j’entends la clef
tourner dans la serrure. Vraiment pas confiant le
bonhomme.
Il met plus de temps à déchiffrer la missive que
Champollion n’en a mis pour élucider le mystère des
hiéroglyphes. Encore heureux que Pickford se soit
appliqué pour l’écriture, sinon il en avait pour
jusqu’à demain matin. C’est long l’attente et il n’y a
rien à voir pour se distraire. La nuit est noire, pas de
lune, pas une étoile. Au loin la lumière pâlichonne de
la rue des gueux. Il commence aussi à faire frisquet.
Qu’est-ce qu’il branle l’illettré ?
Enfin la porte s’ouvre et une main me fait signe
d’entrer.
Comme il fallait s’y attendre l’intérieur est meublé
façon spartiate. Un pieu, une table, deux chaises en
paille, un vieux buffet, sans doute celui dont parlait
Rimbaud vu son âge, un évier, une gazinière et un
poêle à bois dont le gros tuyau traverse le toit. Du
plafond descend une ampoule électrique pendue à
son fil.
Le bonhomme est vieux, soixante dix ans au moins,
mais il n’a pas l’air misérable ni poivrot. Il porte bien
comme on dit et dénote dans ce gourbi. Il est vêtu
d’un bleu de travail d’une rare propreté et il a peigné
ses longs cheveux blancs en queue de cheval, ce qui
lui donne l’air d’un vieux hippy. Le corps est sec et
noueux, le visage mince aux joues creuses, le front
buté.
Il a posé sa pétoire sur le lit et m’observe comme si
j’étais un cobaye. Au bout d’un moment il me
demande :
-- Where is the key ?
Je lui montre la clef que j’ai attachée à un cordon
autour de mon cou. Il tend la main :
-- Give me !
Je lui remets la clef. Il me pousse alors vers la porte.
Il veut me foutre dehors ce con. Je lui croche le col
bac pour lui faire comprendre que je ne suis pas
d’accord. Il se libère d’un coup sec.
Ce vieillard a encore de la force et de l’agilité. En un
bond il atteint le lit et me braque avec le fusil. A son
oeil je vois qu’il n’hésiterait pas une seconde à faire
feu. Je me replie en douceur vers la porte. Il me fait
signe de sortir. Claquement de porte, jeu de la clef
dans la serrure. Me voilà une nouvelle fois dehors.
C’est d’un monotone ! Un moment je pense qu’il
veut me rouler et garder la mallette pour lui. Je n’ai
pas vu de téléphone dans sa piaule et il n’est pas de
la génération portable le pépère. J’en conclue qu’il
n’est pas en train d’appeler Pickford pour avoir
confirmation de mes dires. Alors qu’est-ce qu’il fout ?
Bon ! voilà la porte qui s’ouvre une fois de plus. Le
vieillard se tient sur le seuil, il me tend une mallette
et la clef. Je ramasse le tout et n’ai pas le temps de
remercier, la porte est déjà refermée à double tour.
Quel ours !
Je vais devoir repasser chez les affreux, et cette fois
avec un attaché-case à la main, ce qui ne va pas
manquer d’attirer leur convoitise. En attendant il va
falloir sortir de cette fondrière qui sert de dépotoir
aux locdus du coin. L’orientation pour le retour ne
pose pas problème car le quartier des paumés, même
faiblement éclairé, se voit d’assez loin. En revanche
impossible de voir où je mets les pieds et je patauge
lamentablement dans la merde manquant à chaque
instant de me tordre les chevilles.
Je me trouve dans le noir, aussi ces messieurs ne
m’ont pas encore aperçu. Ils ne sont pas rentrés, ils
savaient que je reviendrai et malgré la crainte que je
leur ait infligée tout à l’heure ils sont restés
m’attendre. Pas tous ; les femmes et leurs gones sont
partis. Il y a là environ une dizaine de mecs qui
attendent en fumant et en picolant de la bière. S’ils
ont beaucoup bu ils vont se sentir des ailes, l’alcool
fait oublier la peur, c’est un truc bien connu dans
l’armée. On saoulait les poilus en quatorze pour les
faire charger à la baïonnette. Mes lascars vont être
remontés à bloc et je ne pourrai pas cette fois ci les
avoir à l’intimidation. Je profite d’être à couvert pour
avancer sans bruit. Plus tard ils me verront, mieux ça
vaudra.
Quand ils ont fini leurs canettes ils les balancent dans
le terrain vague et je dois louvoyer pour éviter d’en
prendre une sur la tronche. Ils picolent vraiment sec
les mecs. Ils ne feront pas de vieux os à cette allure.
La cirrhose galope chez eux comme un pur-sang à
Longchamp.
J’ai atteint la limite, encore un pas et ils
m’apercevront. Je tiens la mallette dans une main et
le pétard dans l’autre, bien décidé à m’en servir si
nécessaire. Avant qu’ils ne me voient je bondis sur le
chemin et je courre. Ils ont été surpris et j’ai le temps
de les dépasser avant qu’ils ne réagissent. Ils se
lancent néanmoins à ma poursuite et je les entends
rouscailler en me poursuivant. Je parviens à en semer
une partie, mais il y a trois teigneux qui me rattrapent
et je vais bientôt les avoir sur le dos. Avant qu’ils ne
soient trop proches je fais un demi-tour et je tire une
balle dans le tas. Un cri rauque et l’un de mes
poursuivants s’écroule en se tenant le genou. Je n’ai
pas visé, j’ai tiré au pif, mais j’en ai blessé un. Il se
tortille à terre en hurlant. Pas le temps de contempler
la scène car les deux autres déboulent sur moi. Sans
hésiter je tire deux fois. Le plus grand, celui qui avait
le couteau, prend une praline dans le bide et pique du
nez dans la boue. Je ne sais pas combien de balles il
me reste, aussi j’arrête de tirer et je reprends ma
course. Les coups de feu ont attiré l’attention et je
vois les minables qui se pointent sur le pas de leur
porte avec leurs têtes d’ahuris. Je file sans
m’attarder. Le troisième gueux continue à me
pourchasser malgré ce qu’il est advenu de ses potes.
L’alcool le rend téméraire et la vue de la valoche doit
lui donner des idées. Encore une trentaine de mètres
et je vais déboucher sur la placette. A cet endroit
commence le monde civilisé et j’espère que le
poche-laou n’osera pas y pénétrer.
Bernique ! Il continue à me courser à travers la place
et je file droit devant moi sans savoir où je vais. Les
rues sont largement éclairée et il doit y avoir des
caméras de surveillance partout ; Ce n’est pas le
moment de jouer au pistoléro aussi je range mon
flingue dans ma poche et je continue de cavaler avec
l’autre truffe à mes trousses.
Il a perdu du terrain King Kong. Sur le coup l’alcool
ça fouette, mais pour ce qui est de tenir la distance ça
ne vaut pas l’E.P.O., n’importe quel coureur cycliste
vous le confirmera. Il se trouve à dix mètres derrière
moi à présent et sa course se fait de plus en plus
louvoyante. Je ne le vois pas d’ici mais il doit tirer
une drôle de langue le coco. Encore un effort et le
voilà qui disparaît. Je continue de courir quelques
secondes par prudence, mais il n’est plus là. Il a fini
par abandonner le frangin.
Il était temps car je suis essoufflé et j’ai un point de
côté. Je m’adosse un instant contre un mur pour
reprendre mon souffle. J’ai la gorge sèche et la
poitrine en feu. De plus je ne sais absolument pas où
je me trouve et à cette heure il ne doit plus y avoir de
taxi. Ca va être galère pour regagner mon hôtel. Bon
soyons positif, j’ai récupéré la mallette avec les
documents………….Avec les documents ? Qu’est-ce
que j’en sais ? C’est vrai ça, le vieux m’a refilé la
valoche mais je n’ai pas regardé ce qu’il y avait
dedans. Il faisait trop noir pour y voir et de toute
façon je n’y ai pas pensé, tout occupé que j’étais à la
façon de me débarrasser des pochetrons.
Documents ou pas on verra plus tard, je vais devoir
suffisamment galérer pour retrouver l’hôtel. Et puis
avec ces caméras qui pullulent ce serait imprudent
d’ouvrir l’attaché-case maintenant.
Je dois me trouver dans un quartier résidentiel car je
ne vois que des habitations ; Pas un seul commerce.
J’erre sans grande conviction : Je suis perdu et je
crains de devoir passer la nuit dehors. Soudain
j’entends un sifflet de train. Une gare ! Il doit y avoir
une gare dans le coin, et s’il y a une gare et encore
des trains qui arrivent, il doit y avoir des taxis. Enfin
une bonne nouvelle.
Me voilà encore seul ; Tout cela est si lourd, mais comment faire autrement ? Ca fait deux jours que je suis à Paris, dans un petit hôtel bon marché rue de Rennes tout près de la gare Montparnasse. J’ai toujours aimé l’atmosphère des gares, des ports aussi d’ailleurs car c’est un peu la même ambiance, on y croise toutes sortes de gens qui vont, qui viennent, qui partent ou qui reviennent de pays plus ou moins lointains.
Chapitre IX
Je prends mon petit déjeuner au buffet de la gare. Le bar est situé à l’étage, là où arrivent les T.G.V., une terrasse couverte qui surplombe le rez-de-chaussée et qui est calme à cette heure matinale. En revanche en contre-bas, à l’arrivée des T.E.R. et des trains de banlieue, c’est la cohue. Des gens pressés foncent tous dans le même sens. Ils courent même sur le couloir roulant qui les amènent jusqu’au métro. Personne ne se parle, quelques-uns uns téléphonent sur leurs portables en continuant de courir. Qu’est-ce qu’ils fuient ? que vont-ils retrouvé ? De la hauteur où je me trouve j’observe ce flot humain qui, pour l’heure, n’a plus grand chose d’humain. En quelques minutes la gare se vide et je vois les derniers globules disparaître dans le couloir du métro comme une flaque de sang épongée par le sable.
Ce matin, comme hier matin, je suis installé sur la terrasse devant un café crème et une paire de croissants frais et craquants. Devant moi j’ai ouvert le journal acheté au kiosque voisin. Ici, dans la capitale, le « Télégramme » arrive le jour même, aux aurores, comme chez nous là bas, au fin fond du Finistère. Pen ar Bed. Déjà le pays me manque. J’ai horreur des grandes villes, j’ai horreur de Paris où, au milieu de la foule anonyme, on se retrouve si seul, si abandonné, entouré d’immeubles cossus et froids. Il y manque aussi l’odeur de la mer, le ciel pommelé, le cri des mouettes et le tremblement si particulier de l’air.
Ici ça sent le gas-oil, le gaz carbonique, la sueur humaine et la crasse des trottoirs. Je pense à tout cela en prenant, dans le journal, des nouvelles du pays. Sur la Une, à gauche de la photo d’un Chirac au sourire hypocrite, un entrefilet de deux lignes en marge invite à regarder l’article en dernière page :
« Un couple assassiné dans son appartement à Rennes » Je me rends illico à la dernière page, le cœur battant.
« Découverte macabre hier matin dans un appartement à Rennes. C’est le concierge de l’immeuble qui a découvert les corps en montant le courrier. En effet le gardien de l’immeuble monte chaque jour le courrier à une locataire du troisième qui est gravement handicapée. En franchissant le palier du second il a remarqué que la porte était entre-ouverte. Après avoir appeler en vain à plusieurs reprises il s’est décidé à pénétrer dans l’appartement où il a découvert les corps des deux occupants gisant sur le sol dans une mare de sang. Les victimes sont bien connues des services de police. La femme, une péripatéticienne qui travaillait dans le quartier des halles a été tué d’une balle de revolver en plein cœur. Quand à son compagnon, il était allongé sur le dos, un couteau de cuisine planté dans la poitrine et la tête arrachée par une balle tirée à bout portant. Il semblerait d’après les premières estimations que l’homme n’a pas succombé aux blessures faites par le couteau, mais qu’il a été achevé d’une balle de revolver. Les habitants de l’immeuble interrogés par la police ont confirmé avoir entendu des bruits de disputes et des cris mais comme c’est monnaie courante chez ces gens là ils ne se sont pas inquiétés. En revanche ils n’ont rien entendu qui pourrait correspondre à une détonation, ce qui laisse supposer que l’arme était pourvue d’un silencieux. Quant aux empreintes retrouvées sur le couteau elles appartiendraient, selon la police, à Olivier Le Pénautier recherché comme témoins dans l’affaire de la disparition de Mary Pickford, la fille du magnat de la presse britannique comme nous l’avons déjà signalé dans notre édition de la semaine dernière. Nous avons également appris que Mary Pickford n’est pas morte noyée, mais qu’elle a reçu sur le crâne un coup violent avant de tomber à l’eau, ou d’y être jetée. Le parquet de Brest a été chargé de l’enquête du meurtre de Rennes compte tenu de la connexité des deux affaires. Charles Demaison, premier substitut, demande à toute personne susceptible de fournir des informations permettant de retrouver Olivier Le Pénautier de prendre contact avec les services du S.R.P.J. de Rennes à qui a été confié les deux enquêtes. »
Suit l’adresse et le numéro de téléphone du S.R.P.J.de Rennes. Voilà qui ne va pas arranger mes affaires. Je suis dans la merde jusqu’au cou. A présent ce n’est plus un témoin que les flics recherchent, mais un suspect pour ne pas dire déjà un coupable. Et pour pimenter le tout, si les salopards qui m’ont cloqué dans le blockhaus lisent la presse locale ils vont savoir que je m’en suis sorti vivant. Va y avoir à craindre pour mes abattis. En tout cas les relations du gars Hubert n’ont pas l’air bien fréquentables. Pourquoi diable ont-ils liquidé ces deux là ? Elle semblait pourtant leur faire confiance la môme crevette ! J’ai bien fait de ne pas m’attarder là bas. C’est dommage quand même d’avoir tué la fille ; elle n’était pas très belle, mais elle avait du cœur. Enfin à présent je n’ai plus de scrupule pour le fric, là où elle est elle n’en n’a plus besoin.
Ils n’ont pas parlé du portefeuille dans le journal. C’est impossible que les flics ne se soient pas rendu compte qu’Hubert n’avait pas son larfeuille sur lui. D’habitude on en fait toujours état. On dit que le vol semble être le mobile du crime. C’est bizarre quand même que le journal n’en dise pas un mot. Va falloir que je m’en débarrasse, je vais le balancer dans une poubelle, c’est trop risqué de le garder sur moi avec les papiers du gus.
Y a pas à dire, je suis dans de beaux draps. Sans doute que les condés vont mettre un certain temps avant de comprendre ce qui relie les deux affaires entre elles. A moins qu’ils ne pigent tout de suite que étant sans un rond je me suis farci le couple pour piquer leur galette. Ils ne vont pas manquer d’interroger les autres tapineuses qui leur diront que je suis parti avec leur collègue au domicile de cette dernière. Dire qu’en fait le seul lien qui relie ces deux affaires c’est qu’à la suite de la découverte du corps de l’Anglaise je me suis trouvé dans la merde et dans l’obligation d’aller grappiller ma croûte comme un clodo au cul des camions. Et le plus con, si j’en crois le journal, c’est que je ne l’ai même pas tué le proxo. Blessé seulement ils ont écrit et c’est un autre clampin qui l’a achevé. Tu parles d’un coup de peau ? N’empêche que les cognes ne vont pas aller chercher plus loin, ils vont tout me coller sur le dos. L’affaire sera vite réglée dès qu’ils m’auront mis la main dessus. Avec mes empreintes sur le manche du couteau je ne vais pas y couper. C’est con, mais j’étais tellement dérouté que je n’ai pas pensé à les effacer. Je ne vais plus pouvoir resté en France. Si ma photo sort dans les journaux, n’importe quel patron d’hôtel pourra me dénoncer. Je n’aurais plus une minute de tranquillité. Si les keufs me serrent j’en prend pour perpette.
Il ne me reste plus qu’à gagner l’Angleterre et aller trouver le père Pickford. J’aimerai bien qu’il me cause un peu de sa petite Mary. Apparemment elle a reçu un coup sur la tronche avant de basculer au bouillon. A moins qu’elle ne se soit cogner par accident sur le bateau.
Ouais ! mais à priori on n’a pas non plus retrouvé le barlu ni le type qui naviguait avec elle. En tout cas le journal n’en parle pas. Peut être bien qu’on l’a dessoudée elle aussi la fi-fille à son papa ? J’aimerais bien avoir l’avis de son vieux. De toute façon faut que je décanille d’ici et je ne serais pas mécontent d’en connaître un peu plus sur la mouker qui m’a attiré tous ces emmerdes.
Avec le Shuttle j’en ai pour à peine deux heures pour aller à Londres. Ensuite pour contacter le milord ça va être une autre affaire.
Chapitre III
Arrivé au sommet de la falaise je me trouve sur une route départementale. Quelle direction prendre ? Inutile de réfléchir, je ne sais pas où je suis. Au hasard je prends sur la droite et au bout de quelques minutes j’aperçois une villa en bord de route. Comme beaucoup de villas en Bretagne celle ci doit appartenir à des touristes car tous les volets sont fermés. Je franchis sans mal le portillon du jardin et trouves sur l’arrière une fenêtre qui ne possède pas de volet. Une pierre dans la vitre, j’ouvre la fenêtre et je me retrouve dans ce qui doit être une buanderie car je distingue vaguement dans l’obscurité ce que je devine être un lave linge et une table à repasser. J’actionne l’interrupteur mais que dalle ! En partant les doryphores ont coupé l’électricité. En tâtonnant dans le noir je finis par découvrir le compteur qui se trouve dans le garage et j’allume. Le garage est impeccablement rangé ; le proprio est un méticuleux du genre bricoleur si j’en juge par la présence d’un établi et d’un tas d’outils classés sur un tableau fixé au mur. Il y a en outre une planche à voile et un scooter. A l’intérieur pas de surprise, là aussi chaque fauteuil est recouvert d’une housse. Je vais être tranquille pour reprendre des forces. J’avise la chaudière : une chance elle fonctionne au gaz je vais pouvoir prendre un bain chaud sans attendre. J’allume également le chauffage central et je vais dans la salle de bain. Je fais couler un bain hyper chaud et je me coule dans la baignoire. Le pied ! je suis envahie de douceur et je m’endors dans l’eau brûlante. Je suis réveillé par le froid et je sors du bain pour me frictionner vigoureusement. Mes vêtements sont trempés et comme il s’agit d’eau salée ils ne sont pas près de sécher. Dans la penderie d’une chambre à coucher je trouve des fringues qui me conviennent à peu près. Un peu trop grandes ; c’est fou ce que les gens peuvent être grands, en tous cas bien plus grand que moi. Dans le placard de la cuisine je dégote une boite de choucroute comme là bas dis ! Je me passerai de pain. Sublime surprise, je tombe nez à nez avec une bouteille de Saint Emilion. Pas l’idéal pour accompagner la choucroute mais quand même ! J’ai tellement faim qu’après la choucroute j’avale une boite de cassoulet toulousain histoire aussi de terminer la boutanche de Saint Emilion. Il passe d’ailleurs beaucoup mieux avec le cassoulet qu’avec la choucroute. Bien repus, le moral regonflé par le Bordeaux, je dégote une couette dans un placard de la chambre et je me pieute l’esprit léger. Je ne sais pas pendant combien de temps j’ai roupillé mais quand je me réveille il fait grand jour. Je n’ai toujours pas de montre et aucune idée de l’heure qu’il fait ni du jour qu’il est. En me regardant dans une glace et à la vue de ma barbe je pense qu’il a dû s’écouler au moins deux jours depuis mon départ de la villa. Il n’a pas pu y avoir deux marées entre le moment où je me suis trouvé dans le blockhaus et celui où j’en suis sorti, ce qui donne un laps de temps de douze heures environ passé dans le fort. Il est temps de rentrer chez moi, j’en ai ma claque de cette histoire. J’ai fouillé en vain tous les tiroirs de la maison. Rien qui puisse m’être utile, même pas un peu de monnaie. C’est ça qui m’emmerde ; je n’ai plus rien, ils m’ont tout piqué : papier, pognon, carte de crédit, sac à dos, tout ! même ma montre ; Ils ne m’ont laissé que les clefs de l’appart. Le plus raisonnable serait d’aller trouver les flics pour leur expliquer ce qui m’est arrivé, mais le croiraient-ils ? Ils ne retiendront que les squats et je vais me retrouver avec des emmerdes jusqu’au cou. Non ! le mieux est de regagner tranquillement ma piaule comme si de rien n’était et de reprendre la routine quotidienne : A.N.P.E., A.S.S.E.D.I.C. et Cie. Dans une penderie j’ai dégoté un blouson en cuir, j’ai calé un vieux journal contre ma poitrine pour couper le vent, mis le casque et sorti le scooter. Une chance, même fermé à clef le garage s’ouvre de l’intérieur. Le casque et le journal me protège bien du froid, mais je n’ai pas de gants et j’ai les mains gelées car en cette fin Mars l’air est encore frais. Je dois m’arrêter régulièrement pour réchauffer mes mains sur le moteur. J’ai déjà traversé deux villages que je ne connais pas ; je ne sais toujours pas où je suis et je n’ose pas demander ma route aux passants car je ne veux pas attirer l’attention; On ne sait jamais. Enfin un bled qui me dit quelque chose et un carrefour plus loin un panneau indiquant la direction de Rennes. Ouf ! Me voici en pays connu. Aux abords de Rennes la circulation est intense. Une horloge digitale sur le pignon d’une pharmacie indique midi dix. Je me faufile entre les voitures en faisant quand même attention car je ne maîtrise pas parfaitement l’engin. Une chance, c’est juste en arrivant au coin de mon immeuble que je tombe en panne sèche. Je cloque le scooter contre le mur. Le long du trottoir d’en face dans la file des voitures en stationnement, une Laguna. A l’intérieur il y a un mec qui roupille. En arrivant dans le hall je m’aperçois que j’ai toujours le casque sur la tête. Je l’enlève et le pose au-dessus des boites aux lettres sur un tas de prospectus. Ma boite est presque vide : une lettre des A.S.S.E.D.I.C. et une de l’EDF, sans doute une facture. Je gravis l’escalier soulagé d’être enfin chez moi. A peine entré dans l’appart je ressens comme une gène. Quelque chose d’indéfinissable. J’ai l’impression que quelqu’un est venu ici ; certains objets me paraissent avoir été déplacés. Je ne le jurerai pas mais j’ai un doute. C’est comme si on avait fouillé les pièces en prenant soin de remettre les choses à leurs places. Sur la table de la cuisine il y a deux enveloppes non ouvertes. Je suis certain de n’avoir laissé là aucun courrier avant de partir et si cela avait été le cas j’aurais ouvert les lettres. Quelqu’un est venu ici. En y repensant d’ailleurs je me dis que c’est étrange qu’il n’y ait aucune pub dans ma boite aux lettres après trois semaines d’absence. Mais qui peut bien être ce quelqu’un ? Les types qui m’ont assommé ? Si ce sont eux, que cherchaient-ils ? Soudain ma joie de me retrouver chez moi s’est envolée ; je n’ai plus envie de rester ici. Je récupère une montre dans le tiroir de la table de nuit et je sors. Au moment où je ferme la porte à clef, j’entends des voix : -- On va pas prendre l’ascenseur, c’est au premier. On aura aussi vite fait de monter à pied. J’ai juste le temps de grimper un étage. Deux hommes se pointent sur le palier ; Un petit chauve et un grand brun avec un blouson en jean. Je les regarde avec étonnement ouvrir la porte de mon appartement. Où se sont ils procurés les clefs ? Ils ressortent précipitamment. Le petit est en colère : -- Qu’est ce qui fout bordel ce con d’Antoine ? Il doit encore roupiller dans la bagnole Je les entends encore discuter en descendant l’escalier : -- C’est sur qu’il est venu je te dis, il y a deux lettres de plus sur la table de la cuisine. Et ce connard d’Antoine n’a pas été foutu de nous prévenir. -- Il ne doit pas être bien loin, les lettres sont arrivées ce matin, il est donc passé en fin de matinée. -- En tout cas à présent il est peut être à l’autre bout de la ville. Je descends derrière eux jusqu’au porche d’entrée. Je les vois devant la Laguna ; le type de la bagnole est sorti pour discuter avec eux et fumer une clope. Ils discutent ferme et soudain je les aperçois qui regardent le scooter. Merde ! ils vont certainement penser qu’il est à moi et par conséquent ils vont en déduire que je suis toujours ici. Comme pour confirmer mes craintes les deux mecs de tout à l’heure se dirigent vers l’entrée de l’immeuble. Je vais me cacher dans le local à poubelles sous l’escalier. C’est pas terrible comme planque mais je n’ai guère le choix . Les deux hommes arrivent dans le couloir : -- Tiens ! le casque est là. Il s’est peut être planqué dans les étages en nous entendant arriver. Je monte voir, toi reste au premier devant sa porte. Antoine surveille la rue. S’il est toujours ici il ne peut plus nous échapper. C’est con l’histoire du scooter. Si j’avais su…… Ouais ! mais je ne savais pas. Je profite de leur présence dans les étages pour regagner la sortie, car il n’y a pas d’autre issue que l’entrée. Le troisième homme, le gars Antoine je suppose, est coincé dans un porche occupé à allumer une clope. Il me tourne le dos. J’en profite pour déquiller en courant et m’engouffrer dans une rue perpendiculaire. Je continue de courir pendant un certain temps avant de me retourner : Personne. Je suis parvenu sans trop de mal à les semer. Je ne sais pas qui sont ces gus, mais ça ne semble pas être des aigles. Il est treize heures, je vais attendre l’ouverture de la banque. A l’agence je suis connu et on me donnera du fric même si je n’ai pas de papelard.
Chapitre II
Je suis allongé à même le sol et ça sent le moisi Je suis gelé, j’ai l’impression d’avoir froid jusque dans la moelle les os. Je frisonne et claque des dents ; sans doute l’effet conjugué du froid et du stress. Pour couronner le tout j’ai un mal de crane épouvantable comme si ma tête allait éclater. On m’a attaché les mains derrière le dos et lié les chevilles ; encore heureux qu’on n’ai pas eu la mauvaise idée de rattacher ces deux liens entre eux. Il fait nuit noire et seul un rai de lumière laiteuse filtre par une fente du mur située à environ deux mètres de haut. On n’y voit que dalle. Si encore j’arrivais à stopper ces maudits frissonnements qui me secouent la carcasse ! mais c’est peine perdue. Ils ont serré les cordes comme des forcenés et je ne parviens pas à bouger le plus petit centimètre autour des liens ; tout ce que je réussi à faire c’est de me faire mal aux poignets. J’appelle au secours, mais j’ai beau m’égosiller, personne ne vient. Je ne sais pas où je me trouve, l’endroit est sinistre : froid et humide et quand je crie cela résonne car ce foutu local doit être vide. Je n’ai aucune idée de l’heure qu’il est, ni même du jour d’ailleurs. Je me souviens bien de la voiture, les pas derrière moi et comme j’ai horriblement mal à la tête je pense que j’ai dû être assommé. Dieu sait depuis combien de temps je croupis ici ! Je suis épuisé ; je finis par m’assoupir. Evidemment je fais d’horribles cauchemars : des cadavres aux orbites vides me courent après en me menaçant avec des battes de base-ball et je me réveille en tremblant pour ne pas changer. La lumière qui pénètre par la fente est plus claire ce qui me permet de constater deux choses : 1) Il fait jour 2) Je me trouve enfermé dans un blockhaus Je me rendors et à mon réveil j’ai beaucoup moins mal au crâne. En revanche j’ai faim, j’ai soif et je me sens tout mou. Chaque geste que je fais pour tenter de me défaire de mes liens enfonce douloureusement les cordes dans ma chair meurtrie. J’entends au loin un bruit sourd. Je dois me trouver dans un de ces nombreux blockhaus, vestiges du mur de l’Atlantique, que les boches ont dispersés le long des côtes de Bretagne. Je parviens à me mettre debout et j’avance en sautillant pour faire une tournée d’inspection dans mon nouveau domaine. Ce n’est pas facile et c’est très angoissant car si je tombe je ne pourrais pas amortir le choc avec les mains ligotées dans le dos. Je m’arrête au bout de quelques mètres, épuisé. Je m’assieds le dos contre le mur et je réfléchis. Comment diable sortir d’ici ? Il faut absolument que je parvienne à me libérer de mes liens. En général on trouve toujours des excréments et du verre cassé dans les blockhaus. Les étrons ne me seront d’aucune utilité, mais un morceau de verre bien coupant me conviendrait parfaitement ; seulement je ne me déplace que très difficilement et on ne distingue pratiquement rien dans ce trou. Je me demande bien par où on m’a fait entrer ici ? Je me demande aussi d’ailleurs qui peut bien être ce « on » ? Ca ne sent pas la merde ici ce qui voudrait dire que l’endroit n’est pas fréquenté et que par conséquent j’ai peu de chance de mettre la main sur un tesson de bouteille. Il faut pourtant que je me débarrasse au plus vite de mes liens. Le bruit sourd de l’Océan se rapproche ; la marée doit monter. Si ce blockhaus, comme cela arrive souvent, a glissé de la dune sur la plage il va se retrouver entouré d’eau à marée haute. Il faut que je me tire d’ici rapidement. Je suis en train de réfléchir à la meilleure façon de sortir de ce trou lorsque j’entends soudain comme un bruit de frottement ou plus exactement comme une sorte de martèlement. Je tends l’oreille : pas de doute, il y a quelque part un animal qui gratte le sol avec ses pattes. Je tente de percer la pénombre, mais en vain. Le bruit provient de l’extrémité opposée et je ne distingue rien. Le soleil doit être haut à présent car le rai de lumière qui s’infiltre par la fente balaie le sol en diagonal et tout à coup une touffe de poil gris apparaît en bordure de la lumière. Deux yeux jaunes et brillants me fixent sans complexe. La bête est assez grosse, de la taille d’un matou, mais la tête plate, le museau allongé, les petites oreilles bien droites et les yeux rapprochés ne laissent planer aucun doute : c’est un rat ; un énorme rat de la taille d’un ragondin et la bête ne semble nullement effrayé par ma présence, bien au contraire, on dirait qu’elle essaie de s’approcher de moi. Je bouge et commence à me lever pour tenter de lui faire peur. Elle me fixe de ces yeux brillants sans moufter. -- Fout le camp ! allez !oust ! Rien n’y fait, au contraire l’animal s’est encore avancé davantage. Je fais un bond en avant, surpris, il disparaît. Je demeure un certain temps debout à épier dans la direction où il a fui mais je n’aperçois rien. Je me rassois car ligoté comme je suis la position verticale est pénible. Par où a-t-il pu entrer ? Il est vrai qu’il peut se contenter d’une ouverture beaucoup plus petite qu’il me serait nécessaire. Je ne le vois plus mais je l’entends : Il s’est mis à couiner. Qu’est-ce qu’il prépare ? Cette salle bête me répugne. Il continue à gratter le sol. Soudain il pousse un cri strident et au même moment je sens un choc sur mon épaule. Ce salaud m’a sauté dessus et ses griffes lacèrent ma nuque ; de ses dents pointues il me déchire l’oreille. Je pousse un hurlement que l’écho amplifie et je secoue violemment la tête et le torse. Déséquilibré il lâche prise et se réfugie dans un coin obscur. Est-il seul ? S’il a d’autres compères je vais sûrement en baver ; Pour peu qu’ils soient affamés ces salauds vont me dépecer sur place. Par prudence je préfère me tenir debout même si la position est loin d’être confortable. Je demeure ainsi adossé au mur à scruter la pièce pour parer à une autre attaque. Le rai de lumière se déplace sur la paroi et sur le sol m’indiquant la fuite du temps. Je perçois aussi de plus en plus nettement le bruit de la mer qui se rapproche du blockhaus. Je me déplace en sautillant le long des parois. Mes mouvements semblent perturber le rat car je ne le vois ni ne l’entends. Peut être est-il parti ? Les minutes passent et je distingue à présent le bruit des vagues qui viennent lécher le mur du blockhaus. Je crois avoir fait le tour de la pièce et je n’ai découvert aucune issue. Par où m’a-t-on fait entrer ici ? Je me demande jusqu’à quelle hauteur la mer peut monter. Si elle atteint la hauteur de la fente le blockhaus va être inondé. Quelque chose s’agrippe à mon pantalon ; le rat est repassé à l’attaque. Ficelé comme je le suis j’ai bien du mal à le faire lâcher prise et je finis par tomber à terre en l’écrasant. Il se sauve en courant. Si je n’étais pas attaché je l’éclaterais volontiers à coups de pied. Je l’entends gratter quelque part dans l’ombre. Pour plus de sécurité je me place au centre du rai de lumière, ainsi j’aurai la possibilité de le voir arriver. En effet il ne tarde pas à se manifester à nouveau ; à peine me suis-je installé (il est vrai que je me déplace lentement) que je vois pointer le museau en pleine lumière. Il semble hésiter. Il recule, il avance, biaise à droite, puis à gauche et sans en avoir vraiment l’air gagne petit à petit du terrain. Alors il me semble voir double : Un deuxième museau apparaît. L’animal n’est plus seul. Ils ont une technique bien rodée ; ils s’écartent l’un de l’autre de façon à attaquer de deux côtés à la fois. Pour le coup je vais avoir de sérieuses difficultés pour m’en débarrasser. Je sautille car j’ai remarqué que les mouvements saccadés les inquiète, en tout cas ça perturbe leur approche. Au début ça marche bien mais je fatigue et j’ai l’impression que c’est ce qu’ils attendent. Ils voudraient me voir à terre, je deviendrai une proie plus facile. A présent ils se déplacent rapidement dans tous les sens et je ne parviens plus à suivre leurs mouvements. Au moment où l’un des deux accroche le bas de mon pantalon, son compagnon, ou sa compagne, je n’ai guère eu le loisir de faire la différence, me saute dessus par derrière et me croche le mollet. Je suis déséquilibré car la surprise m’a fait faire un faux pas. Je roule à terre et ils en profitent pour me sauter au visage. Je hurle et secoue la tête. Je parviens à m’en dépêtrer et à me relever. Je saigne et l’odeur du sang les excite davantage. Je continue de sautiller en criant du plus fort que je peux. Ca paraît les calmer, en tout cas ils ont reculé. On entend à présent les vagues qui cognent contre les murs du blockhaus et l’eau suinte à l’intérieur ; le sol devient humide. Les rats se font plus pressants, ils me harcèlent sans trêve. Je ne sais pas combien de temps je vais pouvoir tenir ainsi, mais le temps passe et je suis toujours debout. Le bruit sourd du choc des lames sur le blockhaus retentit lugubrement. Des embruns fusent par la fente en m’éclaboussant. Bientôt ce ne sont plus des embruns mais des coulées d’eau qui pénètrent par cette fente. Les rats paraissent inquiets ; ils sont devenus moins agressifs. Ils me montrent une dernière fois les dents et disparaissent en courant à l’autre bout de la pièce. Je ne les vois plus. Sans doute que la montée des eaux y est pour quelque chose. En effet la fente dégueule son eau à flot régulier et j’ai de l a flotte jusqu’aux chevilles, puis jusqu’à la taille. Le rai de lumière a disparu et l’eau s’engouffre à gros bouillon dans le blockhaus. Je me demande où ont bien pu passer les rats. Ce sont des habitués des lieux et ils connaissent très certainement les sorties. Dehors ça doit piauler dur ; le vent hurle en se déchirant sue une mer en colère et la flotte rentre avec force en secouant l’eau dans le blockhaus. La marée a atteint la hauteur de la fente et ce ne sont plus simplement les vagues qui pénètrent dans la pièce mais c’est la mer tout entière qui s’engouffre sans retenue dans le blockhaus. Ca monte à une rapidité vertigineuse et je n’ai bientôt plus pied. Tant bien que mal je fais la planche pour éviter de mourir noyé. Les salauds qui m’on enfermé ici connaissaient leur affaire ; je ne vois pas comment je vais pouvoir m’en sortir. Au fur et à mesure que l’eau monte, l’air se raréfie et je peine d’autant plus à trouver ma respiration que la trouille me fait battre le cœur à cent à l’heure. Je suis balancé d’une paroi à l’autre par le mouvement ondulant de l’eau. A un moment donné ma tête heurte quelque chose de proéminent. Après quelques tâtonnements laborieux je devine qu’il s’agit d’un barreau de fer scellé au mur. Il doit y en avoir d’autres pour former une échelle ; la sortie est par le haut. Je m’efforce de rester en contact avec ce côté de la paroi, mais ce n’est pas un exercice facile car les ondulations de l’eau m’éloignent et me rapprochent sans que je puisse savoir exactement où je suis car il fait nuit à présent. Soudain mon visage touche quelque chose de dur et mon sang ne fait qu’un tour : J’ai atteint le haut du blockhaus et dans quelque temps l ‘air va manquer. Je vais crevé ici comme un rat, noyé dans la flotte. Je me tiens debout dans l’eau, le dos tourné au mur, essayant de saisir un barreau avec mes doigts. Je suis trop ballotté pour y parvenir et je sens ma dernière heure arriver. Je réussis enfin à tenir le barreau, je m’arque boute en prenant appui avec les pieds sur le barreau du dessous et je pousse de toutes mes forces, le sommet du crâne contre le plafond. Rien ne bouge. Il doit pourtant bien y avoir une trappe bordel de merde ; cet escalier mène bien quelque part ! Je finis par trouver l’ouverture, sans doute une plaque de fonte. Putain que c’est lourd ! Je parviens à la soulever quelque peu mais la poussée m’envoie dans les profondeurs de l’eau. Je bois le bouillon, l’eau salée me brûle la gorge, mais j’arrives à remonter. Je manque d’un appui stable. Il y n’y a presque plus d’air et quand le sommet de mon crâne touche le plafond, l’eau m’arrive au menton. Il va falloir faire vite, je n’ai pas le choix. Soit l’eau continue à monter et je meurs noyé, soit elle redescend et je ne pourrais plus sortir d’ici. Je serre les dents et pousse avec l’énergie du désespoir sur cette saloperie de plaque qui pèse une tonne. Elle bouge et de la tête je la pousse un peu sur le côté. L’effort m’a déséquilibré et je plonge à nouveau dans les profondeurs aquatiques. Si je m’en sors c’est pas demain la veille que je prendrais un bain de mer. Cette fois il faut que j’y arrive, c’est ma dernière chance car l’eau continue de monter. Un dernier effort et la plaque glisse en ouvrant un espace suffisant pour me permettre de sortir la tête. Je peux alors respirer à pleins poumons et contempler le paysage. Il fait nuit mais la lune éclaire suffisamment pour se repérer . Le blockhaus est situé dans une crique au pied d’une falaise d’où il a dû basculé à cause de l’érosion. Il est entouré d’eau et dans un instant il va être recouvert par les flots. Le vent arrache des lambeaux d’écumes qu’il m’envoie en pleine figure. De l’épaule j’écarte la plaque pour faciliter le passage du corps et j’attends ; j’attends que l’eau monte suffisamment pour m’expulser de ma prison. Une fois sorti je laisse les vagues me pousser jusqu’à la grève où je parviens exténué et complètement gelé. Je me traîne sur le sable hors de portée des vagues. Je ne suis pas encore sorti d’affaire car ligoté comme je le suis je ne pourrais jamais gravir la petite falaise qui domine la plage. Après avoir repris mon souffle je sautille en direction de la falaise et je finis par trouver ce que je cherchais : un tesson de bouteille ; Je vais enfin pouvoir me libérer de mes liens. Ce n’est rien que de le dire. Il n’y a que dans les films et dans les bouquins que les héros réussissent sans problème ce genre d’exercice. Essayez donc un jour où vous serez désœuvré et que vous n’aurez rien d’autre à faire, essayez donc de couper avec un morceau de verre la corde qui vous lie les poignets dans le dos. Pas coton, pas coton du tout surtout si en plus vous tremblez de froid. Enfin après un temps qui m’a paru très long et plusieurs entailles aux poignets, je parviens à me libérer. Le sang se met à circuler normalement et les doigts me piquent : c’est l’onglet. Impossible dans de telles conditions de libérer mes chevilles, je dois attendre que ça se passe et ça finit par passer. Je libère mes chevilles.J’ai faim, j’ai froid, je suis trempé, je n’ai pas la plus petite idée de l’endroit où je me trouve, mais je suis libre de mes mouvements et je grimpe la falaise en empruntant le petit chemin de randonné tracé entre les herbes rases et les ajoncs.
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